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Billet de blog 21 mai 2022

Un gouvernement resserré...

...qui a toute les chances de se desserrer rapidement, comme les précédentes fois.

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Les médiateurs, les médiateurs, les médiateurs... Des poissons rouges! Plusieurs billets que j'y reviens parce que chaque fois que ça se produit de manière très notable ça m'énerve. Beaucoup. Le cas du jour en ce 21 mai 2022 est l'antienne sur le “gouvernement resserré”, celui annoncé deux jours plus tôt, qui “ne compte que 28 membres”. De temps à autres les médiateurs devraient s'écouter, se réécouter, et tenter par ce moyen d'avoir de la mémoire, car en tant qu'auditeur j'ai entendu cette rengaine quatre fois au cours des cinq précédents quinquennats:

  • Raffarin initial: 29 membres;
  • Fillon initial: 21 membres;
  • Ayrault initial: 33 membres;
  • Philippe initial: 23 membres;
  • Borne initial: 28 membres;
  • Moyenne: 27 membres.

Ce gouvernement-ci est au-dessus de la moyenne et plus proche du maximum que du minimum. Tous sauf un ont connu une forte progression du nombre de membres dans leur version pérenne. L'exception est aussi le gouvernement “non resserré” de Jean-Marc Ayrault, et il y a une logique: en 2012 le nouveau chef de l'État et chef de l'Exécutif peut s'appuyer sur un accord de gouvernement et un accord électoral pour les législatives suivantes donc dès sa nomination Ayrault constitue un gouvernement “définitif” tenant compte des équilibres internes entre partis membres de la coalition de gouvernement, dans tous les autres cas s'il y a plus ou moins accord électoral entre les partis de la future majorité ce n'est qu'après les législatives que ces équilibres internes seront déterminés, d'où un “gouvernement de transition” nécessairement “resserré” puisque limité aux fidèles du chef de l'État et à quelques alliés (ralliés...) de poids. Les cas Fillon et Philippe sont d'ailleurs significatifs: leur grand resserrement initial rend plus compte du peu d'appui du nouveau chef de l'État dans son propre camp pour Sarkozy, dans tous les partis pour Macron, que d'un souhait de réduire significativement le nombre de ministres et sous-ministres, ce que démontrent le second gouvernement Fillon, 32 membres, et le second Philippe, 29 membres, donc beaucoup moins “resserrés”. Clairement, depuis au moins 1995 on assiste au même schéma, gouvernement initial assez ou très “resserré”, final assez ou très “desserré”: le premier gouvernement du quinquennat Macron est un des plus “resserrés”, le dernier, le plus “desserré” du dernier quart de siècle, à égalité avec le premier gouvernement Juppé de 1995. Il semble que le critère implicite pour déterminer si un gouvernement est ou non “resserré” soit 30: en-deçà il est dit tel.

Si les médiateurs français n'avaient pas une «Mémoire de poisson rouge» ils auraient fait comme les médiateurs allemands de septembre 2021 et n'auraient pas énoncé cette fausse évidence du “gouvernement resserré” pour celui d'Élisabeth Borne. Quelle est leur référence? Clairement, le gouvernement de la veille, celui inflationniste avec ses quarante-deux membres, et non celui de mai 2017 et ses vingt-trois membres, qui pourtant devrait servir de référence, ainsi que les gouvernements transitoires des précédents quinquennats, enfin, le nombre de membres de tous les gouvernements, au moins depuis 1993, pour déterminer si on peut ou non qualifier ce gouvernement de transition “resserré” ou non, tenant compte en outre que l'inflation du nombre de ministres dans le gouvernement définitif, un ou deux mois plus tard, et le plus souvent déterminée par le niveau initial: d'autant plus haute que le nombre initial de membres est élevé.

Parmi ceux nommé depuis 1993, l'actuel gouvernement Borne compte autant de membres que deux des gouvernements pérennes, “non transitoires”, et trois de plus qu'un autre gouvernement pérenne, et figure donc dans le haut pour le nombre de membres d'un gouvernement transitoire. En soi ce gouvernement ne se signale donc pas par un resserrement significatif, y compris par rapport aux gouvernements pérennes. Il se signale en revanche par le nombre très élevé de ministres, 24 contre 4 secrétaires d'État, le plus déséquilibré sur ce rapport après le précédent gouvernement transitoire de 2017, moins de ministres, “seulement” 19, et là aussi 4 secrétaires d'État. Il y a une règle: le gouvernement pérenne qui suit celui transitoire compte au moins autant de ministres, et beaucoup plus de ministres délégués et de secrétaires d'État. En tant que gouvernement transitoire, ce Borne I – enfin, avec l'hypothèse qu'elle sera bien à cette fonction de cheffe de gouvernement après les élections législatives, ce qui n'a rien de certain – se situe un peu en-dessous de la moyenne de tous les gouvernements mais dans la moyenne de ceux transitoires, mais se situe vers le haut de tous en nombre de ministres, et significativement le seul transitoire dont le nombre de ministres dépasse le nombre moyen de ministres par gouvernement.

J'expose ici un peu longuement ce qui m'est apparu de manière immédiate dès que j'ai entendu le nombre de membres de ce gouvernement transitoire: que c'est un gouvernement de transition, justement, et que le nombre de ministres, et de membres, de ce Borne I n'avait rien de “resserré”, que, de manière intuitive, il n'était guère en-dessous de la moyenne des gouvernements récents (moins de trois décennies), et plutôt au-dessus de la moyenne de ceux transitoires pour le nombre de ministres. Rien de miraculeux, il suffit de travailler sa mémoire, ce que sont censées faire les personnes qui supposent nous informer, nos chers poissons rouges. En même temps j'ai un avantage sur eux, je suis lecteur ou auditeur de leurs propos, donc j'ai en mémoire les précédentes séquences similaires, où les mêmes poissons rouges nous ont servi dans les mêmes circonstances le même poncif sur le resserrement supposé du premier gouvernement d'un nouveau mandat présidentiel. Nos médiateurs observent (peut-être) beaucoup de choses mais ont une tendance certaine à ne pas s'observer, ou au moins à sembler ne pas le faire, sinon ils sauraient aussi bien que moi qu'ils sont en train d'énoncer une fausse évidence allant contre la vraie évidence: le gouvernement transitoire le moins resserré du dernier quart de siècle. Pour mémoire, le précédent, avec “seulement” dix-huit ministres, ce qui est déjà la moyenne de tous les gouvernements, a augmenté ce nombre en version pérenne; celui-ci, partant d'un nombre déjà élevé de ministres (au troisième rang de tous les gouvernements) n'a donc aucune chance de figurer en version pérenne parmi les gouvernements “resserrés”. Cela d'autant plus que, mais là je ne certifie rien, il y a de fortes chances que “Renaissance!”, le mouvement macronien temporaire pour ces législatives, n'ait pas un résultat électoral aussi formidable qu'en 2017 et soit amené à offrir des fauteuils et des strapontins à d'autres partis sans pour cela réduire le nombre de membres “renaissants” du gouvernement.

Dès la désignation de ce gouvernement n'importe quelle personne informée comprenait que le gouvernement pérenne à venir, au mieux serait dans la plus haute frange du dernier quart de siècle, voire irait au niveau des gouvernements antérieurs les plus lourds, près de, et même une ou deux fois au-delà de 50 membres, le nombre total de membres étant doublement corrélé, au nombre total de partis de coalition et à la présence ou l'absence d'un parti majoritaire au sein de la coalition: le plus gros gouvernement  depuis 1981 est le second de Michel Rocard, qui compta cinquante-deux membres; c'est aussi le seul dans cette période qui ne disposa que d'une majorité relative, faute de pouvoir constituer une alliance de gouvernement, ce qui obligea Rocard à ménager tous les partis potentiellement alliés sur tel ou tel texte, donc à intégrer des membres de ces partis ou pour ceux qui refusèrent un soutien au gouvernement mais en s'absentant sur la question de confiance, des proches de ces partis.

Mon problème dans cette histoire? Ces gens censés nous informer, en fabriquant une fausse évidence, “gouvernement resserré”, participent pleinement à la propagande officielle en produisant une analyse supposée factuelle qui n'a aucune base solide. Nos médiateurs s'interrogent sur la propension actuelle à la désinformation et à la production de fake news? Alors, qu'ils s'interrogent sur leur propre manière de fabriquer l'information...

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