Ce monde: Croire.

Je me présente souvent comme incrédule. Une chose impossible: pour vivre il faut croire, au minimum croire en soi. Mon incrédulité concerne tout ce qui se rapporte aux croyances de faible pertinence, ce qui ne m'empêche de jouer le jeu de la croyance quand nécessaire, donc souvent.

6 déc. 2019 – Par Olivier Hammam
Édition : Ce monde (c'est le mien - et le vôtre aussi, je suppose)

Brouillon daté du 11/04/2019 21:59

Vous avez probablement entendu parler du «pari de Pascal», censé postuler qu'il vaut mieux croire que ne pas, par prudence. Ouais. On prête beaucoup à Pascal, surtout à propos de ce qu'il n'a pas pu contester, pour la raison qu'il était mort quand on publia sous son nom un ouvrage, puis un autre, puis un troisième, plus quelques autres depuis, qui ont tous le même titre mais non le même contenu, Pensées. Il arriva à Blaise Pascal la même chose qu'a bien d'autres, notamment Frédéric Nietzsche, certains s'emparèrent de ses brouillons pour un faire un ouvrage à leur idée et non à celle de l'auteur. Je connais plusieurs éditions des Pensées qui donc reflètent beaucoup plus celles de l'éditeur que celle du rédacteur, puisque chacune de ces éditions ne retient pas les mêmes fragments ni dans le même ordre, et chacune y ajoute des titres de parties ou de fragments qui ne sont pas dus à l'auteur.

Voici la “pensée” supposée contenir le «pari de Pascal»:

«Parlons maintenant selon les lumières naturelles.
S’il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque, n’ayant ni parties ni bornes, il n’a nul rapport à nous: nous sommes donc incapables de connaître ni ce qu’il est, ni s’il est. Cela étant, qui osera entreprendre de résoudre cette question? Ce n’est pas nous, qui n’avons aucun rapport à lui.
Qui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur créance, eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison? Ils déclarent, en l’exposant au monde, que c’est une sottise,
stultitiam, et puis vous vous plaignez de ce qu’ils ne la prouvent pas! S’ils la prouvaient, ils ne tiendraient pas parole: c’est en manquant de preuves qu’ils ne manquent pas de sens. Oui; mais encore que cela excuse ceux qui l’offrent telle, et que cela les ôte du blâme de la produire sans raison, cela n’excuse pas ceux qui la reçoivent. Examinons donc ce point, et disons: “Dieu est, ou il n’est pas”. Mais de quel côté pencherons-nous? La raison n’y peut rien déterminer. Il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu, à l’extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que gagerez-vous? Par raison, vous ne pouvez faire ni l’un ni l’autre; par raison, vous ne pouvez défendre nul des deux.
Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont pris un choix; car vous n’en savez rien. — Non: mais je les blâmerai d’avoir fait, non ce choix, mais un choix; car, encore que celui qui prend croix et l’autre soient en pareille faute, ils sont tous deux en faute: le juste est de ne point parier.
Oui, mais il faut parier: cela n’est pas volontaire, vous êtes embarqué. Lequel prendrez-vous donc? Voyons. Puisqu’il faut choisir, voyons ce qui vous intéresse le moins. Vous avez deux choses à perdre, le vrai et le bien; et deux choses à engager, votre raison et votre volonté, votre connaissance et votre béatitude; et votre nature a deux choses à fuir, l’erreur et la misère. Votre raison n’est pas plus blessée, puisqu’il faut nécessairement choisir, en choisissant l’un que l’autre. Voilà un point vidé; mais votre béatitude? Pesons le gain et la perte, en prenant croix, que Dieu est. Estimons ces deux cas: si vous gagnez, vous gagnez tout; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est, sans hésiter. — Cela est admirable: oui, il faut gager: mais je gage peut-être trop. — Voyons. Puisqu’il y a pareil hasard de gain et de perte, si vous n’aviez qu’à gagner deux vies pour une, vous pourriez encore gager. Mais s’il y en avait trois à gagner, il faudrait jouer (puisque vous êtes dans la nécessité de jouer), et vous seriez imprudent, lorsque vous êtes forcé à jouer, de ne pas hasarder votre vie pour en gagner trois à un jeu où il y a pareil hasard de perte et de gain. Mais il y a une éternité de vie et de bonheur. Et cela étant, quand il y aurait une infinité de hasards dont un seul serait pour vous, vous auriez encore raison de gager un pour avoir deux, et vous agiriez de mauvais sens, étant obligé à jouer, de refuser de jouer une vie contre trois à un jeu où d’une infinité de hasards il y en a un pour vous, s’il y avait une infinité de vie infiniment heureuse à gagner. Mais il y a ici une infinité de vie infiniment heureuse à gagner, un hasard de gain contre un nombre fini de hasards de perte, et ce que vous jouez est fini. Cela est tout parti: partout où est l’infini, et où il n’y a pas infinité de hasards de perte contre celui de gain, il n’y a point à balancer, il faut tout donner. Et ainsi, quand on est forcé à jouer, il faut renoncer à la raison, pour garder la vie plutôt que de la hasarder pour le gain infini, aussi prêt à arriver que la perte du néant.
Car il ne sert de rien de dire qu’il est incertain si on gagnera, et qu’il est certain qu’on hasarde; et que l’infinie distance qui est entre la certitude de ce qu’on s’expose, et l’incertitude de ce qu’on gagnera, égale le bien fini qu’on expose certainement, à l’infini qui est incertain. Cela n’est pas ainsi: tout joueur hasarde avec certitude pour gagner avec incertitude, et néanmoins il hasarde certainement le fini pour gagner incertainement le fini, sans pécher contre la raison. Il n’y a pas infinité de distance entre cette certitude de ce qu’on s’expose et l’incertitude du gain; cela est faux. Il y a, à la vérité, infinité entre la certitude de gagner et la certitude de perdre. Mais l’incertitude de gagner est proportionnée à la certitude de ce qu’on hasarde, selon la proportion des hasards de gain et de perte; et de là vient que, s’il y a autant de hasards d’un côté que de l’autre, le parti est à jouer égal contre égal; et alors la certitude de ce qu’on s’expose est égale à l’incertitude du gain: tant s’en faut qu’elle en soit infiniment distante. Et ainsi notre proposition est dans une force infinie, quand il y a le fini à hasarder à un jeu où il y a pareils hasards de gain que de perte, et l’infini à gagner. Cela est démonstratif; et si les hommes sont capables de quelques vérités, celle-là l’est»
.

Le segment de ce fragment habituellement cité est le suivant:

«Examinons donc ce point, et disons: “Dieu est, ou il n'est pas”. Mais de quel côté pencherons-nous? La raison n'y peut rien déterminer: il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu, à l'extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que gagerez-vous? Par raison, vous ne pouvez faire ni l'un ni l'autre; par raison, vous ne pouvez défaire nul des deux. Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont pris un choix; car vous n'en savez rien. — Non; mais je les blâmerai d'avoir fait, non ce choix, mais un choix; car, encore que celui qui prend croix et l'autre soient en pareille faute, ils sont tous deux en faute: le juste est de ne point parier. — Oui, mais il faut parier; cela n'est pas volontaire, vous êtes embarqué. Lequel prendrez-vous donc? Voyons. Puisqu'il faut choisir, voyons ce qui vous intéresse le moins. (...). Votre raison n'est pas plus blessée, en choisissant l'un que l'autre, puisqu'il faut nécessairement choisir. Voilà un point vidé. Mais votre béatitude? Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas: si vous gagnez, vous gagnez tout; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu'il est, sans hésiter».


Addendum au 06/12/2019. Le but initial de ce billet était de montrer que le passage habituellement cité en tant que “pari de Pascal” forme un contresens au propos de l'auteur quand on cite l'ensemble de cette esquisse constituée par Pascal même comme un ensemble dans ses notes préparatoires à un livre qu'il n'eut pas le temps de rédiger. Intéressant de noter que l'image qu'on a formé de Pascal est assez contradictoire de celle que peut donner son œuvre publiée de son vivant, où ses publications qu'on peut nommer philosophiques et d'intervention montrent une personne assez caustique et assez sceptique, très loin d'un bondieusard triste et sentencieux, que donne justement cette œuvre inachevée dont on publia les brouillons, en les réorganisant et en les caviardant. Ça ressemble beaucoup à ce qui arriva quelques siècles plus tard à un certain Friedrich Nietzsche, qui plutôt philosémite et anarchiste dans son œuvre anthume, fut transformé en antisémite partisan d'un pouvoir fort dans son œuvre posthume construite sur ses brouillons.

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