Les Cons et les Salauds.

J'use de ces termes pour définir des types, des modèles de comportement. Pourquoi? Parce que.

Tout discours, écrit ou oral, a des “niveaux de lecture”: selon votre niveau d'instruction, vos capacités de compréhension immédiate (connaissance des mots utilisés et de leurs définitions, capacité d'analyse de phrases selon leur complexité), vous interpréterez différemment un même discours. Ce fait ne dépend pas de l'émetteur du discours mais de ses récepteurs. Sans que ce soit toujours le cas, une bonne part de mes écrits vise un public ayant un niveau d'instruction élevé; ça ne préjuge pas du niveau de culture ni, disons, du niveau ou de la qualité d'intelligence, mais du moins je m'adresse le plus souvent à des personnes en situation de comprendre et d'analyser des textes aux phrases assez longues et parfois complexes. Par contre, j'use d'un vocabulaire le plus souvent assez simple et j'use abondamment des verbes les plus courants et de sens large, notamment j'utilise d'abondance le verbe “être”. Sans que je l'aie prémédité mais avec une certaine logique, je n'use que très peu de ce verbe dans ce début de billet: je ne cherchais pas volontairement, “consciemment”, à “prouver“ que je peux le cas échéant rédiger en style “soigné” qui évite les répétitions et, nous apprend-on dans les milieux scolaires et universitaires, l'usage abondant des deux verbes massivement utilisés dans un discours “relâché”, deux verbes pourtant essentiels pour se définir et définir son rapport au monde; “être” et “avoir”. Ces deux verbes servant d'auxiliaires, le style “soigné” induit à utiliser des formes verbales, des “temps” et des “modes”, pas trop courants, ce qui signale au potentiel lectorat, «Il sait écrire, il a du style»; en fait ça signale simplement qu'on a bien intégré les codes de la “distinction”, la valeur et la validité d'un discours ne dépendent pas de sa forme mais de son contenu, si par exemple je déclarais,

«Je suis socialement de gauche, économiquement de droite».

Cette phrase qui comporte deux mots “compliqués” (c'est-à-dire, de plus de trois syllabes) donne l'apparence d'exprimer une “pensée complexe”, ce qui offrira l'occasion à des “commentateurs de la pensée complexe” de produire de longs développements pour analyser les arcanes de la pensée subtile de son émetteur, en l'occurrence Jean-Marie Le Pen; quand on ne s'attache pas à la forme, on voit dans cette phrase un simple paraphrase de

«J'ai le cœur à gauche, le portefeuille à droite»,

une “pensée” ni subtile ni complexe, un lieu commun. Analyser un discours peut se faire de deux manière: le réduire ou l'étendre; la première, on peut la nommer exégèse, on essaie de saisir son sens profond, de restituer la pensée compacte qui s'est développée en discours; la deuxième on peut la nommer commentaire, rester à la surface des choses, faire de l'expansion de texte, remplacer les mots “importants” par leur définition, un jeu oulipien qui résulte en des textes très longs ne disant rien de plus que celui initial, bien sûr. Les “commentateurs de la pensée complexe” sont des sortes d'oulipiens, sinon qu'ils se prennent au sérieux, qu'ils croient ou prétendent croire qu'en faisant de l'expansion de texte on “éclaire le sens”, alors même qu'on l'assombrit, qu'on en rend encore plus difficile l'exégèse. Ce n'est pas mon genre. D'ailleurs, j'évite presque autant l'exégèse que le commentaire. Sans m'en priver, quand je cite je réduis autant que possible mes analyses et laisse à mon possible lectorat le soin de le faire.

Quand on écrit on ne sait pas qui nous lira: des “exégètes” ou des “commentateurs”, des personnes qui cherchent le sens des phrases ou celui des mots? Je le dis souvent, pour moi les mots n'ont pas de sens, ce qui signifie pour l'essentiel: un mot n'a de sens que celui qu'il prend dans le contexte où il est émis, donc dans la phrase, cette phrase dans un ensemble de phrases, signalé dans un texte écrit par la constitution d'un alinéa, ces alinéas prennent leur sens dans une partie de discours, quand il est assez ou très long, et ces parties le prennent dans l'ensemble du discours. Un discours comme celui-ci devrait, si on en fait l'exégèse, pouvoir se réduire en une phrase ou en un court alinéa, et non pas donner lieu à cinq cent pages de commentaire, comme il arrive parfois – comme il arrive souvent. Non que ce soit toujours inutile, certains auteurs ont le talent de produire directement des “exégèses”, des textes d'une telle densité qu'on est amené à en faire d'abord l'expansion pour en un second temps procéder à leur réduction et retrouver la même “pensée” mais dans une formulation qui nous correspond.

L'exégèse n'est pas une opération très compliquée par contre elle demande de l'entraînement, c'est une sorte de sport, quand on a acquis les bases, il faut continuer de pratiquer tout au long de sa vie, si possible tous les jours (un peu de lecture ou d'audition de la radio pendant une demi-heure ou une heure), au moins trois ou quatre fois par semaine et si possible une ou deux fois par semaine en groupe restreint (entre deux et douze personnes, préférablement trois à six ou sept, et si possible pas toujours les mêmes personnes), de loin en loin (une à quatre fois par mois) en groupe plus large. L'entraînement de base? La pratique développée entre autres par les “observants” des religions découlant de la religion hébraïque, les “écoles de lecture” mais dans la forme mise en œuvre dans une yeshivah, un groupe pas trop large sous la gouverne d'un “maître” intervenant aussi peu que possible et à la demande des “élèves” qui étudient par paires et font pour l'essentiel de l'exégèse; le faire à deux vise à ne pas interpréter de manière univoque, de confronter les interprétations; le faire en groupe favorise la circulation des interprétations, on perçoit sans toujours y être spécialement vigilant ce qui se dit autour de soi, ce qui enrichit sa propre lecture et celle de sa paire. Quand on a subi ce type d'entraînement, on est armé pour faire de l'exégèse même quand on est seul, ce qui n'est pas si évident, mais il est bon d'en faire régulièrement avec d'autres.

Je dis que c'est un sport, et c'en est un, donc comme pour tout sport il y a des “sportifs du dimanche”, qui font leur footing deux ou trois fois par semaine, et des “sportifs de haut niveau” qui s'entraînent tous les jours plusieurs heures et participent régulièrement à des compétitions. Une personne de mon genre est un “sportif de très haut niveau”, les jours où je suis en petite forme je pratique cinq ou six heures, les périodes où je pète la forme c'est du lever au coucher, et comme je dors peu (trois à cinq heures par jour maximum, et rien à voir avec les insomnies, je dors très bien mais j'ai peu nécessité à le faire, c'est ainsi, selon les individus le besoin de sommeil, le temps de sommeil réparateur nécessaire, varie d'environ deux heures à plus de quinze heures par jour, de très longue date je suis de la catégorie “petit dormeur” et plus j'avance en âge, moins je dors, sans donc être pour ça insomniaque. La vie est injuste, j'avais un ami, à l'époque lointaine où j'étais étudiant, qui avait nécessité à dormir au moins douze heures par jour, sinon il n'était pas “réparé”. Et en plus, douze heures en continu: pour lui, dormir en deux fois six heures c'était une nuit d'insomnie...), donc, comme je dors peu, imaginez le nombre d'heures de pratique quotidienne en période haute...

Je vous raconte ça, pour bien cadrer mon propos: un “exégète de haut niveau” n'est pas une personne “plus intelligente”, pas plus qu'un athlète de haut niveau ne peut être dit “plus corporel”, j'ai en gros le même corps que n'importe quel athlète, et n'importe quel athlète a en gros le même esprit que moi, l'un et l'autre avons en gros le même corps et le même esprit que n'importe qui; on peut dire que j'ai des “qualités naturelles”, comme en pouvait avoir par exemple Eddy Merckx (rythme cardiaque au repos: trente battements par minute), mais sans entraînement, ni lui ni moi ne serions “de haut niveau“. Dans mon Petit Liré je connais deux anciens compétiteurs, deux cyclistes à-peu-près du même âge; environ soixante-dix ans, l'un pratique deux à quatre fois par semaine, l'autre a cessé de pratiquer il y a une bonne vingtaine d'années; le second, je ne suis pas certain qu'il pourrait faire plus de cinq cent mètres sans être épuisé, l'autre, quand il veut se donner “un peu” il fait autant de kilomètres qu'il a d'années en deux heures maximum. Même si on a un bon moteur au départ, si on ne l'entretient pas il s'encrasse...

Vous l'aurez relevé ou non, depuis l'alinéa qui commence par «L'exégèse n'est pas une opération très compliquée» mon style est “relâché”; si vous ne l'aviez pas relevé, ça indique que vous avez de l'attention au fond plus qu'à la forme. Le style “relâché” et l'usage des mots “con” et “salaud”, entre autres mots “vulgaires” ou “grossiers” ont deux motifs: même si on développe un discours complexe, l'usage de mots “familiers” en facilite la lecture donc favorise sa compréhension, sans la garantir cependant; le style relâché et les mots vulgaires découragent les “commentateurs”, si c'est relâché et vulgaire, ça n'a pas d'intérêt. On peut considérer ça comme une protection: les “commentateurs” sont le plus souvent des mauvaises personnes, des personnes néfastes; pas intentionnellement le plus souvent, simplement, le fait de déterminer la valeur d'une personne parce qu'elle a “le bon aspect” n'est pas une bonne manière de procéder, comme le dit le proverbe, «l'habit ne fait pas le moine», or pour les “commentateurs” l'habit fait le moine. Quoi que je pense d'Emmanuel Macron (et j'aurais tendance à en penser du bien même si j'en dis souvent du mal), la raison pour laquelle il est attirant ne ressort pas de la valeur de ses discours mais de la qualité de son apparence, il a une belle gueule, est bien nippé, a de la prestance, du bagout, un style “soigné” avec de loin en loin des sorties “vulgaires” mais avec parcimonie, bref, “il a de la tenue” et “il sait ce qu'il dit“. Pure hypothèse: il a pris la soutane, donc c'est un curé. Possible que oui, possible que non. Par contre, dans la foule des grands messes macroniennes il y en a beaucoup qui sont “séduits par les apparences”, et quoi qu'il puisse dire, même les pires conneries, en sortant de l'office ils vous expliqueront à quel point “il a bien parlé”. Ce qui est vrai: il parle bien, avec le ton qu'il faut, la conviction qu'il faut, le vocabulaire qu'il faut, les tournures de phrases qu'il faut. Des fois le fond est pertinent, des fois c'est un discours creux, dans tous les cas “il parle bien”. Moi non, je pue de la gueule, je suis négligé et je suis vulgaire, donc “je parle mal”. Ça me préserve des “commentateurs”.

Je n'ai rien contre les Cons mais autant que possible je me préserve des Salauds. Pour plus d'explications sur ce que je nomme “Cons” et “Salauds” voir mes plus récents billets, je l'explique deux ou trois fois avec précision. Toujours est-il, j'ai un vocabulaire et un style qui devraient ne pas décourager les Cons de lire mes billets sans supposer qu'ils essaieront d'en faire l'exégèse, en souhaitant qu'ils riront bien des passages plaisants qui s'y glissent – je suis un méchant garçon, donc s'il m'arrive de les relire je me fais rire parce que quand je fais de l'esprit c'est du mauvais esprit, du genre qui me fait rire –; par les rares échos que j'en ai de la part des rares Salauds qui parfois me lisent, je constate qu'en effet, comme je l'espère, ils font du commentaire; “traduisent par amplification”, donc ils y lisent ce qu'ils y voient et non ce qui s'y trouve; remarquablement (c'est arrivé récemment dans les commentaires d'un de mes billets), si j'ai l'impudence de leur faire remarquer qu'ils prétendent avoir lu dans mon texte quelque chose qui ne s'y trouve pas, ils m'expliquent que si, que s'ils disent que ça s'y trouve c'est que ça y est. Quand je suis bien luné je laisse tomber, quand je suis de moins bonne composition je les insulte ou les tourne en dérision; les Salauds, je ne les aime pas, et quand je ne peux pas les éviter, et bien, je me tais ou je le leur dis.

Je n'écris pas pour les Cons mais pas non plus contre eux, ils ont une fâcheuse tendance à “commenter” mais plus par habitude que par conviction, dans nos écoles on apprend plus facilement à commenter qu'à faire de l'exégèse; j'écris contre les Salauds, à la fois contre eux en tant que lecteurs et contre eux en tant que groupe, les Salauds ont le courage du groupe, quand ils chassent, ils chassent en meute, et si je n'aime pas les Salauds comme individus, je les hais comme groupe – un exemple type de groupe de Salauds ce sont les membres de la Ligue du LOL, comme groupe ils ont tous les courages, toutes les audaces, individuellement ce sont des lâches qui nient contre l'évidence et accusent leurs pairs, des courageux de cour d'école, qui pris la main dans le sac ont comme uniques défenses «J'ai rien fait!», «C'est pas ma faute!» et «C'est pas moi c'est l'autre!»; ah oui! et si on raconte ça à un “autre”, sa défense sera du genre «C'est çui qui dit qui y est euh! C'est çui qui dit qui y est euh!». Les Salauds chassent en meute et n'ont que le courage de la meute. Le modèle fantasmatique du Salaud est le loup, ce en quoi ils ont raison: le Loup Solitaire est un impuissant, les loups n'ont que le courage de la meute, et quand ils attaquent, ils préfèrent s'en prendre aux proies les plus faibles.

J'écris pour qui sait lire. Ordinairement, les Salauds ne savent pas lire, trop habitués à lire ce qui n'est pas écrit. Les Cons, c'est variable mais s'ils me lisent à moitié et me comprennent au quart, ça me semble très bien. J'écris pour les “ni Cons ni Salauds“, sans supposer jamais être lu mais en l'espérant. Mes textes n'ont aucun message à délivrer, je ne sais rien de vous, vous ne savez de moi que ce que vous lisez, et ce que j'écris n'est pas moi, je suis un être de chair et de sang, non un être de mots; mes mots sont des mots et s'ils contiennent un message, je n'en suis pas responsable. Pour qui j'écris, c'est dit. Pourquoi je le fais? Je suis une éponge, je me relie au monde autant que je le puis et j'en absorbe autant qu'il se peut, de loin en loin je me presse comme une éponge et il en sort des mots; ça coule comme ça vient, sans ordre, il s'y trouve beaucoup de scories mais de temps à autres des pépites, il faut les y trouver mais sans les chercher, les scories aussi ont leur importance. Pour faire une comparaison, ça ressemble à ce qu'on trouve dans notre patrimoine génétique: chez un humain il y a environ 90% de gènes dits “non codants”; devant ce constat les premiers généticiens qui le virent nommèrent ça “ADN poubelle”, des trucs “inutiles”; par après, on finit par comprendre que “ça sert à quelque chose” parce qu'une copie des gènes incomplète fonctionne aussi mal si les parties manquantes sont “utiles” ou “inutiles”, d'où ce nom de “non codant”: «ça ne sert à rien mais ce n'est pas ”poubelle”». Les pépites sont dans les scories, donc les scories “ne servent à rien” mais “sont nécessaires“. Je puis même vous dire à quoi elles sont nécessaires: à comprendre que les pépites sont toujours au milieu des scories. Pour un exemple concret, si vous parcourez à l'occasion les billets de Mediapart, vous savez qu'il y a bien plus de scories que de pépites mais si on se décourage à cause des scories, on ne découvrira jamais les pépites.

Pour conclure, si jamais il vous vient idée de parcourir mes billets pour y trouver des pépites, et si vous en trouvez, laissez les scories de côté mais si par hasard vous souhaitez partager vos trouvailles, entourez-les de vos propres scories: les gens, c'est-à-dire vous, moi et n'importe qui sauf les Salauds, n'aiment pas qu'on leur livre les pépites toutes nues, ils, donc n'importe qui, moi, vous, préfèrent les découvrir par eux-mêmes, sauf les Salauds. Et les Salauds il faut “leur donner de la merde”: au pire ils n'y regarderont pas, au mieux ils “commenteront” donc ajouteront de la merde à la merde au lieu de chercher les pépites. Pendant ce temps-là, au moins ils ne vous emmerderont pas...

 

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