Les races humaines existent, je les ai rencontrées.

Nier les évidences premières pose un problème simple: on ne peut pas convaincre les personnes qui se basent sur les évidences premières qu'elles n'existent pas. Et comme les évidences premières sont évidentes, ceux qui nient les évidences premières ne peuvent pas convaincre, puisqu'elles sont évidentes. Donc, pour disqualifier les évidences premières il faut les admettre.

C'est évident, ne pensez-vous pas? Si vous me dites non, pas besoin de poursuivre la lecture parce que c'est évident.

Vous et moi acceptons avec agrément un nombre très important d'évidences premières parce qu'elles cadrent avec nos présupposés sur la réalité. Ça ne nous empêche pas de savoir qu'elles sont inexactes mais si elles nous sont utiles nous les acceptons. Puis, il y a tout un tas d'évidences premières que nous n'interrogeons pas car c'est sans utilité et sans valeur pour nous, ce qui nous fait admettre comme évident ce qui ne l'est pas si sûrement, et dont nous considérerons toute notre vie comme des évidences certaines.

Dans la première classe, mon exemple favori est le mouvement des astres, spécialement les deux les plus mobiles pour un humain, le Soleil et la Lune: je ne sais pas pour vous mais statistiquement, voyant le premier de ces astres apparaître ou disparaître à l'horizon, vous ne vous direz pas quelque chose comme «le mouvement apparent du Soleil relativement à la Terre est à un angle qui me le fait percevoir comme s'abaissant sous / s'élevant au-dessus de la ligne d'horizon perceptive de la position où je me situe sur la sphère terrestre», statistiquement vous penserez un truc du même genre que moi, plus simple et moins exact, «le Soleil se lève / se couche», ce qui implicitement dénote que de votre point de vue – comme du mien – le mouvement du Soleil est réel, qu'il se déplace de son propre mouvement sur la sphère céleste, ou un truc du genre. Ne vous connaissant pas, il se peut que vous apparteniez à cette variété très rares d'humains qui pensent la réalité avec le plus de précision et d'exactitude possible, ou de cette variété moins rare et même, dans certaines contrées, formant une forte minorité, parfois un majorité, pour qui l'évidence première est exacte, disons, les personnes qui ont une conception implicite ou explicite de la réalité de type aristotélicien ou pythagoricien, avec la Terre immobile au centre de l'univers et les astres se déplaçant sur la (les) sphère(s) céleste(s), voire une conception de la réalité où la Terre est plate ou bombée (en forme de carapace de tortue) plutôt que sphérique (à remarquer que l'idée pythagoricienne d'une Terre sphérique est idéologique et non pas empirique ou logique: la Terre étant «l'astre parfait» et la sphère étant «la perfection», la Terre est nécessairement sphérique...), mais je ferai ici l'hypothèse d'un humain francophone statistique, qui a une conception newtonienne ou einsteinienne de l'univers, et qui spontanément pense ou dit «le Soleil se lève / couche» sans considération d'exactitude.

Dans la deuxième classe, et bien, je n'ai pas d'exemple simple en tête. J'ai pensé aux sensations mais ça n'est pas simple. Disons, l'humain statistique ne s'interroge pas beaucoup sur la manière dont il perçoit, pour la vue par exemple, la représentation ordinaire est qu'une image se forme au fond de l'œil et qu'elle est transmise au cerveau, un peu comme si dans le cerveau il y avait une sorte d'écran sur laquelle cette image est projetée; et pour l'ouïe, une sorte de tambour où les sons perçus par l'oreille résonnent, disons, la représentation d'une sorte d'homoncule (rien à voir avec l'Homonculus sensitif bien sûr, un réel homoncule) qui reçoit les sensations comme elles sont enregistrées par les organes de sens. Là je ne sais pas ce qu'il en est de l'humain francophone statistique, je suppose sans certitude que même s'il ne s'interroge pas là-dessus il a une autre conception implicite, plus probablement aucune conception parce qu'on s'interroge peu sur ce qui est aussi massivement ordinaire, c'est, voilà tout. Je suppose encore que dans les cours d'anatomie scolaires on en est à-peu-près au même point qu'à mon époque: une description du fonctionnement de l'organe, un vague «est transmis au cerveau par le nerf» puis le nom du nerf associé à tel organe de sens, et rien de plus. Et comme peu d'écoliers feront des études où la connaissance exacte du système sensoriel importe, le plus souvent les humains francophones statistiques en resteront là. Très honnêtement, pendant assez longtemps j'en suis aussi resté là, ce n'est qu'assez récemment, par nécessité, dans le cadre de mes réflexions sur la réalité, que je m'y suis intéressé de près, avant ça une approche phénoménologique me suffisait. Probablement, si j'avais été amené à décrire le phénomène d'un point de vue physiologique et neurologique j'aurais proposé quelque chose très proche de la réalité effective mais assez grossier et approximatif.

Il est de réalités qui ne requièrent pas qu'on aille au-delà des évidences premières, et peu importe qu'on en ait ou non une représentation consistante. L'évidence première des races en fait partie. Si je croise un Ivoirien statistique, je ne manquerai pas de remarquer qu'il a un teint de peau très sombre, marron foncé, couleur “tête-de-nègre”, et plus largement un phénotype caractéristique d'une des populations d'Afrique de l'Ouest; si je croise un Congolais statistique, je remarquerai un phénotype caractéristique de l'Afrique Centrale, de même pour un Vietnamien, un Indonésien, etc. De cela je ne tirerai d'autre conclusion que: cette personne est probablement d'origine ou d'ascendance [...], avec plus ou moins de précision selon les cas. Si on cause ensemble, j'aurai alors plus de discernement, telle personne que j'identifierai de phénotype typique du Congo et qui me parle avec un accent alsacien ou parisien, j'en tirerai la conclusion qu'il est probablement Alsacien ou Parisien, avec une détermination plus ou moins grande – “Parisien” est un nom générique qui vaut pour pas mal de personnes qui ne sont pas strictement parisiennes, disons, “Francilien” urbain de la conurbation parisienne.

Le problème avec la notion de race est son gauchissement: à partir du XIX° siècle et de l'émergence du “racisme scientifique”, appliqué aux humains le terme prit une nouvelle acception et devint, mais pour les seuls humains, un quasi-synonyme du mot “espèce”; pour toute autre espèce, justement, et auparavant pour les humains, il a une autre acception: variation phénotypique marquée au sein d'une même espèce; et une autre acception encore, pour les seuls humains cette fois, “du même groupe”: tantôt de la même famille, tantôt de la même classe sociale, tantôt de la même origine nationale; un ensemble supposé homogène d'humains, symboliquement “du même sang” même si on ne leur suppose pas un lien généalogique. Le racisme scientifique émergea pour une excellente raison, une raison idéologique: il fallait une justification rationnelle, “scientifique”, à une pratique qui jusque-là se justifiait sur la base d'une autre forme de rationalité, la soumission inconditionnelle de certains humains à d'autres humains, la sujétion, le servage ou l'esclavage. Pendant très longtemps il n'y eut pas nécessité à justifier le fait, c'était de l'ordre de l'évidence, dans le monde il y a des maîtres et des serviteurs, si les serviteurs sont des humains libres ils ont des droits civiques égaux aux maîtres et leur soumission est conditionnelle et limitée, s'ils ne sont pas libres ils ont très peu de droits civiques ou aucun, leur soumission est inconditionnelle et selon les cas, limitée ou illimitée. La seule justification était de l'ordre du fait d'évidence, «ça a toujours été ainsi» ou un truc du genre. Il y avait certes des explications d'une autre sorte de rationalité encore pour expliquer pourquoi tel groupe est nécessairement maître et libre, tel autre nécessairement asservi et non libre, pourquoi par exemple les Spartiates étaient nécessairement dominants et les Ilotes nécessairement dominés mais les explications sont du même ordre: parce que ça a toujours été.

La pratique est devenue problématique – entendons-nous, elle ne posait pas problème en soi mais elle soulevait un problème – dans les régions où sont apparues des idéologies nouvelles du genre “judéo”. Je donne ce nom parce que le cas que je connais le mieux est celui de mon coin, la partie occidentale de l'Eurasie, le nord et une partie de l'est de l'Afrique, qui dérive d'une tradition liée à la “religion des Hébreux”, ultérieurement “religion juive”, mais il est apparu d'autres idéologies du même genre dans d'autres zones, plus ou moins vers le même moment. Faut dire, ça circulait pas mal entre les diverses parties de l'Eurasie, ce n'était pas des mouvements de masse sinon par périodes mais des personnes aventureuses voyageaient et échangeaient de tout, des biens, des savoir-faire, des services, des idées... Notre époque étant beaucoup moins, ou autrement, idéologique et rationaliste, les études sur ces circulations ont beaucoup avancé et on sait désormais que par exemple les pythagoriciens ont eut des échanges avec les populations à l'est de la Mer Noire et jusqu'au sous-continent indien, et avec les populations “sémites” d'Asie Mineure et du sud-est méditerranéen, qu'ils ont reçu et donné, que parmi les Hébreux certains courants, influencés par ces “idées nouvelles”, avaient radicalisé leurs positions sur ce genre de questions, et que l'école de “Jésus” en était. Quand on adopte une idéologie dont le principal propagateur dit, «Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus ni homme ni femme» (Paul, Galates, 3,28), mais qu'on n'a pas trop envie que ces choses se réalisent, qu'on préfère qu'il y ait des libres et des esclaves, des hommes et des femmes (je ne parle pas des sexes mais des genres, et des rapports de genres inégalitaires), surtout si on est un homme libre, on ne peut plus sortir la vieille rengaine, “c'est comme ça de tout temps”, puisque justement l'idéologie proclame “maintenant ça n'est plus comme avant”, alors on doit bricoler un peu pour trouver moyen de moyenner. Par exemple, reprendre le propos du même Paul à un esclave converti qui ne veut plus rester dans sa position servile et dont le maître est lui aussi converti, de retourner chez son maître parce qu'il faut “rendre à César” – respecter les lois –, en lui promettant de rappeler à ce maître son engagement et de traiter son esclave en frère puisqu'ils sont “frères en Jésus-Christ”, en oubliant “un peu” la fin.

Bien sûr, quand on se retrouve dans la situation où tout le monde est nominalement “chrétien” se pose un nouveau problème: la loi de César est celle de Dieu, donc “rendre à César” c'est “rendre à Dieu”. Ne vous inquiétez pas, les humains sont pleins de ressources, quand ils doivent trouver un truc pour que les choses ne changent pas tout en disant qu'elles ont changé, ils trouvent. Je sais d'ailleurs que vous n'aviez aucune inquiétude puisque comme vous ne l'ignorez pas, le servage continua très longtemps après que toute l'Europe fut devenue “chrétienne”. L'esclavage, c'est-à-dire la servitude de populations non autochtones ou non chrétiennes, c'était plus simple au départ, s'ils ne sont pas chrétiens ils ne sont pas “frères en Jésus-Christ”. Après ça s'est un peu compliqué, notamment à cause de certains ordres, tels les Jésuites, qui baptisaient à tour de bras et faisaient de ces incroyants des convertis. D'où la nouvelle entourloupe, vous savez: ces gens-là ont-ils une âme? Les partisans du maintien des choses disaient non, bien sûr. Mais tout au long de cette période, sauf à l'occasion de la rencontre d'individus vraiment très exotiques, très notablement les natifs des Amériques, et pendant un temps somme toute assez court, environ un siècle, on ne s'interrogeait pas sur leur égalité en humanité, juste sur leur égalité en fraternité.

C'est ça le nouveau problème, celui du XIX° siècle: dans les nouvelles idéologies tous les humains sont frères – même les sœurs, quoique “un peu moins frères” que les frères. Le “racisme scientifique” est le moyen de contourner l'obstacle: le phénotype est déterminé par le génotype donc les “pas comme nous” ne sont pas du même genos, de la même lignée, de la même espèce. Plus ou moins pas de la même mais en tout cas, pas de la même. Vous le savez probablement et si vous ne le savez pas je suis heureux de vous l'apprendre, la rationalité idéologique se passe de l'évidence des preuves secondes quand les évidences premières s'accordent avec l'idéologie: les “scientifiques de la race” n'étaient pas plus idiots que leur prédécesseurs, ils pouvaient constater comme eux que tous les humains sont de la même espèce, d'où nécessité d'user d'un autre mot pour exprimer la même chose, de dire “race” pour signifier “espèce”. Je ne soupçonne même pas ces “racistes scientifiques” de malhonnêteté intellectuelle, pour eux aussi changer l'état des choses était un problème donc ils ont trouvé un solution “rationnelle” pour expliquer que malgré les apparences les choses n'avaient pas changé. Et qu'il était donc dans l'ordre des choses que les “races inférieures” soient asservies, puisque “pas tout-à-fait humaines”. Mais cette fois dans leur corps et non dans leur âme.

Vous vous rappelez ma proposition? Mais si, vous savez: pour toute autre espèce que les les humains “race” a une autre acception. Simple: combien d'espèces chez les chiens? Une. Combien de races? Une infinité. Combien d'espèces chez les chevaux? Une. Combien de races? Beaucoup. Pour toute espèce autre que les humains, la race ne détermine pas l'espèce, toutes les races de chiens sont de la même espèce. Les “racistes scientifiques” ne sont pas moins intelligents que les éleveurs de chiens et de chevaux et savent comme vous et moi que le phénotype n'est pas déterminé par le génotype. Enfin là je m'avance beaucoup, je ne connais pas votre opinion sur la question, en tout cas moi je le sais.

Bon ben maintenant vous savez comment convaincre les personnes qui se basent sur les évidences premières qu'elles sont dans l'erreur: non pas en leur disant qu'il ne faut pas considérer les évidences premières mais en leur parlant des races de chiens et de chevaux et des espèces de chiens et de chevaux. À mon avis, dans leur majorité elles vous diront ce que vous et moi savons: il n'y a qu'une espèce de chiens, qu'une espèce de chevaux, et la variété de leurs apparences est non significative.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.