Olivier Hammam
Humain patenté mais non breveté.
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Billet de blog 25 nov. 2021

Adhésion aveugle, consentement muet.

J'ai reçu récemment un message. Un “message privé” comme mentionné dans ce message. C'était une proposition d'adhésion.

Olivier Hammam
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

(Ce billet est un brouillon daté du 22 mai 2021.
Je le publie en l'état)

Voici en gros la proposition:

«Je me permets de vous écrire par message privé au sujet de [...] que j'ai cosigné avec plus de 70 autres abonnés. Nous avons constaté une véritable censure politique des commentaires qui s'opposent à [...], à [...], au [...], au [...] etc, bref à l'idéologie défendue par le Journal quand dans le même temps les commentaires [...] ou [...] prolifèrent dans les fils de discussion sans provoquer de réaction de la modération ou alors des réactions extrêmement tardives. Mediapart a bien le droit de défendre les opinions qui lui conviennent mais pas de violer sa propre charte de participation.
Après l'avoir lue, accepteriez-vous de co-signer [...] avec nous?».

J'ai fait trois réponse. La première fut laconique:

«Non».

La seconde fut un peu plus développée:

«Au fait, bonjour,
Je n'aurais de toute manière pas accepté de la signer avant de l'avoir lue, donc l'avoir lue ne change rien à la chose».

La troisième était un correctif:

«Avant même de l'avoir lue, voulais-je écrire..».

La notion de message privé semble douteuse dans le cadre de Mediapart, je n'en ai pas la preuve assurée mais selon toute vraisemblance les mainteneurs du site ont la possibilité d'accéder à ces messages, ce qui relativise fortement leur caractère privé.

Je n'ai pas reçu de réponses, ni de questions, à mes réponses. Certes ce n'est pas très ancien en ce 22 mai 2021, alentour de 21h30, moment ou j'ai initié ce billet, puisque le premier message date du 20 mai et les réponses du 21 mai (très tôt, entre minuit et 2h me semble-t-il, mais c'est récent tout de même), cependant j'escomptais un message assez peu après ma troisième réponse. En même temps non. Enfin, je l'espérais sans trop y compter cependant.

J'explique: l'expéditeur du message initial était aussi l'un des destinataires d'un message plus ancien, expédié le 2 mai 2021 à soixante-dix-sept abonnés de Mediapart, dont Ma Pomme; suite à ce premier message se développa une sorte de forum où plusieurs destinataires ont proposé des textes destinés selon eux à devenir chacun une “lettre ouverte à Mediapart”; étant l'un des abonnés informés de ce qui s'écrivait dans cette discussion, et l'un des intervenants, l'expéditeur du message mentionné ici ne pouvait ignorer que j'étais au courant de l'existence de la “lettre ouverte” dont il me parle, en fait il m'envoya son message pour cette raison que j'étais un des soixante-dix-sept car que je n'ai d'autre lien avec lui que de figurer dans la liste de “contacts” de l'expéditeur du message du 2 mai. Dans ce quasi-forum figure le texte mentionné dans celui du 20 mai, figure aussi le lien vers la “lettre ouverte”, et même un lien vers la même “lettre ouverte”, cette fois publiée en dehors du cadre de Mediapart. Comme le mentionne mon correspondant, ce texte a reçu le soutien de plus de 70 abonnés, qui pour une large part sont ceux de la liste du 2 mai. J'en conclus que cet aimable correspondant a du contacter d'autres abonnés de la liste, les quelques qui n'ont pas (ou n'avaient pas encore) signé ce texte.

J'essaie de mon mieux de me mettre à la place des personnes avec qui j'entre en rapport lorsque leurs motifs me semblent opaques mais parfois ça n'est pas simple. Pour y parvenir il faut être capable d'envisager qu'on pourrait agir ou parler ou écrire comme ces personnes Dans le cas actuel ça m'est très difficile. C'est que, comme mentionné mon correspondant me propose de faire une chose dont il sait que j'ai eu tout moyen de faire, ce qui peut m'arriver, sauf qu'il me le propose d'une manière telle qu'il semble supposer que je n'aurais pas eu jusque-là moyen de le faire. Je veux dire, et bien... Je veux dire ce que déjà dit: comme lui j'étais un des soixante-dix-sept contactés le 2 mai, comme lui j'ai eu tout loisir de suivre le débat concernant la “lettre ouverte”, et eu l'occasion d'en lire le résultat, prépublié dans le cadre de cette discussion, et comme lui je suis intervenu dans ce débat, certes de manière périphérique (sans émettre de remarques ni sur le débat ni sur la “lettre ouverte”, j'avais commencé un message qui aurait pu former une contribution à ce débat mais ai renoncé); en tout cas ça démontrait que je suivais ce débat. Or, comme on peut le lire dans la citation modifiée de son message, il semble l'adresser à une personne extérieure à ce débat. Il y a là un paradoxe: ce correspondant m'écrit parce que je suis dans la liste des participants au forum, et m'écrit comme si je n'étais pas l'un de ces participants. Raison pourquoi je me trouve incapable de me mettre à sa place: quand il y a une aporie, une «contradiction insoluble dans un raisonnement», je ne parviens pas à dissiper l'opacité du discours, à “voir ce qu'il y a derrière”. Censément, un discours pointe vers une réalité observable, là non, en tout cas de mon point de vue.


Mes deux réponses (plus le correctif à la deuxième) avaient pour but de dissiper cette opacité. Quand un discours m'apparaît opaque j'ai une tendance certaine à soupçonner que ça vient d'un sophiste – je précise: d'un sophiste délibéré, de mon expérience, en majeure partie les sophistes ne se savent pas tels – et quand je le soupçonne je teste, ici en proposant que même sans l'avoir lu j'aurais refusé de signer ce texte, et en n'expliquant pas pourquoi.

Je pars d'une supposition simple, mes interlocuteurs sont sincères, donc dans la conviction à double titre: ils sont convaincus de leur propos et souhaitent en convaincre leurs auditeurs ou lecteurs. Si j'étais convaincu de la validité de cette “lettre ouverte” et avais désir d'en convaincre un certain destinataire, face à un refus motivé par

«Je n'aurais de toute manière pas accepté de la signer avant même de l'avoir lue, donc l'avoir lue ne change rien à la chose»,

j'aurais relancé mon correspondant, par souci de comprendre comment on peut refuser un discours dont on ne sait rien. C'est ma méthode pour parvenir à me mettre à la place d'une personne qui me semble opaque: l'amener à ma place. Ce qui compte? Se trouver à la même place. Peu importe donc que ce soit Sa Pomme ou Ma Pomme qui se déplace. Apparemment ça n'a pas réussi.


Dans un billet en cours, «Les amis et les ennemis», j'explore la question de la sophistique. Plus largement celle de la rhétorique mais notablement celle de la sophistique. Ici je considèrerai que le sujet est suffisamment exploré sous ses aspects fonctionnels, pour m'intéresser plus à ses aspects effectifs, «ce que fait la sophistique et comment», quelque chose comme ça.

Ce que fait la sophistique? La même chose que tout système de communication: transformer la réalité. Comment? Diversement.

À la base la sophistique dérive d'un effet secondaire de la communication humaine. Il en existe des équivalents dans d'autres modes de communication, d'autres systèmes de signes, il s'agit de faire prendre l'illusion pour la réalité. L'effet secondaire est plus précisément l'incapacité qu'un individu peut avoir dans certaines circonstances à ne pas pouvoir discerner le vrai du faux, à “croire ce qu'il voit”, alors que la vision, et plus largement la perception, n'est ni à croire ni à ne pas croire, c'est un instrument permettant de déterminer comment se comporter dans tel ou tel contexte mais il ne fonctionne pleinement que si on doute de sa fiabilité pour la raison simple que la perception de son environnement par un individu est extrêmement limitée, de ce fait quand il suppose reconnaître un contexte rien n'assure que ce soit réellement le cas.

L'avantage de l'univers est son assez grande monotonie mais comme il ne cesse de se modifier on n'y rencontre jamais deux fois le même contexte, raison pourquoi l'on doit toujours douter de ses perceptions; de l'autre bord sa monotonie fait que le plus souvent quand on croit reconnaître un contexte c'est assez similaire pour que ce soit assez exact, en tout cas assez pour que les actions qu'on suppose adaptées se révèlent efficientes. Mais parfois on se trompe, on croit reconnaître un contexte alors qu'on a affaire à un tout autre contexte. Les reconnaissances de contextes sont toujours des illusions mais elles fonctionnent assez bien quand le contexte qu'on croit reconnaître a un écart faible avec d'autres contextes similaires. Le problème venant de ce qu'on ne peut savoir si cet écart est suffisamment faible qu'après avoir agi “en fonction du contexte”, s'il ne l'est pas on échoue, et dans certains cas peut résulter en un effet en retour morbide ou létal. La sophistique et tout autre mode de communication équivalent tirent parti de cela pour créer des illusions qui ont les apparences de la réalité, pour créer des contextes fallacieux induisant certaines réponses, et en recueillir les résultats au détriment de qui agit. On ne peut pas dire qu'un “illusionniste” a pour but délibéré de nuire à autrui, de son point de vue il agit sur la réalité de manière qu'elle lui soit favorable, en fait tout être vivant est une sorte d'illusionniste, il modifie son environnement avec l'intention que ça lui soit favorable et quand cette modification constitue un leurre pour d'autres individus et qu'en outre que ce leurre est défavorable à ces tiers l'intention première de l'illusionniste est dirigée vers lui, non vers ces tiers, ce qui l'intéresse est son propre bien, que ce bien soit aussi un bien pour d'autres ou non l'indiffère, n'est pas dans son intention initiale. Bien sûr un individu, spécialement un individu en fonction de “prédateur”, peut délibérément initier une situation qui sera immanquablement défavorable à des tiers mais donc ce qui lui importe est son propre bien, non le mal fait à ces tiers.

J'en discute dans d'autres billets, quoi que l'on fasse on le fait “pour le bien”, non en un sens moral mais en un sens effectif. La morale ne vaut pas pour un individu, il s'y contraint ou il y consent quand il agit dans le cadre d'un ensemble d'individus, l'individu n'a comme visée première que son propre bien et si de son point de vue ça nécessite d'aller contre la morale il ira contre elle pour autant que ça ne lui nuise pas plus que de ne pas s'y plier. Dans les groupes humains, dans les sociétés humaines, on en tient compte: toute association humaine a pour principe de ne pas blesser ou tuer ses propres membres mais considère des cas où l'on peut s'affranchir de ce principe, ou crée des institutions dont la fonction est de déterminer si l'on peut excuser un de ses membres qui n'aurait pas respecté ce principe, précisément parce qu'en certaines circonstances la préservation de soi peut amener à faire des actes dont le résultat sera défavorable à d'autres membres jusqu'à mettre leur intégrité physique ou morale en péril. Vous connaissez les «trois lois de la robotique» énoncées par le romancier Isaac Asimov? Les voici:

«1) Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger;
2) Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres entrent en contradiction avec la première loi;
3) Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n'entre pas en contradiction avec la première ou la deuxième loi».

On peut aussi poser les «trois lois de l'humanité» telles que:

«1) Un humain ne peut porter atteinte à un humain ni, restant passif, laisser cet humain exposé au danger;
2) Un humain doit obéir aux ordres donnés par les humains, sauf si de tels ordres entrent en contradiction avec la première loi;
3) Un humain doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n'entre pas en contradiction avec la première ou la deuxième loi».

Asimov a écrit de nombreux récits dans lesquels il imagine des circonstances où l'une au moins de ces lois se révèle inapplicable. La raison fondamentale qui fera qu'elle devient inapplicable est ce qu'on peut nommer le libre arbitre. Dans tous les cas la cause de cette inapplicabilité réside dans la troisième loi, celle précisément qui requiert du robot, ou de l'humain, un arbitrage. La seconde en requiert aussi un mais d'autre sorte, un arbitrage objectif: le robot ou l'humain ne peut pas toujours déterminer si un ordre contredit la première loi mais dès qu'il le constate il doit désobéir, cesser son action, il y a un arbitrage non libre en ces cas; pour la troisième ça devient complexe car le premier impératif est subjectif. D'un point de vue objectif aucune action ne garantit que son auteur ne met pas son existence en péril, chaque action est un risque car chacune peut échouer et entraîner des conséquences létales pour soi, pour des tiers ou pour la société entière voire toute l'humanité. Agir c'est faire l'hypothèse qu'on obtiendra un certain résultat mais on peut se tromper et quand cette erreur atteint un tiers directement (loi 1) ou indirectement (loi 2), ou met en cause sa propre intégrité (loi 3) on agira “contre la loi”, contre le groupe ou la société ou l'humanité.

La logique des trois lois est la logique sociale: un membre de la société ne s'appartient plus, d'où son obligation à se protéger; en tant que membre il fait partie d'une sociabilité, d'un ou plusieurs groupes, et la préservation de cette sociabilité prime sa propre préservation; il fait partie d'une société et sa préservation prime celle des groupes qui la composent. La logique sociale est aporétique, elle comporte donc une «contradiction insoluble dans [le] raisonnement» qui la constitue: seul un humain (ou un robot) existant peut mettre en œuvre les deux premières lois, donc ne pas protéger son existence est en soi une contravention à l'une de ces deux lois puisqu'on se trouvera nécessairement dans le cas de mettre en péril son groupe ou la société en ne réalisant pas les actes nécessaires à sa propre préservation. C'est bien sûr le cas général de toute logique: sa validité est purement logique, purement “de discours”, elle considère que la réalité de discours vaut toujours et partout mais de fait elle ne vaut que si les contextes correspondent à ce qu'on en croit, si un contexte donné s'écarte significativement de ce qu'on croit reconnaître la logique mise en œuvre pour décider de son action devient invalide.

Les êtres vivants et leurs extensions (ce que sont les robots pour les humains) vivent dans l'illusion, celle d'un univers globalement stable et prévisible. Une illusion confortée par le fait que dans un grand nombre de contextes ça fonctionne, plus ou moins bien mais de manière assez proche de ce qu'on attend. Mais plus on agit pour modifier la réalité, plus on contribue à augmenter l'imprévisibilité des situations. Comme il m'arrive de le dire, l'univers est un objet stochastique, précisément un processus stochastique, un «processus dans lequel à une variable x (déterminée ou aléatoire) correspond au moins une variable simplement probable». Pour précision une variable stochastique est une «variable dont les valeurs sont les probabilités attachées à un ensemble d'éventualités complémentaires, c'est-à-dire dont l'une exclut les autres». Dans une situation donnée faire une erreur d'appréciation sur la valeur de cette variable, de cette éventualité, a rarement une conséquence grave, mais l'accumulation ou l'amplification de ces erreurs d'appréciation mène à des situations imprévisibles donc incontrôlables. Un jour un mathématicien et météorologue eut la mauvaise idée de choisir un titre trop attractif pour une conférence sur ce type d''indétermination: «Le battement d'ailes d'un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas?». Les médias aiment les images “jolies” et la simplification, et on parla très vite, après cela, de l'«effet papillon», un slogan beaucoup plus sexy que le sujet de la conférence, la de sensibilité aux conditions initiales ; en revanche on conserva le nom du thème général, la théorie du chaos, à cause du dernier mot, quand les médias firent écho à cette conférence. Enfin non, à son titre. Enfin non, au slogan élaboré à partir de son titre.

Les médiateurs étant rarement des scientifiques, quand un sujet scientifique devient médiatique c'est le plus souvent voire toujours, pour une mauvaise raison, considérant le thème initial, mais bien sûr pour une bonne raison si on considère les médias. Le titre exact de la conférence est: «Prédictibilité: le battement d'ailes d'un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas?». Et le but de son auteur, de démontrer l'imprédictibilité du fait. Pour citer l'article de Wikipédia citant l'auteur, Edward Lorenz:

« De crainte que le seul fait de demander, suivant le titre de cet article, “Un battement d'ailes de papillon au Brésil peut-il déclencher une tornade au Texas?”, fasse douter de mon sérieux, sans même parler d'une réponse affirmative, je mettrai cette question en perspective en avançant les deux propositions suivantes:

  • Si un seul battement d'ailes d'un papillon peut avoir pour effet le déclenchement d'une tornade, alors, il en va ainsi également de tous les battements précédents et subséquents de ses ailes, comme de ceux de millions d'autres papillons, pour ne pas mentionner les activités d'innombrables créatures plus puissantes, en particulier de notre propre espèce;
  • Si le battement d'ailes d'un papillon peut déclencher une tornade, il peut aussi l'empêcher. Si le battement d'ailes d'un papillon influe sur la formation d'une tornade, il ne va pas de soi que son battement d'ailes soit l'origine même de cette tornade et donc qu'il ait un quelconque pouvoir sur la création ou non de cette dernière».

C'est assez logique, un spécialiste de la théorie du chaos ne peut pas supposer quelque chose comme un “effet papillon”, puisque cette théorie «étudie le comportement des systèmes dynamiques très sensibles aux conditions initiales», et que «pour de tels systèmes, des différences infimes dans les conditions initiales entraînent des résultats totalement différents, rendant en général toute prédiction impossible à long terme». Un théoricien du chaos ne peut proprement parler d'effet papillon car pour lui l'univers est non causal, n'est pas un enchaînement simple de causes et d'effets, l'univers est pour lui stochastique. Il y a certes localement et brièvement des enchaînements de type causal dans l'univers, mais assez vite avec une dispersion dans le temps et/ou l'espace l'indétermination augmente; nos actions ont un effet, une série d'effets, très au-delà de nos anticipations et très vite imprévisibles.

Les expressions «effet papillon» et, dans un certain emploi, «théorie du chaos», ressortent le plus souvent de la sophistique quand ils sont utilisés par des médiateurs. En général celles et ceux qui les emploient ainsi ne le savent pas ou, le sachant, considèrent que c'est d'une certaine manière vrai parce qu'elles ou ils considèrent vivre dans un univers globalement causal. Parfois celles et ceux qui propagent une compréhension fausse de la réalité savent que l'univers est stochastique mais ont un intérêt à diffuser une opinion autre. Voilà les trois aspects de la sophistique, certains l'acceptent comme vraie, d'autres sont dubitatifs mais y consentent pour ne pas remettre en cause leur rapport à la réalité, d'autres enfin en usent pour abuser leurs semblables.

Prenez le cas de ce supposé «effet papillon»: l'article anglophone de Wikipédia est beaucoup plus complet sur la question, et justifie mieux l'usage de cette image (et non de cette métaphore, comme le disent les commentateurs, puisque dans l'exemple le papillon ne représente que lui-même) de “butterfly effect”, au sens où une variation mineure, apparemment négligeable, dans les données initiales, peut par propagation modifier profondément l'évolution d'une situation. Comme le mentionne aussi cet article Edward Lorenz s'inscrit dans une tradition ancienne et cite divers auteurs, tant des philosophes que des scientifiques ou des romanciers, qui depuis le début du XIX° siècle ont réfléchi sur la question. Si vous lisez à-peu-près l'anglais je vous conseille cet article, sinon il y en a une traduction sur cette page.Je ne sais comment ce site, «Qwerty Wiki», procède, je suppose qu'il s'agit de traduction automatique mais les quelques articles que j'y ai lus semblent assez fiables dans l'ensemble. Je la mentionne parce que je souhaitais citer un passage de l'article mais non me tartir la traduction, pour moi, même si je n'ai pas une compétence éminente en anglais la lecture des articles anglophones me suffit. Voici ce passage:

«En 1961, Lorenz exécutait un modèle informatique numérique pour refaire une prévision météorologique à partir du milieu de la précédente exécution comme raccourci. Il a saisi la condition initiale 0,506 à partir de l'impression au lieu de saisir la valeur de précision totale 0,506127. Le résultat a été un scénario météorologique complètement différent [...].
“Un météorologue a fait remarquer que si la théorie était correcte, un battement d' ailes de mouette suffirait à modifier à jamais le cours du temps. La controverse n'est pas encore réglée, mais les preuves les plus récentes semblent favoriser les mouettes”».

Le second alinéa est une citation de Lorenz dans un article de 1963, juste pour mettre en avant que pour Lorenz l'image du battement d'ailes de la mouette ou, plus tard, du papillon, vise plus à égayer un propos assez austère qu'à décrire une causalité réelle. Le défaut des médiateurs, y compris les plus sérieux et les mieux informés, est trop souvent de préférer les passages plaisants à ceux austères, et comme les récepteurs de leurs discours ne sont pas mieux formés et encore moins bien informés qu'eux il en résulte des images qui rendent assez peu compte de ce qu'elles sont censées représenter.. L'expression “effet papillon” mal comprise peut déboucher sur des explications incohérentes, et en tout cas assez distantes de celle propre à Lorenz. Exemple:

«

Qu’est ce que l’effet papillon ?


C’est une théorie selon laquelle un battement d’ailes de papillon au Brésil peut provoquer une tempête au Texas. Selon l’expression, inventée par le météorologue Edward Lorenz, il suffit de modifier de façon infime un paramètre dans un modèle météo pour que celui-ci s’amplifie progressivement et provoque, à long terme, des changements colossaux. Cette notion ne concerne plus seulement la météo, mais s’applique également aux sciences humaines, à l’environnement.
L’effet boule de neige
Par exemple, l’utilisation en Europe de bain moussant, de pesticides ou de substances ignifugées bromées engendre la destruction des ours polaires du Groenland. En effet, ces toxines libérées dans l’environnement voyagent sur des milliers de kilomètres, polluent les eaux et s’accumulent dans les graisses des poissons et autres phoques, eux-mêmes ingérés par les ours. Au final, les plantigrades concentrent tous les polluants et souffrent de troubles du comportement, de la reproduction ou encore de la croissance».

Tiré de cette page du site «Ça m'intéresse», censé faire de la vulgarisation scientifique. La phrase explicative, «C’est une théorie selon laquelle un battement d’ailes de papillon au Brésil peut provoquer une tempête au Texas», contredit l'hypothèse de Lorenz. Autre exemple:

«Expression nous venant de l'anglais "butterfly effect" tirée d'une conférence d'Edward Lorenz. L'effet papillon est matérialisé par une chaîne d'événements qui se suivent les uns les autres et dont le précédent influe sur le suivant. Ainsi, on part d'un événement insignifiant au début de la chaîne pour arriver à une chose catastrophique (ou du moins très différente de la première) à la fin».

Cette définition provient de cette page du site «lintern@ute», et donne une explication à la fois fausse et selon une causalité linéaire simple. Une recherche sur la séquence précise "L'effet papillon est matérialisé par une chaîne d'événements" ramène une trentaine de résultats qui presque tous citent la définition donnée ici, donc pour au moins trente rédacteurs et pour un certain nombre de lecteurs, plusieurs centaines ou plusieurs milliers, c'est celle de la notion d'effet papillon. Même dans des pages assez sérieuses, précises et documentées comme l'article du périodique Le Devoir intitulé «Théorie du chaos - L'effet papillon passionne les mathématiciens», on peut lire des choses inexactes, et même fausses, comme ceci:

«La vision caricaturale de Lorenz correspond-elle à une réalité? Aujourd'hui, la bataille fait rage pour savoir si l'effet papillon correspond vraiment à la réalité physique, météorologique par exemple».

Or, et c'est en partie mentionné dans l'article, la vision de Lorenz n'avait rien de caricatural, il n'est pas l'inventeur de la notion d'effet papillon qui est une création des médias, il est juste l'inventeur d'une phrase ironique que certains, que beaucoup, prennent au sérieux. Pour info, on ne peut lire gratuitement que quatre articles de cette revue chaque mois, donc page à consulter avec modération. Après nos cousins québécois, nos voisins wallons, avec un article excellent publié sur le site de la RTBF, «Qu’est-ce que l’effet papillon?». Ce passage notamment est très intéressant:

«Déterminisme philosophique
Quand on utilise cette expression pour parler des actions humaines, c’est souvent dans le sens d’un certain déterminisme: si vous faites cela, les conséquences peuvent être immenses»
.

Il y a aussi une émission de radio associée mais le lecteur (un lecteur “flash”) plante dans mon navigateur. Finalement j'ai réussi à l'activer. Et finalement ce n'est pas de la radio mais de la télé. L'auteur de cet article et le gars qui cause dans le poste est un nommé Pasquale Nardone, physicien de son état, ce qui explique pourquoi il a une approche intéressante. L'auteur de la phrase citée, en ce cas l'autrice, est semble-t-il son interlocutrice, Charlotte Dekoker, une personne aux talents multiples et qui semble avoir oublié d'être bête.

La remarque de Charlotte Dekoker rend compte d'un fait simple: il est très difficile à une personne ayant une représentation déterministe de la réalité de comprendre une notion qui implique une représentation non déterministe de cette réalité. Le propos de Lorenz n'est pas d'expliquer qu'à partir d'une petite cause on peut produire un grand effet mais de montrer qu'une faible différence entre deux états induit assez vite des évolutions imprévisibles. La page de «Ça m'intéresse» est lisiblement produite par une personne “déterministe” avec l'exemple de “l'effet boule de neige”, qui n'a clairement rien à voir avec l'effet papillon puisque dans ce cas l'effet des produits toxiques sur l'environnement est globalement assez prévisible et localement assez linéaire, on a peu d'incertitudes sur les conditions initiales et leur évolution. Non que ce soit vrai indéfiniment, les études sur ces produits ont montré que leur effet combiné est imprévisible et assez indéterminé, mais cet “effet boule de neige” ne ressort en rien de ce qu'étudient et modélisent les théoriciens du chaos.


La représentation d'un univers déterministe est une illusion, comme n'importe quelle représentation, de ce point de vue la représentation d'un univers non déterministe est aussi une illusion, en fait quoi qu'on dise ou qu'on pense de l'univers ça sera une représentation donc autre chose que cet univers. Pour citer le billet en cours de rédaction mentionné précédemment, «Les amis et les ennemis»:

«Toute description de la réalité est fausse en ce sens qu'une description n'est pas la chose décrite; comme le dit la sentence, la carte n'est pas le territoire, et un discours est une sorte de carte – ou plutôt, un carte est une variété de discours, une description de la réalité. La différence entre les “cartographes” dénotatifs ou dialecticiens et ceux sophistes vient de ce que ces derniers produisent des cartes délibérément fausses, des cartes sciemment erronées. Tout locuteur produit une carte erronée, un discours “faux”, pour la raison dite: un discours n'est pas la réalité qu'il décrit ou mentionne ou commente; dans le cas d'un locuteur sophiste s'y ajoute une falsification de cette falsification, une sorte de carte anamorphique où certains segments sont amplifiés, d'autres réduits, sans motif vérifiable [...]
Disons, nous avons tous une représentation mentale limitée et inexacte de la réalité, la question étant de savoir si nous en avons conscience et si, en ayant conscience, nous en tenons compte. La sophistique tire partie du fait qu'un nombre [...] suffisant de potentiels récepteurs n'a pas conscience du fait ou n'en tient pas compte».

Il y a trois sortes de sophistiques mais une seule sorte de sophistes, ceux qui le sont délibérément, qui ont la claire conscience qu'un discours est une illusion. Je croyais avoir abordé la question mais ou j'y ai seulement pensé sans le faire encore ou je l'ai fait dans un autre billet en cours, probablement «Les amis et les ennemis» si c'est le cas. Donc, trois sortes de sophistiques. La première est le fait de ce qu'on peut nommer les “pigeons” ou “poires”, la seconde celle des “comparses” ou “barons“, la troisième celle des “escrocs“ ou “arnaqueurs”. Sous un aspect l'escroc et le comparse sont “du même côté”, sous un autre aspect le pigeon et le comparse sont “du même côté”.

La sophistique est une version dégradée du rapport social, lequel concerne toujours trois parties, un “ordonnateur”, un “répartiteur” et un “réalisateur”. Une société compte toujours au moins trois membres, l'un pouvant être absent; une société de plus de trois membres doit s'organiser, c'est-à-dire se doter de fonctions ou institutions qui simulent des organes. Les trois fonctions minimales sont celles dites, ordonnateur, répartiteur et réalisateur. L'ordonnateur décide ce qui est à réaliser et comment, le répartiteur coordonne les deux autres, le réalisateur est double, communique depuis la périphérie de l'ensemble vers l'ordonnateur, et recevant de l'ordonnateur des informations elle communique vers la périphérie. J'emploie ici le terme “communiquer” en un sens très général, on pourrait dire “échanger” ou “faire des échanges”. Un être vivant ou un ensemble du vivant (telle une société) agit comme tout en cet univers et ne se meut pas de son propre mouvement mais est mu. La singularité du vivant est réduite temporairement et localement l'indétermination, on a même donné un nom à ce phénomène, un nom inexact d'ailleurs, la “néguentropie”. Un nom inexact car comme le dit en tout début l'article de Wikipédia, «La néguentropie est l'entropie négative». Toute l'introduction vaut qu'on la cite:

«La néguentropi [se] se définit par conséquent comme un facteur d'organisation des systèmes physiques, biologiques et éventuellement sociaux et humains, qui s'oppose à la tendance naturelle à la désorganisation (entropie). Selon le principe de néguentropie de l'information, celle-ci ne peut être obtenue qu'en empruntant de la néguentropie à un système physique, par l'intermédiaire d'un appareil de mesure».

Un système globalement fermé, ou système isolé, tend à l'entropie. Pour citer le même article:

«L'entropie est énoncée, dans le second principe de la thermodynamique de Rudolf Clausius, comme spontanément croissante en système isolé. Sous cette condition, la notion de néguentropie est donc nécessairement limitée dans le temps ou l'espace ou ne peut s'appliquer qu'à un système ouvert».

Système ouvert, système fermé, ça n'a guère de signification dans la réalité observable, on peut plutôt parler de structures globalement stables qui parfois se constituent de manière, comme dit l'article, limitée dans le temps et l'espace, en systèmes globalement fermés d'un point de vue fonctionnel. Il n'existe pas de systèmes réellement fermés, des objets comme vous et moi sont globalement ouverts et en perpétuel changement, ce qui permet à l'univers d'être globalement stable est d'être instable dans chacune de ses parties, le principe qui régit le mouvement de l'univers est celui énoncé dans le premier principe de la thermodynamique:

«Le premier principe de la thermodynamique, ou principe de conservation de l'énergie, affirme que l'énergie est toujours conservée. Autrement dit, l’énergie totale d’un système isolé reste constante. Les événements qui s’y produisent ne se traduisent que par des transformations de certaines formes d’énergie en d’autres formes d’énergie. L’énergie ne peut donc pas être produite ex nihilo; elle est en quantité invariable dans la nature. Elle ne peut que se transmettre d’un système à un autre. On ne crée pas l’énergie, on la transforme».

C'est vrai pour tout, pour les particules élémentaires, pour les systèmes, isolés ou non, pour ce qui ne fait pas système et pour l'univers entier, puisque, comme mentionné dans l'article,

«L’énergie ne peut [...] être produite ex nihilo [car] elle est en quantité invariable dans la nature».

Énergie et matière étant des cas l'une de l'autre et la part la plus importante de l'univers étant le cas “énergie”, on peut donc considérer que la matière est une des possibilités de transformation d'énergie, ce qui est d"ailleurs exact. La thermodynamique s'intéressant, comme son nom l'indique, aux mouvements énergétiques, le premier principe ne mentionne que l'énergie mais dans le cas de l'énergie cinétique son origine est “matérielle”; et bien sûr nous ne cessons de transformer de la matière en énergie (combustion, déplacements d'objets...) et de l'énergie en matière (photosynthèse, chimie organique...). La notion de système isolé est une commodité de langage, un système est observable seulement s'il n'est pas isolé, et même quand on ne l'observe pas, ou au moins pas directement, la cohésion d'un système n'est possible que parce qu'il n'est pas isolé, ce qui maintient son mouvement est le mouvement général de l'univers, un système réellement isolé, au mieux ne serait plus une partie de cet univers, au pire cesserait, se désorganiserait, et ne serait plus un système. Dans le cadre de cet univers le seul réel système isolé envisageable est l'univers même, mais là-dessus je suis dubitatif, depuis que les humains s'intéressent à l'univers en tant que système il n'a cessé de s'étendre parce qu'on se confronte toujours au même problème avec chaque nouvelle théorie de l'univers: qu'est-ce qui donne du mouvement à l'univers? Et la réponse est toujours “quelque chose au-delà de l'univers”. Quand on propose cette réponse, et bien ce “quelque chose au-delà” devient simplement la nouvelle extension de l'univers. Enfin, plus ou moins simplement...

La néguentropie n'est pas proprement de l'entropie négative car un système néguentropique ne l'est qu'en apparence, en tant que système relativement isolé il réduit sa tendance à l'entropie en la reportant dans l'espace et le temps, localement et temporairement il maintient sa structure en désorganisant son environnement, tantôt en puisant de l'énergie ou/et de la matière dans d'autres systèmes, ce qui les désorganise, tantôt en évacuant en-dehors de sa structure la matière ou/et l'énergie qui mettent en péril sa cohésion. Pour le citer de nouveau, l'article de Wikipédia le dit plaisamment, «la notion de néguentropie est donc nécessairement limitée dans le temps ou l'espace», manière de dire qu'un système vivant relativement isolé tend à cesser d'être vivant ou/et de former système au bout d'un certain temps. Tend à mourir. Dans des systèmes du type société ou écosystème leur fin n'induit pas toujours et même, en général n'induit pas la fin de leurs parties, le système cesse et ses parties, tantôt se divisent en plusieurs systèmes, tantôt intègrent d'autres systèmes ou sont intégrés par d'autres systèmes, tantôt font les deux. Quel que soit le cas, le système initial cesse en se transformant. Même des systèmes comme vous et moi ne sortent pas du système plus large dans lequel ils s'insèrent à leur fin en tant que systèmes relativement isolés, nous sommes recyclés, nous vivons une nouvelle vie – mais dispersée dans d'autres structures...

Un système du vivant ne contrevient pas au deuxième principe de la thermodynamique, c'est impossible, il joue avec les interstices. Un tel système doit disposer de trois fonctions car tout dans l'univers répond à ce schéma. Enfin, c'est une hypothèse.


Que sait-on de l'univers? Ce qu'on en perçoit. Comment perçoit-on? En interagissant. Un système du vivant ne sait rien directement de l'univers. Difficile de savoir exactement de quoi et comment est fait l'univers. Bien sûr, en ce début de XXI° siècle on en a une bien meilleure représentation qu'au début du siècle précédent, et alentour de 1900 on en avait une bien meilleure représentation qu'alentour de 1800, etc.

Si, le temps passant, nous avons inventé des instruments conceptuels et observationnels permettant d'affiner notre perception donc notre représentation de l'univers, au plan individuel il n'en va pas de même, par ses propres moyens l'humain de 2021 ne diffère pas de celui d'il y a vingt, trente ou quarante siècles, et guère de celui d'il y a vingt, trente ou quarante millénaires: conceptuellement je sais que la fraction la plus large de l'univers qui fait localement système et qu'on nomme le système solaire ressemble à ça:

[Ici devait figurer une image animée mais j'ai du renoncer à l'insérer]

Je râle régulièrement contre les limitations de l'éditeur de billets de Mediapart. Tant pis. C'est plus simple de discuter à partir d'images. En ce début de XXI° siècle la représentation acceptée par le monde scientifique sérieux (non sophistique) est celle héliocentrique telle que calculée pour partie par Copernic (en son temps on ne connaissait pas toutes les planètes qui le composent et on ignorait tout des autres corps, des planètes naines et astéroïdes qui le peuplent); la mention entre parenthèses ne change rien à la validité de la description copernicienne, avec un objet massif au centre, le Soleil, et des objets moins massifs qui tournent autour de lui selon une révolution elliptique. Ce n'est pas le premier modèle héliocentrique mais c'est le premier qui décrit des révolutions elliptiques et non pas des cercles. Mais existaient aussi des modèles dits géocentriques, où c'est la Terre qui figure au centre, et d'autres de divers noms où la Terre est globalement plate ou légèrement bombée, et où le ciel est une demi-sphère ou une série superposée de demi-sphères sur lesquelles les objets célestes se déplacent, ou qui ont un mouvement observable déterminant le déplacement des objets célestes. Pour un observateur qui ne doit compter que sur sa perception de la réalité et qui n'a jamais fait de circumnavigation la représentation la plus vraisemblable est celle qui place une Terre plate au centre de toutes choses, les seuls humains pouvant en partie valider la représentation héliocentrique copernicienne par observation directe sont les rares qui ont passé un certain temps dans un objet circulant à plus de 300 kilomètres de la Terre.

Je ne discuterai pas beaucoup plus la question mais de fait les humains ont une expérience très limitée de l'univers et une perception directe assez inexacte. Je ne vous exposerai pas ici l'explication mais comme le mentionnait un des épisodes de l'émission C'est toujours pas sorcier (diffusée sur France 4) il faut atteindre au moins l'altitude de trente kilomètres pour commencer à percevoir que la Terre n'est pas un objet plat mais courbe. Et une altitude encore plus importante pour la percevoir sphérique. D'où, aucun humain n'a pu avant la deuxième moitié du XX° siècle, avant avril 1961 précisément, constater par observation directe la sphéricité de la Terre. Avant cette date on ne pouvait le déterminer que par calcul ou par observation indirecte. Et ce n'est qu'à partir du XVI° siècle et les premières circumnavigations qu'on a pu vérifier empiriquement que la Terre est probablement sphérique et ne repose sur rien (la forme de la Terre ne fut pas immédiatement déterminée: une sphère presque parfaite, un ovoïde, un objet un peu ou très aplati aux pôles?).

Percevoir c'est interagir. La perception de soi, la proprioception, n'est possible que parce que l'individu interagit avec le reste de l'univers. Il m'arrive de décrire un individu en tant que sphère avec un centre, un milieu et une périphérie non parce que c'est réel ou parce que c'est vrai mais parce que c'est le sentiment de soi qu'on peut avoir tant qu'on n'a pas construit un sentiment de soi proprioceptif, pour se localiser et déterminer son extension dans l'espace un individu doit le faire en contraste, en opposition à son environnement. Dans l'article, précisément dans la partie qui discute de la différence possible entre proprioception et kinesthésie (“sensibilité au mouvement”), on propose cet exemple:

«Certains différencient les sens kinesthésiques de la proprioception, donnant à la dernière un sens plus général et à la kinesthésie un sens plus spécifique, en excluant par exemple le sens de l'équilibre de la kinesthésie. Une infection de l'oreille interne, par exemple, peut dégrader le sens de l'équilibre. Ceci dégradera le sens proprioceptif, mais pas le sens kinesthésique. La personne atteinte sera capable de marcher en utilisant son sens de la vue pour maintenir son équilibre, mais en sera incapable les yeux fermés car elle n'a plus de perception de son corps dans l'espace».

Pour être plus précis, la perception de la position de son corps dans l'espace, la perception de son corps dans l'espace découle d'un ensemble de perceptions dont celle donnée par le système vestibulaire. L'information n'est d'ailleurs pas proprement celle de la position du corps ni celle de l'équilibre mais celle de la position du système vestibulaire; comme celui-ci est solidaire d'une partie solide et stable de l'organisme, la tête, quand on perçoit que ce système est dans une certaine inclinaison on en déduit que la tête est elle-même dans cette position, et comme on a une perception de l'extension de son corps et de la position relative de toutes ces parties, on peut construire une représentation de la position “à l'équilibre”. Comme toute perception est une illusion le système vestibulaire ne peut contribuer à l'équilibre que si l'information qu'on en tire est exacte, un humain soumis à un mouvement rotatif rapide ou placé en apesanteur subira une modification de la répartition de l'endolymphe qui ne correspond pas à celle attendue quand le corps a une certaine position et répartition dans l'espace, je ne sais pas si vous avez déjà subi une forte rotation dans une centrifugeuse mais quand ça a lieu, au moment où la rotation cesse on a cette perception fausse de tomber et en tentant de corriger ce mouvement perçu on fait un mouvement compensatoire qui provoque la chute ou au moins le trébuchement, ou si on a une paroi verticale à portée, on s'appuie dessus “pour s'empêcher de tomber” sans que ça aie la moindre efficacité, le sentiment de chute persiste tant que .la position et la répartition de l'endolymphe ne correspond pas à celles habituelles dans une certaine situation. En fait c'est la représentation de la position “normale” de l'endolymphe qui crée cette distorsion de perception.

La fiabilité de ce qu'on sait sur l'univers dépend à la fois de nos capacités perceptives et conceptuelles et de la fiabilité des informations qu'on reçoit. Le “sentiment de la Terre plate” n'est ni vrai ni faux, il est inexact quand on considère la Terre en elle-même mais exact quand on considère sa position propre dans l'univers et dans des conditions “normales”. Enfin, plate, non, il y a les montagnes et les abysses, du moins sans courbure. Pour un individu vivant dans ou sur la fine couche (moins de cent kilomètres dans sa plus grande épaisseur, et seulement dans ses premiers kilomètres) de la croûte terrestre ou dans les premiers kilomètres de l'atmosphère, en gros la troposphère, une représentation de l'univers comme «une Terre plate surmontée par une voûte céleste» est suffisante, et c'est celle intuitive, vous et moi parlons de lever et coucher du Soleil et de la Lune et considérons, dans les conditions habituelles, que le mouvement de ces deux astres est assez similaire, et que l'alternance entre le jour et la nuit est causée non par le mouvement de la Terre sur son axe mais par le mouvement du Soleil autour de la Terre. Le fait de savoir quels sont les mouvements effectifs, “réels”, de ces trois astres n"a aucun effet sur la manière de nous les représenter en tant que phénomènes de perception immédiate, et aucun intérêt pratique immédiat. C'est sûr, si on veut faire décoller une fusée spatiale pour voyager ou pour mettre en place des satellites on a intérêt à se représenter le mouvement effectif de la Terre, et si on veut mettre en place un système de positionnement du type GPS, on a intérêt à dépasser les modèles copernicien et même newtonien de l'univers pour prendre en compte le modèle einsteinien. D'un point de vue objectif la cosmologie einsteinienne est nettement plus fiable que celles copernicienne ou newtonienne, et incommensurablement plus que celles ptoléméenne ou biblique, d'un point de vue subjectif c'est moins évident, avec une modélisation ptoléméenne de l'univers (les modèles géocentriques) ou encore plus ancienne (les modèles “Terre plate”) et à partir d'observations précises du mouvement apparent des astres on peut réaliser des éphémérides ou des cartes de navigation remarquablement précises pour des durées et des étendues très larges.


Ce qui différencie principalement la sophistique de la dialectique et de la dénotation (pour plus de précisions sur ce sujet, se reporter au billet «Les amis et les ennemis», comme mentionné précédemment, dans ce billet-ci je m'intéresse presque seulement à la rhétorique sophistique) est, peut-on dire, le niveau de crédulité: dans une approche dialectique ou dénotative on ne croit pas à ce qu'on dit parce qu'on sait qu'un discours n'est pas la réalité discutée mais sa représentation; dans une approche sophistique on doit croire, ou prétendre croire, ou vouloir faire croire que «la carte est le territoire», que la réalité de discours est identique à la réalité représentée. Dans une approche dialectique on ne cherche pas à différencier le vrai du faux car tout est faux, tout est de l'ordre de la perception donc de la représentation; dans une approche dénotative on cherche à les différencier mais de manière pragmatique, on ne croit pas au vrai et au faux mais on détermine autant que possible quelle représentation est la plus valide en soi ou selon les contextes, et on détermine “vraie” celle la plus valide, tenant compte (exemple des diverses cosmologies) que telle sera plus valide dans tel contexte, telle dans tel autre contexte; dans une approche sophistique on postule un vrai et un faux intangibles, toujours les mêmes en tout temps et en tout lieu. L'approche sophistique est prédatrice, je le mentionnais auparavant, elle doit établir des situations “ayant l'apparence du vrai” dans l'intention de “piéger”. Dans un contexte “sophistique” le “vrai” est la représentation, le “faux” la réalité représentée. Comme l'écrivait Guy Debord en 1967:

«♦ 3 ♦ Le spectacle se présente à la fois comme la société même, comme une partie de la société, et comme instrument d’unification. En tant que partie de la société, il est expressément le secteur qui concentre tout regard et toute conscience. Du fait même que ce secteur est séparé, il est le lieu du regard abusé et de la fausse conscience; et l’unification qu’il accomplit n’est rien d’autre qu’un langage officiel de la séparation généralisée.
♦ 4 ♦ Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images.
♦ 5 ♦ Le spectacle ne peut être compris comme l’abus d’un monde de la vision, le produit des techniques de diffusion massive des images. Il est bien plutôt une Weltanschauung devenue effective, matériellement traduite. C’est une vision du monde qui s’est objectivée.
♦ 6 ♦ Le spectacle, compris dans sa totalité, est à la fois le résultat et le projet du mode de production existant. Il n’est pas un supplément au monde réel, sa décoration surajoutée. Il est le cœur de l’irréalisme de la société réelle. Sous toutes ses formes particulières, information ou propagande, publicité ou consommation directe de divertissements, le spectacle constitue le modèle présent de la vie socialement dominante. Il est l’affirmation omniprésente du choix déjà fait dans la production, et sa consommation corollaire. Forme et contenu du spectacle sont identiquement la justification totale des conditions et des fins du système existant. Le spectacle est aussi la présence permanente de cette justification, en tant qu’occupation de la part principale du temps vécu hors de la production moderne.
♦ 7 ♦ La séparation fait elle-même partie de l’unité du monde, de la praxis sociale globale qui s’est scindée en réalité et en image. La pratique sociale, devant laquelle se pose le spectacle autonome, est aussi la totalité réelle qui contient le spectacle. Mais la scission dans cette totalité la mutile au point de faire apparaître le spectacle comme son but. Le langage du spectacle est constitué par des signes de la production régnante, qui sont en même temps la finalité dernière de cette production.
♦ 8 ♦ On ne peut opposer abstraitement le spectacle et l’activité sociale effective ; ce dédoublement est lui-même dédoublé. Le spectacle qui inverse le réel est effectivement produit. En même temps la réalité vécue est matériellement envahie par la contemplation du spectacle, et reprend en elle-même l’ordre spectaculaire en lui donnant une adhésion positive. La réalité objective est présente des deux côtés. Chaque notion ainsi fixée n’a pour fond que son passage dans l’opposé : la réalité surgit dans le spectacle, et le spectacle est réel. Cette aliénation réciproque est l’essence et le soutien de la société existante.
♦ 9 ♦ Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux.
[...]
♦ 12 ♦ Le spectacle se présente comme une énorme positivité indiscutable et inaccessible. Il ne dit rien de plus que “ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît”. L’attitude qu’il exige par principe est cette acceptation passive qu’il a déjà en fait obtenue par sa manière d’apparaître sans réplique, par son monopole de l’apparence.
♦ 13 ♦ Le caractère fondamentalement tautologique du spectacle découle du simple fait que ses moyens sont en même temps son but. Il est le soleil qui ne se couche jamais sur l’empire de la passivité moderne. Il recouvre toute la surface du monde et baigne indéfiniment dans sa propre gloire.
♦ 14 ♦ La société qui repose sur l’industrie moderne n’est pas fortuitement ou superficiellement spectaculaire, elle est fondamentalement spectacliste. Dans le spectacle, image de l’économie régnante, le but n’est rien, le développement est tout. Le spectacle ne veut en venir à rien d’autre qu’à lui-même»
(Guy Debord, La société du spectacle, Paris, 1967, partie I, «La séparation achevée», thèses 3 à 9 et 12 à 14. Accessible à partir de cette page).

Les thèses (c'est ainsi que Debord nomme les paragraphes numérotés) 4 et 5 notamment m'intéressent ici:

«4. Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images.
5. Le spectacle ne peut être compris comme l’abus d’un monde de la vision, le produit des techniques de diffusion massive des images. Il est bien plutôt une Weltanschauung devenue effective, matériellement traduite. C’est une vision du monde qui s’est objectivée».

La base de ce que Debord nomme “spectacle” et de ce que je nomme ici “sophistique” ou “illusion”, est l'ambivalence du langage humain – de tout ce qui peut être nommé langage mais en particulier du langage proprement humain. Un discours est une représentation de la réalité mais aussi une réalité et la sophistique joue sur cela: dans un discours sophistique – j'entends par discours tout objet construit en tant que message, d'un sens la notion de spectacle, de “ce qui fait image”, serait plus adaptée, mais comme la notion de sophistique est liée à la notion de langage, je préfère user du terme “discours” – on représente une représentation, une réalité de discours, et non une réalité effective, non discursive.

À la base le “spectacle” a une nécessité, une société est une sorte d'organisme artificiel, une représentation autant qu'une réalité effective. La plupart de mes lectrices et lecteurs sont “de ma société”, que l'on considère celle la plus immédiate, la France, ou celle de plus grande extension, l'Union européenne, puis de celle informelle et d'extension indéterminée, “la francophonie”, et in fine de cette société en cours de réalisation, les Nations unies, mais avant tout des deux ou des trois premières. Considérant celle immédiate, il n'existe pas dans la réalité observable un objet “la France”, une société est «un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images», des représentations, certains supposent que la France est un territoire, d'autres que c'est une population, d'autres que c'est une institution ou un ensemble d'institutions, d'autres que c'est une personne, en général une personne morale ou symbolique mais pour certains une personne physique, féminine, masculine ou hermaphrodite, une patrie, “terre paternelle” ou/et matrie, “terre maternelle” (mon correcteur orthographique considère “matrie” comme un néologisme, un mot “qui n'existe pas”, or certains dictionnaires ont une telle entrée, tel l'article «matrie» du Wiktionnaire avec référence au Dictionnaire étymologique, critique, historique, anecdotique et littéraire de 1839, clairement n'est pas un néologisme), ces définitions et bien d'autres sont vraies mais aucune n'est réelle d'un point de vue objectif, une société est une représentation donc toute représentation de la France est vraie même si beaucoup d'entre elles sont assez peu efficientes, je veux dire, ne se relient pas vraiment à cette réalité observable que constitue l'actuel “spectacle” désignable “la France”. Car si la France n'est pas observable en tant qu'objet elle l'est en tant que spectacle, en tant que «vision du monde qui s’est objectivée».

La notion de “société du spectacle” telle que développée par Guy Debord est intéressante mais limitée parce qu'il réfléchit selon le même processus que les animateurs du “spectacle”, cf. la thèse 3:

«Le spectacle se présente à la fois comme la société même, comme une partie de la société, et comme instrument d’unification. En tant que partie de la société, il est expressément le secteur qui concentre tout regard et toute conscience. Du fait même que ce secteur est séparé, il est le lieu du regard abusé et de la fausse conscience; et l’unification qu’il accomplit n’est rien d’autre qu’un langage officiel de la séparation généralisée».

Enfin, ça n'est pas si évident, comme le mentionne Debord dans le premier des Commentaires sur "La société du spectacle",

«Le malheur des temps m’obligera donc à écrire, encore une fois, d’une façon nouvelle. Certains éléments seront volontairement omis; et le plan devra rester assez peu clair. On pourra y rencontrer, comme la signature même de l’époque, quelques leurres. À condition d’intercaler çà et là plusieurs autres pages, le sens total peut apparaître: ainsi, bien souvent, des articles secrets ont été ajoutés à ce que des traités stipulaient ouvertement, et de même il arrive que des agents chimiques ne révèlent une part inconnue de leurs propriétés que lorsqu’ils se trouvent associés à d’autres. Il n’y aura, d’ailleurs, dans ce bref ouvrage, que trop de choses qui seront, hélas, faciles à comprendre».

Ces considérations s"appliquent aussi à La Société du spectacle où l'on peut «rencontrer, comme la signature même de l’époque, quelques leurres», comme précisé dans le premier alinéa du premier “commentaire”,

«Ayant ainsi à tenir compte de lecteurs très attentifs et diversement influents, je ne peux évidemment parler en toute liberté. Je dois surtout prendre garde à ne pas trop instruire n’importe qui».

Debord avait un tropisme “paranoïaque”, ce en quoi il n'avait pas tort, il est certes prudent de «prendre garde à ne pas trop instruire n’importe qui». De l'autre bord ça n'a pas grand intérêt. Le tout début de ce premier “commentaire” contredit presque sa fin:

«Ces Commentaires sont assurés d’être promptement connus de cinquante ou soixante personnes; autant dire beaucoup dans les jours que nous vivons, et quand on traite de questions si graves. Mais aussi c’est parce que j’ai, dans certains milieux, la réputation d’être un connaisseur. Il faut également considérer que, de cette élite qui va s’y intéresser, la moitié, ou un nombre qui s’en approche de très près, est composée de gens qui s’emploient à maintenir le système de domination spectaculaire, et l’autre moitié de gens qui s’obstineront à faire tout le contraire».

Voilà un aspect de cet auteur que j'apprécie modérément, pour dire le moins: il suppose que qui le “connaît promptement” et lui accorde la réputation de “connaisseur” appartient à une “élite”. Bien sûr il y a beaucoup d'ironie dans le propos mais le fond est sérieux, parce que Debord se prend au sérieux. Ce en quoi il n'a pas tort, mais ça limite beaucoup la pertinence de son discours car il en fait un “spectacle”.


Il y a une distance certaine entre être sérieux et se prendre au sérieux. Quand j'écris un texte tel que ce billet, je suis sérieux, mais il m'est difficile de me prendre au sérieux. La raison en est simple: tout discours est une représentation, une illusion, donc supposer que son propre discours “dissipe l'illusion” est illusoire, ça revient à dire que parmi les “magiciens” certains sont de faux mages et d'autres de vrais mages. Or, comprendre le “spectacle” ne fait pas de soi une personne “hors du spectacle”: soit on agit dans la société, donc on participe au spectacle, soit on agit hors de la société et en ce cas on n'a rien à dire, on n'a pas de discours. Ce qui fonde la société est le spectacle, donc un projet visant à dissiper l'illusion, à détruire le spectacle, n'a aucune chance de se réaliser dès lors qu'on le mène dans le cadre de la société. Debord conclut ainsi son «Avertissement pour la troisième édition française» de 1992:

«Il faut lire [La Société du spectacle] en considérant qu'il a été sciemment écrit dans l'intention de nuire à la société spectaculaire. Il n'a jamais rien dit d'outrancier».

Pour la seconde phrase je suis dubitatif, pour la première je n'ai pas de doutes: la seule manière de nuire à la société spectaculaire est d'agir sur elle, contre elle, et par d'autres moyens que discursifs, tout discours ne peut que contribuer au spectacle, donc le renforcer. Du moins, renforcer une de ses formes. Je corrige: renforcer toutes ses formes. Prenez les cas d'Antonio Gramsci et de Carl Schmitt: le premier est un philosophe “de gauche” et “libertaire” voire “révolutionnaire”, le second un philosophe “de droite” et “conservateur” voire “réactionnaire”; or, les deux ont fourni des argumentaires repris par tout le spectre des idéologies politiques, de l'extrême-gauche à l'extrême-droite. Debord a été lu, comme il le précise lui-même, par une «élite qui [pour] moitié [...] est composée de gens qui s’emploient à maintenir le système de domination spectaculaire, et [pour] moitié de gens qui s’obstineront à faire tout le contraire». Dès lors, à quoi bon tenter de produire un texte où «certains éléments seront volontairement omis; et [où] le plan devra rester assez peu clair»? Ce dont Debord est d'ailleurs conscient:

«Il n’y aura, d’ailleurs, dans ce bref ouvrage, que trop de choses qui seront, hélas, faciles à comprendre».

Factuellement, dans n'importe quel discours tout est “facile à comprendre” ou rien ne l'est, ce qui s'équivaut. Supposer une élite, des élites, c'est supposer que certains “comprennent” et d'autres non. Or, l'ordinaire des choses montre que tout individu à la fois comprend et ne comprend pas. Parce que la compréhension ne dépend pas de l'intention de l'auteur. Si, lisant Debord, je fais partie de ces “élites” «qui s’emploient à maintenir le système de domination spectaculaire», et bien, à la fois je “comprend” son propos et j'en aurai une compréhension opposée au projet de Debord, dont le texte est «écrit dans l'intention de nuire à la société spectaculaire». Donc, à la fois je comprends et je ne comprends pas son discours puisque, le comprenant, je m'en servirai dans un but contradictoire au but de son auteur. Cela, que je sois membre des “élites” ou non.

Ce qui nous ramène à la sophistique.


N'ayant pas connu Debord je ne puis que faire des hypothèses sur son compte mais selon moi il ressort de la sorte de sophistes qui acceptent la sophistique pour vraie. D'évidence il se classe parmi l'élite des élites, celle qui connaît le Vrai. Non, pas d'évidence, on ne peut rien savoir d'évident sur des personnes qu'on n'a pas connues directement. Disons, par son discours publié il donne l'apparence de se classer ainsi, et par divers indices il semble que ça correspond à sa réalité subjective, mais je n'ai pas moyen de le vérifier. Non que ça importe tant, compte l'image qu'il a souhaité donner de lui, puisqu'il a souhaité le faire, donc souhaité participer du spectacle. Apparaît que Debord croyait en l'efficacité de la sophistique, ou voulait qu'on suppose qu'il y croyait, sinon il n'aurait pas écrit, à propos de La Société du spectacle:

«Il faut lire ce livre en considérant qu'il a été sciemment écrit dans l'intention de nuire à la société spectaculaire».

Croire qu'un livre peut nuire à ce qu'il dénonce c'est croire qu'un discours peut changer la réalité, ce qui est vrai, et la changer de la manière dont l'auteur l'envisage, ce qui est faux. Il peut la changer seulement de la manière dont le lecteur l'envisage. Considérez Stanley Milgram, un psychologue social et psychologue expérimental étasunien, principalement connu par une expérience qui porte son nom, que l'article de Wikipédia décrit ainsi:

«Cette expérience évalue le degré d'obéissance d'un habitant des États-Unis du tout début des années 1960 devant une autorité qu'il juge légitime et permet d'analyser le processus de soumission à l'autorité, notamment quand elle induit des actions posant des problèmes de conscience au sujet».

Pour Milgram cette expérience avait un autre but que de simplement mesurer ce supposé “degré d'obéissance”. À la fin de la préface à la deuxième édition française du livre où il rend compte de cette expérience, Soumission à l’autorité, un point de vue expérimental, il expose ainsi son projet:

«En conclusion, nous sommes en droit de nous demander le but qu’un auteur peut viser avec la publication d’un tel ouvrage. Henri Verneuil, coproducteur, avec Yves Montand, d’un film fondé en partie sur son contenu, m’a déclaré qu’il posait problème pour une certaine catégorie de Français. En effet, il ne se rattache à aucune des tendances politiques traditionnelles. Il ne soutient ni la gauche, ni la droite, ni même l’anarchisme. Force m’est d’admettre ce point de vue. Car le problème de l’autorité est compliqué. Les règles de conscience de chaque individu sont elles-mêmes issues d’une matrice de relations autoritaires. La morale, aussi bien que l’obéissance destructrice, procède de l’autorité. Pour une personne qui accomplit un acte immoral au bénéfice de l’autorité, il en existe une autre qui refuse de se soumettre. C’est pourquoi ce livre n’a rien d’un traité politique. Il n’est pas susceptible de provoquer une révolution, mais j'espère qu’il contribuera à éclairer la condition humaine. Je souhaite en outre qu’il suscite chez ses lecteurs une compréhension plus approfondie de la force de l’autorité dans notre vie et que, par voie de conséquence, il abolisse la notion de l’obéissance aveugle: ainsi, dans un conflit entre la conscience et l’autorité, chacun d’entre nous pourra tenter d’agir davantage en conformité avec les obligations que la moralité nous impose».

Selon Milgram, donc, ce livre devrait

  1. Contribuer à éclairer la condition humaine,
  2. Susciter une compréhension plus approfondie de la force de l’autorité dans notre vie,
  3. Abolir la notion de l’obéissance aveugle,
  4. Permettre d’agir davantage en conformité avec les obligations que la moralité nous impose.

Ledit livre fut rédigé et publié une dizaine d'années après qu'eurent lieu ces expériences sur la “soumission à l'autorité”; entretemps Milgram avait publié, de 1963 à 1973, plusieurs articles, certains assez longs, sur ces expériences et sur les commentaires et critiques qu'on en fit, dont certains avaient bien pour but de rendre compte de la manière dont «cette expérience [permet d']évalue[r] le degré d'obéissance d'un habitant des États-Unis du tout début des années 1960», et d'un humain de la fin du deuxième tiers du XX° siècle en général. La réalité effective est complexe, cette expérience dite “de Milgram” (par le fait Milgram fit bien plus d'expériences que celle-ci au cours de ses trente ans de carrière, qui toutes sont des “expériences de Milgram”) est à la fois une fin et un moyen, est plus exactement plusieurs fins et plusieurs moyens, dans le cadre du discours Soumission à l’autorité, un point de vue expérimental c'est un moyen, dans le cadre de sa mise en place et dans le cadre des discours qui en rendent compte à l'institution qui l'a financée ou à des revues de psychologie sociale ou/et expérimentale c'est une fin, dans le cadre de la carrière de Milgram c'est à la fois une fin et un moyen, etc. On peut dire cependant que dans le cadre de la réception large de cette expérience les discours à retenir sont ceux de 1974 dans Soumission à l’autorité, un point de vue expérimental, ou, de manière cursive, de 1965 dans l'article d'une vingtaine de pages publié par la revue Human Relations, "Some Conditions of Obedience and Disobedience to Authority", donc des discours où l'expérience est un moyen.

La réception de cet objet “expérience de Milgram” par des commentateurs hors du cercle étroit des psychologues sociaux et expérimentaux le prend le plus souvent comme un moyen, y compris dans de nombreux cas où les commentaires le présentent comme une fin. Certes un moyen mais leur moyen et non celui de Milgram, je veux dire: le moyen est le même, non la fin, ce qui en fait “un autre moyen” sous l'apparence d'être le même. C'est “le même” en tant que c'est le même objet, c'est “un autre” en tant que sa représentation diffère. Voyez ces deux cartes:

Deux aspects d'un même objet.

Elles représentent toutes deux “le même objet”, un certain territoire; un automobiliste usager des grands axes tend à se représenter les territoires selon le mode adopté pour la carte de gauche; un randonneur pédestre tend à se les représenter selon le mode de celle de droite. L'objet de la réalité observable est le même, sa représentation diffère car le moyen s'adapte à la fin. La représentation d'un même discours par deux personnes dépend de leur manière de l'interpréter. Pour exemple, la devise «Liberté, égalité, fraternité» n'aura pas la même interprétation pour un libertaire et pour un libertarien car ils n'ont pas la même représentation de chacun de ces termes, donc de l'ensemble. Et si les deux en usent comme d'un moyen, ce ne sera pas pour la même fin.

Pour reprendre sans s'y attarder trop l'expérience de Milgram et les intentions de son inventeur, parmi les quatre mentionnées, seule la première vaut pour presque tous les commentateurs, la seconde vaut pour beaucoup d'entre eux, la troisième vaut pour une part restreinte d'entre eux, et pour la quatrième c'est indécidable: partant de mon postulat, quoi que l'on fasse on le fait “pour le bien”,le postulat «agir davantage en conformité avec les obligations que la moralité nous impose» vaut pour tous ceux qui tirent une “leçon morale” des résultats de cette expérience, avec cette question cependant, quelles obligations nous impose la moralité? On comprendra que selon l'interprétation de l'expérience la “leçon morale” qu'on en tire variera beaucoup. Une chose est sûre en tout cas, les lecteurs qui ne retiennent pas l'hypothèse ou la leçon «abolir la notion de l’obéissance aveugle» n'interprèteront pas l'expérience tel que le souhaite Milgram, donc n'en tireront pas la même leçon morale. Dans un texte déjà ancien, écrit en 2004, «IV - Comment on rend compte de l'expérience – descriptions, analyses», qui fait partie d'un ensemble de réflexions sur l'expérience de Milgram, je relevais qu'une leçon très courante, en fait majoritaire parmi les commentateurs, est quelque chose comme “la notion de l’obéissance aveugle”. Faut dire, Milgram a donné le bâton pour se faire battre en intitulant son ouvrage Soumission à l'autorité, un point de vue expérimental (Obedience to Authority: An experimental view), presque tous les commentateurs ont une connaissance indirecte de son travail et surtout, de son discours sur ce travail, et en parlent à partir d'analyses qui retiennent la leçon “soumission à l'autorité”, soumission aveugle en outre, comme résultat de l'expérience. Mettant de côté la grande majorité des commentaires qui, écrivais-je à l'époque, sont des simples mentions de l'expression «expérience de Milgram» sans informations précises sur cette expérience,

«[le] deuxième groupe important [est constitué de] pages relatant l'expérience de manière plus ou moins détaillée dans le cadre d'un discours plus large, pour illustrer le propos de l'auteur [de la page] concernant un peu tout: soumission à l'autorité, tendance forte à l'obéissance, capacité courante à accepter d'appliquer la torture, niveau moyen de conscience morale assez bas, déresponsabilisation, éthique en sciences sociales, sciences sociales et éthique, etc.».

Sans discuter de la validité ou non de ces interprétations, le fait est que beaucoup de ces commentateurs tendent à retenir comme leçon celle que rejette Milgram, “la notion de l’obéissance aveugle”. Dans un autre texte de la série, «I - Libres discussions sur « l'expérience de Milgram »», je cite Normand Baillargeon, un auteur, philosophe et intellectuel québécois qui en donne ce compte-rendu:

«L'expérience de Milgram
Nous sommes au milieu des années soixante, à l'Université Yale. Vous avez répondu à une petite annonce parue dans un journal et vous vous présentez au laboratoire de psychologie pour participer à une expérience portant sur les effets de la punition sur l'apprentissage. Un autre volontaire est là et un chercheur en blouse blanche vous accueille. Il vous explique que l'un de vous deux va enseigner à l'autre des suites de paires de mots et qu'il devra le punir s'il se trompe, le punir en lui administrant des chocs électriques d'intensité croissante. Un tirage au sort vous désigne comme le professeur et l'autre volontaire comme l'élève. On vous conduit dans la salle où se tiendra l'élève et on vous montre la chaise où il sera assis ; on vous administre une faible charge électrique pour vous montrer de quoi il retourne. Vous êtes présent pendant que l'on installe l'élève sur sa chaise et qu'on lui place une électrode.
Vous retournez ensuite dans la pièce adjacente avec le chercheur qui vous a accueilli. Il vous installe devant la console que vous opérerez. Les chocs que vous donnerez s'échelonnent de 15 à 450 volts, progressant par 15 volts. Des indications sont inscrites à côté des niveaux : “choc léger”, “choc très puissant : danger”. À partir de 435 volts il n'y a que: XXX. L'expérience commence. À chaque fois que l'élève se trompe, vous administrez un choc, plus fort de 15 volts que le précédent. L'élève se plaint de douleurs à 120 volts; à 150 volts, il demande qu'on cesse l'expérience; à 270 volts, il hurle de douleur; à 330 volts il est devenu incapable de parler. Vous hésitez à poursuivre? Tout au long de l'expérience, le savant n'utilisera que quatre injonctions pour vous inciter à continuer: veuillez poursuivre; l'expérience demande que vous poursuiviez; il est absolument essentiel que vous poursuiviez; vous n'avez pas le choix, vous devez poursuivre.
Vous l'avez deviné: le tirage au sort était truqué, l'élève est un complice, un comédien qui mime la douleur. Bref: c'est vous qui êtes le sujet de cette expérience. Avant de la réaliser, Milgram a demandé à des adultes des classes moyennes, à des psychiatres et à des étudiants, jusqu'où ils pensaient qu'ils iraient. Il leur a aussi demandé jusqu'où ils pensaient que les autres iraient. Personne ne pensait aller, ou que les autres iraient, jusqu'à 300 volts. Mais lors de l'expérience menée avec 40 hommes, âgés de 20 à 55 ans, 63% allaient jusqu'au bout, administrant des décharges de 450 volts» (dans «Le Petit cours d'auto-défense intellectuelle», partie III).

Quelle “leçon morale” en tire Baillargeon? Celle-ci:

«Les détails de l'expérience, sur lesquels nous ne pouvons nous étendre ici, donnent froid dans le dos. L'expérience de Milgram a été abondamment commentée, reprise, discutée. Mais cette étude expérimentale de la soumission à l'autorité reste une contribution incontournable à notre connaissance de la nature de l'autorité et de son pouvoir à nous faire agir de manière irrationnelle. La leçon que doit retenir le penseur critique est la suivante: Ne jamais, jamais accepter de prendre part à une expérience de psychologie à l'Université Yale. Non, ce n'est pas ça. Bon … J'y suis: il faut penser avant d'obéir, toujours se demander si ce qu'on nous demande est justifié, même si la demande provient d'une autorité prestigieuse».

Je ne la considère pas plus ni moins valide que la leçon qu'en tire Milgram, je constate simplement qu'elle en diffère assez, notamment (ça apparaît encore plus quand on lit toute la section «III. Deux expériences de psychologie sociale») sur cette question de l'obéissance aveugle. J'évoque cela pour cette question de la représentation: elle ne dépend pas de l'intention de l'auteur mais de celle du lecteur. D'une certaine manière la sophistique est une tentative pour réduire cette incertitude, du moins celle produite par les sophistes qui «en usent pour abuser leurs semblables» et en partie celle produite par ceux qui «y consentent pour ne pas remettre en cause leur rapport à la réalité».


Qu'attend un sophiste, de quelque sorte soit-il? Qu'on le croie “sur parole”, que l'on considère “vrai” son discours. La proposition de Guy Debord, «Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux», s'applique à tout discours puisque tout discours est une représentation, le “monde discursif” est toujours un monde “réellement renversé”, c'est-à-dire une image en miroir de la réalité représentée. Comme le dit encore Debord, le spectacle est «une Weltanschauung devenue effective, matériellement traduite. C’est une vision du monde qui s’est objectivée». Souligné par Ma Pomme. Soit dit en passant, Debord a une bonne habitude, de mon point de vue, il dit assez souvent deux fois la même chose de deux façons différentes, comme dans cette citation: “Weltanschauung“ se traduit littéralement par “vision du monde”,et “objectiver”, “effectuer” et “matérialiser” s'équivalent. Une bonne habitude parce que ça permet de mieux “faire passer le message”: si une des façons de le dire n'est pas reçue par le lecteur l'autre a des chances de l'être mieux, et en outre ça peut réduire les divergences d'interprétation entre l'auteur et le lecteur: en disant «une Weltanschauung devenue effective, matériellement traduite» je veux dire «une vision du monde qui s’est objectivée».

Une précision en passant: je ne suis pas un contempteur de la sophistique mais un contempteur des discours purement sophistiques, un procédé tel que la répétition d'une même proposition sous deux formes est un effet rhétorique à caractère sophistique puisque la réalité visée dans la deuxième forme est une réalité de discours, la première forme, or tout discours d'une certaine complexité et d'une certaine longueur ne peut manquer de se commenter lui-même, de comporter des discours ou des discussions sur le discours en cours, des explicitations sur “le sens du discours”. Le problème avec les discours de pure sophistique vient de ce qu'ils ne se rapportent à aucune réalité autre que discursive. Le “spectacle” est une réalité mais une réalité seconde, une sorte de discours, les discours de pure sophistique prennent pour référence le “spectacle”, donc une réalité discursive. Il se trouve, comme l'explique Debord, que le “spectacle” est une “vision du monde objectivée”, c'est-à-dire une discours ou une pensée réalisée dans un objet. Non que l'objet en question soit une “idée” mais dans le cadre de la société il est toujours et partout associé à un symbole. Ceci

Rome sous Dioclétien (284-305) © Alain Houot

est un objet, une réalité perceptible, et un symbole, une relation entre une réalité objective, la carte, et une réalité subjective, la représentation. Le territoire représenté peut être interprété de plusieurs manières, si on n'a aucune information sur la valeur que lui attribue son auteur on peut cependant, si on sait “lire une carte”, déterminer qu'elle représente des terres qui se situent dans les territoires actuellement nommés “Europe”, “Asie Centrale”, “Moyen Orient” et “Afrique du Nord”, essentiellement Europe et Afrique du Nord. Sans autre information mais avec une certaine connaissance de l'Histoire de cette zone on peut déterminer qu'il s'agit de la représentation d'un moment de l'Empire romain, probablement entre le début du II° siècle et le début du V° siècle, voire du VI°. Un bon connaisseur de la Rome antique, constatant l'extension des zones colorées, n'aura pas besoin du secours des mentions en haut à droite pour déterminer que cette carte symbolise l'épisode de son Histoire qui correspond au règne de Dioclétien et à la mise en place de la “tétrarchie”. Ou encore, ceci

Selon Raymond Devos, ça n'a pas de sens...

dessiné sur un panneau rond planté sur un poteau au bord d'une route n"a de sens que pour une personne vivant dans un contexte où existe un Code de la route et à condition de se trouver en un lieu approprié, cette représentation ne signifie pas proprement mais symbolise, dans un contexte approprié, “sens interdit” – à la circulation d'un véhicule sur l'espace concédé à cette circulation se trouvant derrière le panneau.

Un sophiste est une personne qui “fait profession de sagesse”, ce qui ne signifie pas qu'elle soit sage, c'est très secondaire, importe de donner l'apparence de la sagesse, non d'avoir de la sagesse. Remarquez, comme on ne peut guère déterminer ce qu'est la sagesse ça importe d'autant moins. On dira: est sage une personne reconnue sage par les personnes pour qui cette personne souhaite apparaître sage, Ma Pomme considère Donald Trump non sage, ce qui, le saurait-il, l'indiffèrerait profondément. Que pour un “non trumpiste” ou un “anti-Trump” ledit Trump apparaisse ou non sage n'aura aucune conséquence pour lui. Il se peut même qu'un sophiste soit “sage”, mais pour l'admettre tel il doit produire un discours qui de mon point de vue a les caractéristiques de la sagesse. Or un nombre important de citoyens des États-Unis détenteurs du droit de vote voit en Donald Trump une figure de sage, un nombre suffisant pour lui avoir permis d'être élu président de son pays. Ce sur quoi compte, ou du moins comptait, Trump est que suffisamment d'électeurs étasuniens soient sensibles à sa forme propre de sophistique pour le voir comme “sage” et de ce fait lui accordent leurs suffrages en quantité suffisante pour être désigné président des États-Unis. Ça lui a réussi une fois, ce ne fut pas loin de lui réussir une deuxième fois, et même mieux que la première.

Les “sophistes par habitude”, qui acceptent les discours sophistiques comme absolument vrais ou absolument faux, ce qui se vaut, je les désigne souvent d'un terme moins bienséant, les “cons”; il m'arrive aussi de les nommer les “Saint-Thomas”, ceux qui “ne croient que ce qu'ils voient”. Les sophistes vrais je les nomme aussi d'un nom malséant, les “salauds”; et parfois les “Saint-Pierre”, ceux qui “ne voient que ce qu'ils croient”. Je n'ai pas de nom particulier pour les sophistes dubitatifs mais consentants, “intermédiaires”, sous un aspect ce sont des salauds, sous un autre des cons. Cela dit, j'ai une sentence à propos des cons et des salauds: un con est un salaud qui s'ignore, un salaud est un con en devenir, de cela on peut dire que le sophistes intermédiaires sont en voie de passer vers la connerie ou vers la saloperie.

J'ai une autre description de ces catégories, plus les “dialecticiens” et les “dénotatifs”: les chats, les chiens, les souris et les rats, les “autres”. Un chat est un salaud ou un prédateur, ou un sophiste pur; un chien est “une sorte de chat”, un sophiste impur, parfois intermédiaire, parfois con; une souris est une proie, mais aussi bien con que dénotatif, car une personne qui a une approche dénotative de la réalité ne croit que ce qu'elle voit, avec ceci qu'elle sait faire la différence entre les réalités effective et discursive; c'est une “proie” en ce sens que si on n'est ni chat ni chien ni rat ni “autre” on est une souris, et les souris sont des proies; un rat est “une sorte de souris” mais une souris problématique car elle est indifféremment proie ou prédateur; beaucoup de rats sont des dialecticiens mais beaucoup ne le sont pas, en fait ils ne sont guère concernés par ça car ils ne prennent pas la vie au sérieux, et encore moins la vie en société. Vivre c'est “être dans l'erreur”, donc autant ne pas trop la prendre au sérieux. Quand on veut être le plus sérieux possible on va “vers la vérité”, comme vivre c'est être dans l'erreur il n'y a qu'une manière d'atteindre à la vérité: mourir. D'où, être aussi peu sérieux que possible reste la manière la plus sûre de ne pas trop vite atteindre à la vérité...

Les “autres”, et bien, ils sont “autres” – ou alors ils sont “mêmes”, on ne sait pas trop...


Comme évoqué auparavant dans ce billet, les entités du vivant semblent contrevenir au second principe de la thermodynamique, et comme indiqué aussi c'est une chose impossible. La seule vérité acceptable est l'entropie donc la vie est un mensonge, un songe a dit un certain auteur. Je ne suis pas trop intéressé par les Causes Premières et les Fins Dernières, j'accepte avec grâce qu'il en puisse exister mais ça ne me concerne guère car je suis apparu en cet univers alentour de la mi-septembre 1958 et ne me suppose pas y persister en tant que moi-même plus que quelques années à quelques décennies en cette année 2021 – jusqu'ici aucun humain n'a persisté très au-delà du siècle et m'est avis que ça continuera ainsi encore longtemps. S'il doit y avoir des Fins Dernières je ne serai plus concerné par le sujet bien longtemps avant. Comme disait l'autre, «Après moi le Déluge!». Quant aux Causes Premières, ni moi ni personne n'y était pour les constater, je laisse donc ça aux Byzantins, aux anges et aux têtes d'épingles...

La vie est une réalité observable ou alors vous êtes une ombre dans mon rêve, ou moi une ombre dans le vôtre, ce qui me paraît indémontrable, il est plus simple alors de considérer qu'il y a une réalité effective que de considérer que ce n'est pas le cas. Non que ça soit certain, mais il est plus simple de supposer exact ce qui a un comportement stable et prévisible que de ne le supposer pas. Certes la réalité effective n'est pas absolument démontrable, en revanche l'hypothèse qu'il n'y a pas de réalité effective est absolument indémontrable dans le cadre d'une réalité effective. Comprenez bien: je n'ai guère de doutes quant au fait de la réalité effective, observable, mais aussi guère de doutes quant à l'impossibilité de la démontrer irréfutablement. La raison est celle déjà discutée, il n'y a qu'une manière de démontrer quoi que ce soit, le faire discursivement; tout discours est une représentation donc ne démontre que lui-même. Vous connaissez peut-être ces propos d'Augustin d'Hippone sur le temps:

«Qu'est-ce donc que le temps? Si personne ne m'interroge, je le sais; si je veux répondre à cette demande, je l'ignore. Et pourtant j'affirme hardiment, que si rien ne passait, il n'y aurait point de temps passé; que si rien n'advenait, il n'y aurait point de temps à venir, et que si rien n'était, il n'y aurait point de temps présent. Or, ces deux temps, le passé et l'avenir, comment sont-ils, puisque le passé n'est plus, et que l'avenir n'est pas encore? Pour le présent, s'il était toujours présent sans voler au passé, il ne serait plus temps; il serait l'éternité. Si donc le présent, pour être temps, doit s'en aller en passé, comment pouvons-nous dire qu'une chose soit, qui ne peut être qu'à la condition de n'être plus? Et peut-on dire, en vérité, que le temps soit, sinon parce qu'il tend à n'être pas?».

En général on se contente de citer le début, jusqu'à «je l'ignore».. Ce qui évite de constater qu'Augustin ne l'ignore pas tant que ça. Eh! Comme avec “l'expérience de Milgram” on préfère les slogans aux discussions, les certitudes aux incertitudes. Cette réflexion d'Augustin m'intéresse parce qu'il y pointe quelque chose de similaire à ce que je dis sur les discours: ils ne rendent pas compte de la réalité effective. Pas plus que je ne doute de la réalité effective il ne doute de la réalité du temps, mais il constate qu'aucun discours ne peut “faire la preuve du temps”. Il s'attache donc à faire la preuve qu'un discours se développe dans le temps: on peut douter de notre capacité à prouver le temps mais même ce doute s'exprime dans le temps. On peut douter de la réalité effective mais on ne peut exprimer ce doute que dans la réalité effective.

L'alinéa qui précède ressort des rhétoriques dénotative et dialectique même s'il s'y trouve de la sophistique, des “effets de style”, la sophistique vise à convaincre, un locuteur ou un scripteur vise à convaincre, raison pourquoi même le discours le plus dialectique comporte toujours un peu de sophistique. Bien sûr si je tenais un tel discours avec un interlocuteur sophiste il serait tenté de le disqualifier, soit en affirmant qu'un discours peut faire la preuve du temps ou/et de la réalité effective, soit en affirmant qu'il peut faire la preuve qu'il n'y a pas de temps ou/et de réalité effective. Ma proposition précédente, «la sophistique vise à convaincre», n'est pas exacte: la sophistique vise à vaincre, pour un sophiste convaincre n'est pas une fin mais un moyen.

Convaincre comme fin consiste en: tenter de concilier la représentation de la réalité des interlocuteurs sur l'objet dont ils discutent. Convaincre comme moyen consiste en: tenter de faire accepter à ses interlocuteurs sa propre représentation en tant que l'objet même dont on discute. Dans le premier cas on s'entend sur l'interprétation de la carte, de l'image, on “vainc ensemble”, on parvient à une conviction commune, partagée, dans le second il y a un seul “vainqueur”, la personne qui impose sa conviction, son interprétation, et l'impose comme seule possible car seule à même de rendre compte de l'objet. Ou de l'ineffectivité de cet objet, ce qui revient au même. La réalité observable n'est ni vraie ni fausse, elle est, indépendamment de ce qu'on en croit ou dit. La réalité discursive en tant que partie de la réalité objective n'est ni vraie ni fausse, en tant que partie de la réalité symbolique elle peut servir d'instrument permettant de “discerner le vrai du faux“.


La question du vrai et du faux n'est pas simple. Enfin si. Enfin non. Bon... Il en va là comme du temps: si personne ne m'interroge, je le sais; si je veux répondre à cette demande, je l'ignore. Sinon bien sûr que je sais aussi bien discerner le vrai du faux que le passé de l'avenir. Aussi bien, ou aussi mal. Eh! Comment discerner ce qui n'est pas de ce qui n'est pas? Augustin le relève, dans notre expérience le passé n'est pas car révolu et l'avenir n'est pas car non advenu. Pourtant ils sont car nous les connaissons et pouvons les discerner, le passé n'est pas l'avenir ni l'avenir le passé. Dans le cadre des deux théories actuelles sur l'univers physique, la relativité générale et la mécanique quantique, les choses apparaissent moins simples. Remarquez bien que ce fut toujours le cas, les investigations de la réalité d'ordre, disons, scientifique, on dira mieux d'ordre heuristique, c'est-à-dire, «qui sert à la découverte», implicitement “à la découverte de la réalité”, la font apparaître “moins simple”. Des réalités, vous l'aurez compris, et probablement vous le savez, il y en a plusieurs, celle qui intéresse les “heuristes” est celle observable, effective, objective, la réalité qui existe indépendamment de ce qu'on en peut dire. N'étant pas sophiste il m'indiffère de discuter de la question de la preuve de la réalité effective, je vis, et en plus j'en parle, ça me suffit comme preuve.

Donc, la relativité einsteinienne et la mécanique quantique: elles interrogent à la fois la question du temps et celle de la réalité objective. Pour la mécanique quantique, qui s'intéresse à l'infiniment petit, les particules élémentaires se déplacent indifféremment “dans le présent”, “dans le passé” et “dans l'avenir”; pour la relativité générale le temps est une donnée locale qui peut extrêmement varier selon le contexte, dans un “trou noir”, dans une singularité gravitationnelle, le temps est aboli, une telle singularité est «une région de l'espace-temps au voisinage de laquelle certaines quantités décrivant le champ gravitationnel deviennent infinies quel que soit le système de coordonnées retenu». Le temps et l'espace car dans la relativité générale le temps est une dimension, ou aussi bien il n'y a qu'une seule dimension, celle de l'espace-temps. Le trou noir est un cas extrême mais il apparaît que, dans cette théorie, le temps comme durée est variable et dépend des conditions locales de gravité, de vitesse et de masse. Comme la détermination de la réalité objective suppose une évaluation précise de la durée et des dimensions de l'espace, dès lors que ces données sont indéterminables il devient difficile de proposer une représentation incontestable, “vraie”, de cette réalité.

Chacune à sa manière, ces deux théories interrogent des certitudes anciennes, entre autres l'opposition matière / énergie et la question des “forces”, celles qui attirent comme celles qui repoussent. La théorie einsteinienne est celle de la relativité générale parce qu'elle concerne “ce qui relie”, son nom même désigne à la fois l'universalité de cette théorie et le fait que “tout relie à tout”, la mécanique quantique tire son nom de la notion de quanta (au singulier, quantum); la théorie des quanta concerne au départ une valeur minimale d'énergie électromagnétique quantifiable mais par élaborations successives on en arrive, vers 1925, à une généralisation de la dualité onde-particule non plus attribuée aux seules ondes électromagnétiques mais à tout objet physique, toute “particule”. Entre guillemets car s'il y a dualité onde-particule il n'y a pas d'objet “particule en soi” et d'objet “onde en soi”, tout objet a deux états, “onde” et “particule”, la principale différence entre les objets venant de leur perceptibilité, les particules électromagnétiques ou “photons” sont perceptibles en tant qu'ondes, les autres en tant que particules. Tout objet physique étant à la fois onde et particule sa classification ne dépend donc pas de sa qualité mais de la manière dont nous le percevons. Il se trouve que nous percevons tous les objets d'abord en tant que particules, exception faite de ceux de la classe électromagnétique que nous percevons d'abord en tant qu'ondes. Bien sûr ça n'est pas si simple: nous percevons le phénomène électromagnétique parce que nous interagissons avec lui, donc avec son aspect “particule”, et percevons les autres objets non en eux-mêmes mais en tant que mouvements ou que “liens”, en tant que nous y sommes reliés par une “énergie”, donc une onde.

Les théories quantique et einsteinienne se séparent sur divers points mais convergent sur plusieurs, dont un très important: pour les deux l'univers est “essentiellement plein”, sans solutions de continuité. Ce qui ramène à la question du vrai et du faux.


Ces deux notions s'appliquent à des constructions, des artifices. C'est le cas de tout ce qui ressort du discours, la question étant l'usage qu'on en aura. Un gars que j'aime bien, le physicien et philosophe Étienne Klein, ne manque pas de le mentionner quand il discute de la question de la vérité avec un tiers, il existe une vérité scientifique. C'est une manière, pour lui, d'exprimer que certaines vérités le sont indépendamment de tout jugement qu'on peut porter sur elles. Ce qui est à la fois vrai et faux. C'est vrai en ce sens que les vérités scientifiques ne sont pas affaire d'opinion, pour exemple il existe des personnes, les “platistes”, qui affirment que la configuration de l'univers diffère de celle admise dans toutes les théories scientifiques concernant la cosmologie depuis Copernic, un univers où la Terre est sphérique et se meut dans une révolution elliptique autour du Soleil, ainsi que toutes les planètes proches: comme leur nom l'indique, pour ces “platistes” la Terre est plate, mais justement comme il s'agit d'une opinion il n'y a pas de théorie simple et unique admise par tous, les deux seuls points qui les réunissent sont la platitude de la Terre et sa position centrale dans l'univers. C'est faux parce que ce n'est pas une question de vérité ou de fausseté mais de vérifiabilité, ou de falsifiabilité, ou, pour justement éviter la question du vrai et du faux, une affaire de réfutabilité. Pour citer l'article de Wikipédia:

«Selon Popper, la réfutabilité n'a de sens que par rapport à la recherche de la vérité, entendue comme absolue, laquelle n'est approchable que par un niveau de vérité relatif: la corroboration ou la réfutation. En effet, s'il est “vrai” qu'une théorie est fausse à l'issue de tests, cette “vérité” ne peut être tenue pour certaine; et s'il est “vrai” qu'une théorie correspond à certains faits, ce ne peut être qu'une approximation plus ou moins précise de la vérité (précision toujours relative aux tests), la certitude demeurant toujours logiquement hors d'atteinte dans les sciences de la nature».

On peut donc dire, suivant en cela Karl Popper, qu'il n'y a pas à proprement parler de vérité scientifique mais qu'il y a une vérifiabilité empirique des hypothèses et théories scientifiques; on peut ainsi postuler la sphéricité de la Terre car c'est démontrable même si ça n'est pas certain car «la certitude demeur[e] toujours logiquement hors d'atteinte» dans les sciences. Souligné par Ma Pomme. Je mets en exergue “logiquement” car c'est bien une question de logique, donc de discours. avec ce propos:

«Qu'est-ce donc que le temps? Si personne ne m'interroge, je le sais; si je veux répondre à cette demande, je l'ignore. Et pourtant j'affirme hardiment, que si rien ne passait, il n'y aurait point de temps passé; que si rien n'advenait, il n'y aurait point de temps à venir, et que si rien n'était, il n'y aurait point de temps présent»,

que nous signifie Augustin d'Hippone? Qu'il y a trois réalités, celles effective, subjective et discursive. La proposition «Si personne ne m'interroge, je le sais» rend compte de la réalité subjective: Comme vous, comme moi, comme tout être vivant, Augustin est “dans le temps”, dans la durée, il vit donc est dans le présent, il a un passé et aussi longtemps qu'il vit il a un avenir. Comme il m'arrive de l'écrire, la réalité effective est inchoative, ce n'est pas, comme le disent certains philosophes, un éternel recommencement mais un éternel commencement, aussi longtemps que l'univers est il est “en train de”, il est “en cours de réalisation”. C'est dans le cadre la réalité subjective qu'il y a un passé, un présent et un avenir, dans la réalité objective il n'y a que le présent; la réalité effective est le point de rencontre des réalités objective et subjective, c'est “la réalité telle que je la perçois”, car je la perçois par ses effets. Comme l'écrivait avec sagesse Ludwig Wittgenstein dans son Tractatus logico-philosophicus, «Ce qui a lieu, le fait, est la subsistance d'états de chose». Cet ouvrage comporte sept sections, sept propositions à poids logique maximal, que voici:

«1 - Le monde est tout ce qui a lieu.
2 - Ce qui a lieu, le fait, est la subsistance d'états de chose.
3 - L'image logique des faits est la pensée.
4 - La pensée est la proposition pourvue de sens.
5 - La proposition est une fonction de vérité des propositions élémentaires.
(La proposition élémentaire est une fonction de vérité d'elle­-même).
6. - La forme générale de la fonction de vérité est: [ ̅p, ̅ξ , N( ̅ξ)].
C'est la forme générale de la proposition.
7 - Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence».

Les propositions de moindre poids logique sont des élucidations de celles de poids plus élevé. Les deux propositions qui suivent immédiatement la proposition 6 sont:

«6.001 - Ce qui ne dit rien d'autre que ceci: chaque proposition est le résultat d'applications successives de l'opération N( ̅ξ) à des propositions élémentaires.
6.002 Quand est donnée la forme générale selon laquelle une proposition est construite, est déjà donnée du même coup la forme selon laquelle par le moyen d'une opération une proposi­tion en engendre une autre».

On peut le constater, pour Wittgenstein le poids logique de ces deux propositions est très inférieur à celui de la proposition 6. Faut dire, Wittgenstein était un sale type, à preuve l'avant-propos:

«Ce livre ne sera peut-être compris que par qui aura déjà pensé lui-même les pensées qui s'y trouvent exprimées - ou du moins des pensées semblables. Ce n'est donc point un ouvrage d'enseignement. Son but serait atteint s'il se trouvait quelqu'un qui, l'ayant lu et compris, en retirait du plaisir.
Le livre traite des problèmes philosophiques, et montre - à ce que je crois - que leur formulation repose sur une mau­vaise compréhension de la logique de notre langue. On pour­rait résumer en quelque sorte tout le sens du livre en ces termes: tout ce qui proprement peut être dit peut être dit clairement, et sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence.
Le livre tracera donc une frontière à l'acte de penser, - ou plutôt non pas à l'acte de penser, mais à l'expression des pen­sées: car pour tracer une frontière à l'acte de penser, nous devrions pouvoir penser les deux côtés de cette frontière (nous devrions donc pouvoir penser ce qui ne se laisse pas penser).
La frontière ne pourra donc être tracée que dans la langue, et ce qui est au-delà de cette frontière sera simplement dépourvu de sens.
Jusqu'à quel point mes efforts coïncident avec ceux d'autres philosophes, je n'en veux pas juger. En vérité, ce que j'ai ici écrit n'élève dans son détail absolument aucune prétention à la nouveauté; et c'est pourquoi je ne donne pas non plus de sources, car il m'est indifférent que ce que j'ai pensé, un autre l'ait déjà pensé avant moi.
Je veux seulement mentionner qu'aux œuvres grandioses de Frege et aux travaux de mon ami M. Bertrand Russell je dois, pour une grande part, la stimulation de mes pensées.
Si ce travail a quelque valeur, elle consiste en deux choses distinctes. Premièrement, en ceci, que des pensées y sont expri­mées, et cette valeur sera d'autant plus grande que les pensées y sont mieux exprimées. D'autant mieux on aura frappé sur la tête du clou. Je suis conscient, sur ce point, d'être resté bien loin en deçà du possible. Simplement parce que mes forces sont trop modiques pour dominer la tâche. Puissent d'autres venir qui feront mieux.
Néanmoins, la vérité des pensées ici communiquées me semble intangible et définitive. Mon opinion est donc que j'ai, pour l'essentiel, résolu les problèmes d'une manière décisive. Et si en cela je ne me trompe pas, la valeur de ce travail consiste alors, en second lieu, en ceci, qu'il montre combien peu a été fait quand ces problèmes ont été résolus».

J'aime bien les sales types de ce genre, qui ne s'embarrassent pas de politesse quand elle n'a pas de nécessité, clairement Wittgenstein se fiche d'être compris et n'hésite pas à le dire. Dans un autre billet j'écris ceci:

«Une part importante de ce qui va de la proposition 5.101 à la proposition 6.1221 n'a pas de valeur en soi et pour l'essentiel vise à valider la proposition qui vient juste après:
“6.1222 - Cela éclaire la question: pourquoi les propositions logiques ne peuvent-elles être confirmées par l'expérience, pas plus que par l'expérience elles ne peuvent être réfutées. Non seulement une proposition de la logique ne peut être réfutée par aucune expérience possible, mais encore elle ne peut être confirmée par aucune”.
On peut comprendre la partie allant de 5.101 à 6.1221 comme une mise en cause radicale de certaines propositions de Bertrand Russell et du courant auquel il se rattache. Il est d'ailleurs amusant de constater que ledit Russell semble bien n'avoir pas fait partie, du point de vue de Wittgenstein, de la classe de son lectorat “qui, ayant lu et compris ce livre, en retirerait du plaisir” (ce n'est pas une citation littérale)»
.

Une lectrice, un lecteur attentifs relèveront que cette proposition 6.1222 a quelque rapport avec les propositions d'Augustin sur le temps.

La proposition 2 du Tractatus, «Ce qui a lieu, le fait, est la subsistance d'états de chose», se rapporte à ceci: la réalité logique, la réalité de discours, ne concerne qu'une fraction de la réalité objective, celle effective dont on a le témoignage par perception directe ou indirecte, et la réalité subjective une fraction de cette fraction, la part de la réalité effective dont on a mémoire. N'ayant pas l'intention de discuter plus de ce bouquin dans le billet en cours je vous renvoie au billet «États de chose» d'où je tire ces citations si ça peut vous intéresser. Il vaut ce qu'il vaut, je ne vous conseille pas spécialement sa lecture. Je vous conseille en revanche la lecture du Tractatus logico-philosophicus, tenant compte qu'on peut donc parcourir de manière cursive la partie allant des propositions 5.101 à 6.1221, et même une large part de la section 4. Ne pas tenir compte de cette proposition, finalement, car c'est une opinion dont je ne peux faire la démonstration: pour savoir si on peut ou non se passer de cette lecture il faut l'avoir réalisée. Cette opinion est démontrable, en revanche: on ne peut déterminer la validité ou l'invalidé que de ce qu'on connaît assurément.. Il y a aussi un autre motif justifiant la lecture attentive de ce que je mentionne comme ne valant qu'une lecture cursive, le fait que l'auteur a estimé nécessaire de le publier. Il ne s'agit pas d'un roman écrit à la va-vite avec des parties convenues donc dispensables mais d'un essai mûrement réfléchi et longuement composé; j'ai mon idée quant aux motifs de l'auteur pour y placer une séquence assez longue où il expose des propositions logiques et pour partie en propose une validation empirique, qui se conclut par le constat que «non seulement une proposition de la logique ne peut être réfutée par aucune expérience possible, mais encore elle ne peut être confirmée par aucune». Mais ce n'est que mon idée, même si Wittgenstein donne les indices qu'elle a une certaine validité.

J'aime bien Étienne Klein mais sur cette question de la vérité j'opte pour Wittgenstein, et pour Popper: il n'y a pas de vérité scientifique. Ça n'enlève rien à la validité des propositions scientifiques mais ça n'en fait pas des vérités, sinon, comme l'écrivit Descartes, «par provision»:

«Afin que je ne demeurasse point irrésolu en mes actions pendant que la raison m'obligerait de l'être en mes jugements, et que je ne laissasse pas de vivre dès lors le plus heureusement que je pourrais, je me formai une morale par provision, qui ne consistait qu'en trois ou quatre maximes, dont je veux bien vous faire part.
La première était d'obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m'a fait la grâce d'être instruit dès mon enfance, et me gouvernant, en toute autre chose, suivant les opinions les plus modérées, et les plus éloignées de l'excès, qui fussent communément reçues en pratique par les mieux sensés de ceux avec lesquels j'aurais à vivre. Car, commençant dès lors à ne compter pour rien les miennes propres, à cause que je les voulais remettre toutes à l'examen, j'étais assuré de ne pouvoir mieux que de suivre celles des mieux sensés. Et encore qu'il y en ait peut-être d'aussi bien sensés, parmi les Perses ou les Chinois, que parmi nous, il me semblait que le plus utile était de me régler selon ceux avec lesquels j'aurais à vivre [...].
Ma seconde maxime était d'être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses, lorsque je m'y serais une fois déterminé, que si elles eussent été très assurées. Imitant en ceci les voyageurs qui, se trouvant égarés en quelque forêt, ne doivent pas errer en tournoyant, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, ni encore moins s'arrêter en une place, mais marcher toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un même côté, et ne le changer point pour de faibles raisons, encore que ce n'ait peut-être été au commencement que le hasard seul qui les ait déterminés à le choisir : car, par ce moyen, s'ils ne vont justement où ils désirent, ils arriveront au moins à la fin quelque part, où vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d'une forêt [...].
Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du monde ; et généralement, de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir, que nos pensées, en sorte qu'après que nous avons fait notre mieux, touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est, au regard de nous, absolument impossible. Et ceci seul me semblait être suffisant pour m'empêcher de rien désirer à l'avenir que je n'acquisse, et ainsi pour me rendre content. Car notre volonté ne se portant naturellement à désirer que les choses que notre entendement lui représente en quelque façon comme possibles, il est certain que, si nous considérons tous les biens qui sont hors de nous comme également éloignés de notre pouvoir, nous n'aurons pas plus de regrets de manquer de ceux qui semblent être dus à notre naissance, lorsque nous en serons privés sans notre faute, que nous avons de ne posséder pas les royaumes de la Chine ou du Mexique ; et que faisant, comme on dit, de nécessité vertu, nous ne désirerons pas davantage d'être sains, étant malades, ou d'être libres, étant en prison, que nous faisons maintenant d'avoir des corps d'une matière aussi peu corruptible que les diamants, ou des ailes pour voler comme les oiseaux [...].
Enfin, pour conclusion de cette morale, je m'avisai de faire une revue sur les diverses occupations qu'ont les hommes en cette vie, pour tâcher à faire choix de la meilleure ; et sans que je veuille rien dire de celles des autres, je pensai que je ne pouvais mieux que de continuer en celle-là même où je me trouvais, c'est-à-dire, que d'employer toute ma vie à cultiver ma raison, et m'avancer, autant que je pourrais, en la connaissance de la vérité, suivant la méthode que je m'étais prescrite. J'avais éprouvé de si extrêmes contentements, depuis que j'avais commencé à me servir de cette méthode, que je ne croyais pas qu'on en pût recevoir de plus doux, ni de plus innocents, en cette vie ; et découvrant tous les jours par son moyen quelques vérités, qui me semblaient assez importantes, et communément ignorées des autres hommes, la satisfaction que j'en avais remplissait tellement mon esprit que tout le reste ne me touchait point. Outre que les trois maximes précédentes n'étaient fondées que sur le dessein que j'avais de continuer à m'instruire : car Dieu nous ayant donné à chacun quelque lumière pour discerner le vrai d'avec le faux, je n'eusse pas cru me devoir contenter des opinions d'autrui un seul moment, si je ne me fusse proposé d'employer mon propre jugement à les examiner, lorsqu'il serait temps ; et je n'eusse su m'exempter de scrupule, en les suivant, si je n'eusse espéré de ne perdre pour cela aucune occasion d'en trouver de meilleures, en cas qu'il y en eût [...]» (René Descartes, Discours de la méthode, troisième partie).

Le propos de Descartes discute de la morale mais concerne aussi à la vérité. Descartes a un rapport distant ou au moins prudent à la vérité, comme l'illustrent ces passages de sa méthode:

«Le premier [principe de ma méthode] était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, que je ne la connusse évidemment être telle: c'est-à-dire, d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention ; et de ne comprendre rien de plus en mes jugements, que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute.
[...]
Le troisième, de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu, comme par degrés, jusques à la connaissance des plus composés; et supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres».

J"apprécie ce «et supposant même de l'ordre entre [les objets] qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres»: pour moi la “vérité scientifique” se situe à ce point, supposer de l'ordre là où il n'y en a peut-être pas. La science se passe de la notion de vérité mais non de celle de fausseté: une théorie ou hypothèse est “vraie” aussi longtemps que toute autre est fausse ou indémontrable. Faire de la science consiste en: mettre de l'ordre dans l'explication du monde sans supposer que la nature soit ordonnée selon cette explication.

La question de la démontrabilité, voilà ce qui peut à mon sens permettre de discerner le vrai du faux, mais de manière restreinte: on peut démontrer que telle hypothèse ou telle théorie n'est pas fausse, ce qui n'en fait pas une hypothèse ou une théorie vraie; par contre on peut démontrer qu'elle est fausse, ce qui en fait une hypothèse ou une théorie fausse. À quoi l'on peut ajouter qu'une théorie ou hypothèse scientifique peut ne pas être vraie sans pour cela être fausse. Pour le redire, il n'y a pas de vérité en science, il y a du vraisemblable et du démontrable qui sont “vrais” aussi longtemps qu'ils ne sont pas réfutés. Et même une fois réfutés en tant que “vérités” ils peuvent rester du démontrable et du vraisemblable dans un contexte donné.

Comme évoqué précédemment, la relativité générale n'a pas invalidé les relativités galiléenne et newtonienne; en revanche la cosmologie copernicienne a invalidé celles ptoléméenne et antérieures. C'est que, dans un cas le cosmos, l'univers, pris en compte, diffère, dans l'autre non. L'univers einsteinien est considérablement plus large et plus complexe que celui newtonien, les univers copernicien et newtonien peuvent être plus larges que ceux antérieurs mais ne sont pas plus complexes, et les astres pris en compte sont les mêmes, ceux qui forment le système solaire. Einstein n'invalide pas Newton et Copernic car dans le cadre restreint du système solaire leurs cosmologies restent valides; Copernic invalide Ptolémée car sa description du mouvement des astres est valide, ce que n'est pas la description ptoléméenne. Les sciences requièrent une démarche absente du modèle ptoléméen du cosmos, le principe dit du “rasoir d'Occam”: les multiples ne doivent pas être utilisés sans nécessité (Pluralitas non est ponenda sine necessitate). L'idée est qu'on ne peut avoir, pour l'explication d'un même type d'objets ou de phénomènes, plusieurs théories, et qu'en outre la meilleure est la plus simple. Pas nécessairement la plus simple dans sa formulation mais la plus synthétique. Si par exemple je dois expliquer le mouvement des astres la meilleure hypothèse sera celle qui vaut pour tous les astres de même nature, telles les planètes du système solaire. Dans le modèle ptoléméen, la Terre étant au centre de l'univers le mouvement des planètes, ainsi que du Soleil et de la Lune, doivent être expliqués en tant que mouvements autour de la Terre; Ptolémée y ajoutait une contrainte liée à un présupposé, la perfection de leur mouvement, ces orbites doivent être parfaitement circulaires. Or, on le sait désormais, ces présupposés étaient faux, d'où une complexité certaine de la théorie puisqu'il fallait une explication propre au mouvement de chacun de ces astres. Ce n'est d'ailleurs pas Copernic mais Johannes Kepler qui proposera une explication rompant avec le présupposé des orbites circulaires pour proposer des orbites elliptiques, plus en concordance avec les observations. En tout cas, les motifs de Copernic et de Kepler étaient les mêmes: réduire le nombre des multiples.

Un autre cas intéressant est celui de la dérive des continents: comme l'explique l'article de Wikipédia l'idée d'un déplacement relatif des continents est déjà ancienne, un peu plus de trois siècles, quand Alfred Wegener expose son hypothèse, comme le mentionne l'article ce fut même une idée dominante de la fin du XVI° siècle au milieu du XIX°. Même si la cause que propose Wegener est invalide, du moins est-il le premier à évoquer clairement l'idée, donc, d'une dérive des continents plutôt qu'une explication “catastrophiste” ou l'hypothèse d'une dilatation de la Terre. Mais ça ne sera qu'un demi-siècle après que Wegener fit son premier exposé public sur le sujet que son hypothèse fut démontrée, et le mécanisme à l'œuvre, la tectonique des plaques, expliqué. Le problème avec une théorie de ce genre est qu'il faut avoir une cartographie précise de toute la surface de la Terre, et cela ne se fit qu'après la deuxième guerre mondiale, parce qu'il y fallait de gros moyens. Cette cartographie précise est une conséquence de la Guerre froide: avec le développement de la guerre sous-marine les deux principales nations de ce conflit, les États-Unis et l'Union soviétique, ont estimé nécessaire de dresser une carte précise des fonds marins et elles y ont mis les gros moyens nécessaires, impossibles à mobiliser par des institutions scientifiques ou des entreprises privées. Or la théorie de Wegener, nonobstant son invalidité quant aux causes de cette dérive, est celle qui respectait le mieux le principe du rasoir d'Occam en postulant une cause unique à des phénomènes divers mais semblable: les continents “dérivent”, et tantôt s'écartent les uns des autres, tantôt entrent en collision.

Un scientifique sérieux se passe d'explications, de “théories”, quand il n'a pas les moyens de les démontrer. De ce point de vue l'explication causale de la dérive des continents par Wegener manquait de sérieux. En revanche tout ce qui était démontrable dans ses exposés nécessitait qu'on doive supposer un tel phénomène de dérive des masses continentales et aussi de celles insulaires, les explications fixistes (aucun mouvement relatif des continents) comme celles catastrophistes ou par dilatation du globe utilisent des multiples sans nécessité. Bien sûr, dire qu'il n'y a pas de vérité scientifique ne signifie pas que de mon point de vue les faits scientifiques sont de l'ordre de l'opinion mais que la science se prouve par d'autres moyens que la supposée vérité. Ce qui fait de la relativité einsteinienne, de la physique quantique, de la théorie darwinienne de l'évolution des espèces, de l'hypothèse de la dérive des continents, des faits scientifiques, est leur démontrabilité. Quand Einstein propose sa relativité générale, quand Darwin rédige L'Origine des espèces, quand Wegener expose son hypothèse de la dérive des continents, ils ne peuvent pas proprement les démontrer, en revanche ils peuvent démontrer que seule une théorie du genre de celle qu'ils exposent, à la fois permet de prendre en compte un ensemble apparemment disparate de phénomènes et évite d'utiliser des multiples, des “exceptions à la règle”, sans nécessité. Intéressant d'ailleurs de noter que la relativité générale et la mécanique quantique naissent d'une nécessité, celle de dissiper les «deux petits nuages», les deux “exceptions” pointées par le physicien Kelvin dans le cadre de la théorie dite classique de la physique à la fin du XIX° siècle. Ce qui prouve que Kelvin était un type clairvoyant mais limité cependant puisque selon lui ces “petits nuages” auraient du trouver leur résolution dans le cadre de cette théorie classique. Ce qui ne fut pas le cas...


J'ai perdu le fil de mon discours, m'est avis que ces longues discussions sur un peu tout suffisent et que je devrais ici reprendre ce fil. Bon, je vais faire une chose pénible, me relire, histoire de le retrouver et de le renouer. Ou non, finalement, ne pas me relire ou pas trop, je vais plutôt partir du titre du billet, «Adhésion aveugle, consentement muet», qui est une description brève de ce que je nomme “sophistique par habitude”. En fait un sophiste par habitude pourrait aussi bien être dialecticien par habitude ou dénotatif par habitude. Dans tous les cas ce serait cependant un sophiste en ce sens qu'il adhèrera à son discours non par conscience mais donc, par habitude. Le sophiste est celui qui prend, ou prétend prendre, la carte pour le territoire, qui croit ou prétend croire plus à la vérité du discours qu'à la vérité de la réalité effective. On peut dire que la réalité effective est la vérité, raison pourquoi la vérité est inconnaissable sinon de manière fragmentaire et partielle car nul ne connaît directement la réalité dans son entier. Mes exemples, la relativité générale, la cosmologie copernicienne, l'évolution darwinienne, la dérive des continents, ne résultent pas d'une observation mais d'un calcul. Un autre de mes auteurs de prédilection, Gregory Bateson, expose ainsi sa conception de la démarche scientifique dans l'introduction au recueil d'articles Vers une écologie de l'esprit, introduction intitulée «Une science de l'esprit et de l'ordre»:

«Il est dans la nature des choses qu'un explorateur ne puisse pas savoir ce qu'il est en train d'explorer, avant qu'il ne l'ait exploré. Il ne dispose ni du Guide Michelin, ni d'un quelconque dépliant pour touristes qui lui dise quelle église visiter, ou dans quel hôtel loger. Tout ce qu'il a à sa disposition, c'est un folklore ambigu, transmis de bouche à oreille, par ceux qui avant lui ont pris le même chemin. L'homme de science et l'artiste se laissent sans doute guider, eux, par des niveaux plus profonds de l'esprit, se laissent en quelque sorte conduire vers des pensées et des expériences adéquates aux problèmes qu'ils se posent; mais, chez eux aussi, cette opération de guidage ouvre des chemins longtemps avant qu'ils ne soient vraiment conscients de leurs buts. Comment tout cela se passe, nul ne le sait.
J'ai été maintes fois impatient à l'égard de collègues qui me semblaient ne pouvoir distinguer entre le profond et le banal. Mais quand mes étudiants m'ont demandé de définir ce que j'entendais moi-même par cette distinction, je n'ai pas été particulièrement bavard: je suis confusément parti sur le fait que parler de l'essentiel, c'est mettre en évidence l'“ordre” ou le “modèle” qui sous-tend l'univers.
Or une telle réponse ne fait, en réalité, que poser la question.
Pendant les cours, assez irréguliers, que je donnais aux psychiatres du Veterans Administration Hospital, à Palo Alto, j'essayais de leur communiquer certaines idées qu'on trouvera dans ce livre; ils suivaient consciencieusement, et même avec un intérêt grandissant, ce que je leur racontais, mais chaque année, après trois ou quatre séances, la même question se reposait: “Finalement, de quoi parle-t-on dans ce cours?”
J'ai essayé de répondre de plusieurs façons, sans vraiment y réussir; j'ai dressé même un catéchisme à l'intention de ma classe, en guise d'échantillon de questions que je désirais débattre après le cours; ces questions allaient de : “Qu'est-ce qu'un sacrement?” à “Qu'est-ce que l'entropie?” et “Qu'est-ce qu'un jeu?”
Comme astuce didactique, mon catéchisme fut un échec total: il bloquait complètement la classe. [...].
Graduellement, j'ai réalisé que ce qui rendait difficile une réponse à la question de mes étudiants, c'était tout simplement le fait que ma façon de penser était différente de la leur. C'est l'un d'entre eux qui me fournit une indication pour mieux mesurer cet écart: c'était la première séance de l'année; j'avais parlé de la différence culturelle entre l'Angleterre et l'Amérique – thème inévitable lorsqu'un Anglais enseigne l'anthropologie culturelle à des Américains. A la fin de la séance, un des étudiants vint me voir. Après un coup d'œil jeté par-dessus son épaule pour s'assurer que les autres étaient sur le point de quitter la salle, il me dit, en hésitant: “Puis-je vous demander quelque chose? — Oui. — Voulez-vous vraiment nous apprendre ce dont vous nous parlez?” J'hésitai un moment, et il en profita pour ajouter précipitamment: “Ou bien tout cela n'est qu'une sorte d'exemple, une illustration de quelque chose d'autre? — Oui, en effet, ce n'est que ça.”
Mais un exemple de quoi?
Par la suite, presque chaque année, on entendit une espèce de complainte, qui arrivait à mes oreilles comme une rumeur. On disait: “Bateson sait quelque chose qu'il ne dit à personne”, ou bien: “Il y a quelque chose derrière ce que Bateson enseigne, mais il ne dit jamais ce que c'est.”
De toute évidence, je ne pouvais pas répondre à la question: “Un exemple de quoi?”
En désespoir de cause, j'élaborai un diagramme, pour décrire ce que je pensais être la tâche d'un homme de science. Ce diagramme me montra clairement qu'une des différences entre mes habitudes de pensée et celles de mes étudiants consistait en ceci: ils étaient toujours portés à argumenter inductivement, en allant des données aux hypothèses, mais jamais à vérifier les hypothèses, en les confrontant avec une connaissance obtenue par voie de déduction, à partir des fondements mêmes de la science et de la philosophie.
Mon diagramme avait trois colonnes: celle de gauche comprenait différentes sortes de données non interprétées comme la séquence d'un film du comportement humain ou animal, la description d'une expérience, la description ou la photographie d'une patte de coléoptère, l'enregistrement d'une séquence de discours. J'insistais sur le fait que “donnée” ne voulait pas dire événement ou objet, mais, dans tous les cas: trace, description ou souvenir de certains événements ou objets. Il y a toujours une transformation ou un recodage de l'événement brut, recodage qui intervient entre l'homme de science et son objet. Le poids d'un objet, par exemple, est mesuré par rapport au poids d'un autre, ou enregistré sur une échelle; la voix humaine est transformée en magnétisation variable d'une bande. Qui plus est, il y a inévitablement une sélection des données, du fait même qu'il n'existe aucun point déterminé d'observation d'où l'on puisse saisir la totalité de l'univers présent et passé.
Par conséquent, en un sens très strict, on n'a jamais affaire à des données brutes (ou “crues”); d'autre part, la trace même a déjà été soumise à une élaboration ou transformation quelconque, soit par l'homme soit par ses instruments.
Les données restent toutefois les sources les plus sûres d'information, et c'est d'elles que toute recherche doit prendre son départ. Ce sont elles qui nourrissent une première inspiration et c'est également à elles que l'homme de science retourne par la suite.
Dans la colonne du milieu, j'avais noté quantité de notions explicatives imparfaites, qu'on utilise communément dans les sciences du comportement: “moi”, “angoisse”, “instinct”, “but”, “esprit”, “soi”, “modèle fixé d'action”, “intelligence”, “stupidité”, “maturité”, et encore d'autres. Par pure politesse, je les appelais concepts “heuristiques” ; mais, en vérité, la plupart d'entre eux ont une origine confuse et sont sans rapport les uns avec les autres, de sorte que, mélangés ensemble, ils forment une espèce de brouillard conceptuel qui a déjà fortement contribué au retardement de l'avancée de la science.
Dans la colonne de droite, enfin, j'avais inscrit ce que j'appelle les fondamentaux. Ils sont de deux sortes: propositions et systèmes de propositions dont la vérité est banale, autrement dit truismes, et propositions ou “lois” qui sont universellement vraies. J'avais inclus parmi les truismes les “Vérités éternelles” des mathématiques, dont la vérité est limitée de façon tautologique aux domaines à l'intérieur desquels opèrent les groupes d'axiomes et de définitions élaborés par l'homme: “Si les nombres sont définis de façon appropriée et si l'opération d'addition est définie de façon appropriée, alors 5+7=12”. Parmi les propositions que je considérais comme scientifiquement ou universellement et empiriquement vraies, j'avais inscrit les “lois” de la conservation de la masse et de l'énergie, la deuxième loi de la thermodynamique et ainsi de suite. Mais la ligne de séparation entre les vérités tautologiques et les généralisations empiriques ne peut pas être tracée rigoureusement; d'autre part, parmi mes “fondamentaux”, il y a maintes propositions dont la vérité ne fait pas de doute pour toute personne sensée, mais qui, par ailleurs, ne sont que difficilement classables dans une catégorie ou une autre. Les “lois” de la probabilité ne peuvent pas être formulées de telle sorte qu'elles soient à la fois comprises et mises en doute; il reste néanmoins qu'il n'est pas facile de décider si elles sont empiriques ou tautologiques; il en va de même pour le théorème de Shannon dans la théorie de l'information.
A partir d'un tel diagramme, il y aurait beaucoup à dire sur l'ensemble de la démarche scientifique et sur la position et le sens de chaque séquence particulière de recherche: “expliquer” ce n'est que cartographier les données en partant des “fondamentaux”. Cependant, le vrai but de la science, son but ultime, c'est d'augmenter le savoir fondamental.
Beaucoup de chercheurs, surtout dans le domaine des sciences du comportement, semblent croire que le progrès scientifique est, en général, dû surtout à l'induction. Dans les termes de mon diagramme, ils sont persuadés que le progrès est apporté par l'étude des données “brutes”, étude ayant pour but d'arriver à de nouveaux concepts “heuristiques”. Dans cette perspective, ces derniers sont regardés comme des “hypothèses de travail”, et vérifiés par une quantité de plus en plus grande de données; les concepts heuristiques seraient corrigés et améliorés jusqu'à ce que, en fin de compte, ils deviennent dignes d'occuper une place parmi les “fondamentaux”. A peu près cinquante ans de travail, au cours desquels quelques milliers d'intelligences ont chacune apporté sa contribution, nous ont transmis une riche récolte de quelques centaines de concepts heuristiques, mais, hélas, à peine un seul principe digne de prendre place parmi les “fondamentaux”.
Il est aujourd'hui tout à fait évident que la grande majorité des concepts de la psychologie, de la psychiatrie, de l'anthropologie, de la sociologie et de l'économie sont complètement détachés du réseau des “fondamentaux” scientifiques.
On retrouve ici la réponse du docteur de Molière aux savants qui lui demandaient d'expliquer les “causes et raisons” pour lesquelles l'opium provoque le sommeil: “Parce qu'il contient un principe dormitif (virtus dormitiva)”. Triomphalement et en latin de cuisine.
L'homme de science est généralement confronté à un système complexe d'interactions, en l'occurrence, l'interaction entre homme et opium. Observant un changement dans le système – l'homme tombe endormi –, le savant l'explique en donnant un nom à une “cause” imaginaire, située à l'endroit d'un ou de l'autre des constituants du système d'interactions: c'est soit l'opium qui contient un principe dormitif réifié, soit l'homme qui contient un besoin de dormir, une “adormitosis” qui “s'exprime” dans sa réponse à l'opium.
De façon caractéristique, toutes ces hypothèses sont en fait “dormitives”, en ce sens qu'elles endorment en tout cas la “faculté critique” (une autre cause imaginaire réifiée) de l'homme de science.
Quand on affirme que l'opium contient un principe dormitif, on peut ensuite consacrer toute une vie à étudier les caractéristiques de ce principe: varie-t-il en fonction de la température? dans quelle fraction d'une distillation peut-on le situer? quelle est sa formule moléculaire? et ainsi de suite. Nombre de questions de ce type trouveront leurs réponses dans les laboratoires et conduiront à des hypothèses dérivées, non moins dormitives que celles de départ.
En fait, une multiplication des hypothèses dormitives est un symptôme de la préférence excessive pour l'induction; c'est une telle préférence qui a engendré l'état de choses présent, dans les sciences du comportement: une masse de spéculations quasi théoriques, sans aucun rapport avec le noyau central d'un savoir fondamental»
.

Comme l'écrit Bateson, «les données restent toutefois les sources les plus sûres d'information, et c'est d'elles que toute recherche doit prendre son départ. Ce sont elles qui nourrissent une première inspiration et c'est également à elles que l'homme de science retourne par la suite»: on ne conçoit pas une hypothèse consistante à partir de rien et on ne la valide pas à partir de rien mais entre ces deux moments on doit nécessairement en passer par la déduction, c'est-à-dire par la démarche hypothético-déductive; ne pas le faire c'est prendre le risque de rencontrer le problème de l'induction:

«Lors d'un raisonnement inductif, on fait une série d'observations et nous inférons une nouvelle affirmation fondée sur celles-ci. Par exemple, à partir d'une série d'observations d'une femme qui promène son chien en passant par le marché à 8h du matin le lundi, il semble valable d'en conclure que, lundi prochain, elle fera la même chose. [Or] ce lundi prochain [si] la femme promen[ait] son chien, ça ne f[er]ait qu'ajouter une observation de plus à la série [sans] prouve[r] que cet événement se produira tous les lundis [...]. On ne sait pas, quel que soit le nombre d'observations, [si] la femme marche toujours à 8h du matin le lundi [et] les observations elles-mêmes ne permettent pas d'établir la validité du raisonnement inductif, sauf inductivement».

Comme le mentionne Bateson dans son introduction, les “hypothèses” à très forte voire absolue probabilité de réalisation sont très souvent des «vérités tautologiques», elles ne prouvent que ce qu'on sait qu'elles prouvent. En logique ça n'est pas inutile, en sciences c'est insuffisant: la virtus dormitiva du pavot ou l'adormitosis du mangeur de pavot se passent de preuves “scientifiques” pour être établies et ont une valeur prédictive faible puisque certains mangeurs de pavot ne connaissent pas, soit nativement soit par accoutumance, cette adormitosis. Une démarche inductive stricte oblige nécessairement à utiliser des multiples sans nécessité scientifique, à multiplier les “exceptions” donc à invalider l'hypothèse “dormitive”. Comme il m'arrive de l'écrire, une hypothèse de ce genre est du type “génération spontanée”, elle n'explique rien sinon ce qu'on sait devoir arriver mais oblige à multiplier les explications causales, et non-causales, une explication pour chaque forme de “génération spontanée” et une pour chaque cas où cette spontanéité fait défaut...

La sophistique par habitude, “spontanée”, vaut pour des discours qui ont un fond et une forme dialectiques ou dénotatives en ce sens qu'on ne produit pas mais qu'on reproduit un discours. La question n'est pas tant ce qu'on dit que ce qu'on pense de ce qu'on dit. Comme l'écrit Bateson,

«[la “vérité éternelle” des mathématiques] est limitée de façon tautologique aux domaines à l'intérieur desquels opèrent les groupes d'axiomes et de définitions élaborés par l'homme: “Si les nombres sont définis de façon appropriée et si l'opération d'addition est définie de façon appropriée, alors 5+7=12”».

Tant qu'on s'en tient à cette réalité logique, discursive, et qu'on en respecte l'axiomatique et les fonctionnalités, tout énoncé conforme à elles est “vrai”; dans ce cadre l'énoncé, le discours, “4+7=12” est “faux” car il ne respecte pas la logique de l'arithmétique. À considérer qu'il n'est pas faux en soi mais dans le seul cadre restreint des mathématiques, d'un point de vue formel il est acceptable, il a “la bonne forme”, il correspond à une opération “addition” qui peut se décrire comme “‹valeur› plus ‹valeur› égale ‹valeur›”, la “vérité” des discours “5+7=12” et “4+7=12” ne réside pas dans la forme mais d'une part dans l'axiomatique, de l'autre dans la référence extra-discursive. Pour exemple les trois discours

1 + 1 = 10
5 + 3 = 10
9 + 7 = 10

Sont aussi “vrais”, aussi démontrables, que les discours

7 + 3 = 10
1 + 1 + 5 + 3 = 10

pour autant qu'on élucide «les groupes d'axiomes et de définitions» qui valident ces cinq discours: la première addition correspond au résultat attendu en base de compte dite “binaire”, la seconde est “vraie” en base de compte “octale”, la troisième en base de compte “hexadécimale”, les deux dernières dans la base de compte la plus couramment utilisée en ce XXI° siècle, celle dite “décimale”. Soit précisé, nommer ces systèmes ainsi est une convention liée au fait que le dernier cité de ces systèmes est actuellement le plus courant, dans les quatre systèmes la valeur indiquée après le signe “égal” est “décimale” car dans les quatre elle se lit et se prononce “dix”, les quatre sont des “systèmes décimaux”, simplement la valeur de “10” diffère dans chacun. Il y a d'ailleurs dans la langue française des traces d'utilisation d'autres bases de compte, les bases 16, 12 et 20: le fait que les nombres “nommés” ne vont pas de 0 à 9 mais de 0 à 16 (considérant que 0 est un chiffre récent, moins de dix siècles et pour son usage habituel environ six); le fait qu'un “cent” dans le commerce n'est pas “dix dizaines” mais “douze douzaine”, le fait qu'en français de France et dans les français qui se conforment à cet usage on dise “quatre-vingt” là où on attendrait “huitante” ou “octante”, suivant la règle “trente”, “quarante”, “cinquante”, “soixante” (il existe même des exemples de cet usage ancien tel l'«Hôpital des Quinze-Vingts»), le fait conjoint, d'ailleurs, que la deuxième dizaine, vingt, a un nom qui ne suit pas la même règle. On a même l'indice d'un usage de base de compte soixante, le fait que ce qui se dit, en suivant la règle générale, “septante”, se dise en français de France “soixante-dix”.

La réalité de discours n'a d'autre vérité que celle discursive, et donc est affaire de convention, pour que ces additions,

7 + 3 = 10
5 + 7 = 12

soient “vraies” il faut auparavant accepter pour vraies beaucoup de conventions permettant que vous et moi puissions nous entendre sur leur “vérité”. Ces conventions n'ont rien de “naturel” au sens où elles se relieraient “naturellement” à certaines réalités effectives ou/et objectives, je ne sais pas pour vous (en fait si, je sais mais on dira que non), pour moi ça ne fut pas un long fleuve et une “vérité d'évidence” que l'apprentissage des calculs élémentaires, addition, soustraction, multiplication et division, mais à force de répétitions et d'ânonnements on finit par y parvenir. On peut décrire les sophistes par habitude comme des personnes qui oublient le point de départ, la marche et le chemin pour ne se souvenir que du point d'arrivée, pour elles est “vrai” tout ce qui est connu “par habitude”, mais elles n'ont précisément pas conscience que ce n'est qu'une habitude, acquise à force de conditionnements. Sauf ceux de base, ceux vitaux, aucun comportement humain n'est ni naturel ni évident, et aucun savoir n'est une “vérité d'évidence”, car acquérir un savoir requiert un apprentissage. Bien sûr avec le temps et la pratique les temps d'apprentissage tendent à se réduire considérablement et apparaître “naturels” mais, et ça je l'ai constaté souvent, quand on perd l'habitude de compter, de faire du calcul mental, même la plus simple opération arithmétique devient compliquée. Un constat ordinaire parce que je fais ordinairement une chose devenue rare dans mon contexte de vie, du calcul mental justement et que ça surprend presque tous mes interlocuteurs, d'autant plus qu'ils sont jeunes. C'est comme ça, quand on a conscience du point de départ, de la marche et du chemin on garde l'habitude d'entretenir l'habitude, il en va de la réalité symbolique comme de toute autre réalité: si on ne se maintient pas en forme pour la parcourir on sera vite incapable de le faire... Comme le dit plaisamment la devise du Canard enchaîné, «La liberté de la presse ne s'use que quand on ne s'en sert pas». Une devise qui vaut pour toutes les activités symboliques: ne s'usent que quand on ne s'en sert pas.

Pour me citer, j'écrivais précédemment ceci:

«Les “sophistes par habitude”, qui acceptent les discours sophistiques comme absolument vrais ou absolument faux, ce qui se vaut, je les désigne souvent d'un terme moins bienséant, les “cons”; il m'arrive aussi de les nommer les “Saint-Thomas”, ceux qui “ne croient que ce qu'ils voient”. Les sophistes vrais je les nomme aussi d'un nom malséant, les “salauds”; et parfois les “Saint-Pierre”, ceux qui “ne voient que ce qu'ils croient”. Je n'ai pas de nom particulier pour les sophistes dubitatifs mais consentants, “intermédiaires”, sous un aspect ce sont des salauds, sous un autre des cons. Cela dit, j'ai une sentence à propos des cons et des salauds: un con est un salaud qui s'ignore, un salaud est un con en devenir, de cela on peut dire que le sophistes intermédiaires sont en voie de passer vers la connerie ou vers la saloperie».

Les “cons” et les “salauds”... Ces termes ne désignent pas des états mais des comportements: le “con” est celui qui n'interroge pas ses catégories et ses présupposés, qui agit “par habitude” donc, le “salaud” celui qui ne les interroge pas plus mais a conscience que ce sont des constructions, et qui agit dans l'intention première de faire que son contexte soit orienté de manière à servir le plus possible ses intérêts propres et immédiats. Les “cons” et les “salauds” se complètent. C'est dans ce billet que je mentionne les escrocs et les pigeons? Ouais. Je cite encore:

«Il y a trois sortes de sophistiques mais une seule sorte de sophistes, ceux qui le sont délibérément, qui ont la claire conscience qu'un discours est une illusion [...]. Donc, trois sortes de sophistiques. La première est le fait de ce qu'on peut nommer les “pigeons” ou “poires”, la seconde celle des “comparses” ou “barons“, la troisième celle des “escrocs“ ou “arnaqueurs”. Sous un aspect l'escroc et le comparse sont “du même côté”, sous un autre aspect le pigeon et le comparse sont “du même côté”».

Les termes “con” et “pigeon” s'équivalent, de même pour “salaud” et “escroc”, ou du moins tous les pigeons sont des cons et tous les escrocs des salauds, la réciproque n'étant  pas vraie. Quoique, pour les escrocs et les salauds ça ne soit pas évident, possible que tous les salauds soient des escrocs. La base de tout ça, qui vaut pour les sophistes, les dialecticiens et les dénotatifs, je la nomme “illusion”. Ça a quelque rapport avec le “spectacle” debordien avec cette différence qu'étant un être social consentant je ne suis pas en guerre contre l'illusion, juste contre ses mésusages.


J'en discutais précédemment, vivre c'est être “dans l'illusion”; vivre en société c'est vivre “dans l'illusion” a un ou deux degrés supplémentaires. Une société est un artifice, une construction, et simule une structure du vivant, individu ou groupe; les sociétés humaines simulent un organisme ou groupe d'organismes. Dans le cadre d'une société la seule réalité accessible est de second ou de troisième niveau, ses membres “construisent l'espace social”, ils modifient leur milieu de telle manière qu'ils soit prévisible. Cette prévisibilité ne vaut qu'à un niveau global, la société est “prévisible à elle-même” dans les limites de la connaissance de soi qu'a toute structure du vivant, pour les individus qui la constituent ça dépend de leur propre structure et de leur place dans la société. Du point de vue de la société tout ce qui existe dans le cadre de son espace et tout ce qui agit pour son compte “appartient à la société”; à l'époque déjà lointaine où je vivais et travaillais aux Pays-Bas j'appartenais à au moins trois sociétés, celle néerlandaise, celle française et celle de l'Union européenne: en tant que résident des Pays-Bas, vivant et travaillant dans son espace j'agissais pour elle et appartenais de fait et en partie de droit à cette société; en tant que citoyen français j'agissais formellement “en son nom”, je la représentais car quel que soit le lieu où il réside, tant qu'il ne rompt pas ses liens avec sa société de référence le citoyen d'une société la représente donc lui appartient; tant comme membre actif des Pays-Bas que comme membre formel de la France je participais de sociétés liées constitutionnellement à l'UE, ce qui implique que leurs membres sont aussi des citoyens de l'UE. Ça ne vaut bien sûr pas pour les résidents qui n'en sont pas citoyens et ne le sont pas de tout autre État-membre de l'UE, ils en sont membres de fait et en partie de droit mais n'en sont pas citoyens. Mais la qualité de membre d'une société excède le seul ensemble de l'espèce qui l'établit.

Une société c'est conjointement un espace et un projet. Ce projet, il peut se résumer en «croître et se multiplier». C'est tout simplement le projet de la vie. Je l'écris souvent, je n'ai pas une conception téléologique de la vie et de l'univers, et encore moins une conception eschatologique, reste que la vie est là et qu'elle a un but: persister et persévérer. Ce but concerne la vie dans son ensemble et se réalise dans chacune de ses parcelles. Une société est une forme d'écosystème et comme tout écosystème se définit par l'ensemble de ses composantes, qu'on peut déterminer en deux grands ensembles, différents mais inséparables, la biocénose et le biotope, la part vitale et celle non vitale du système. Tout ce qui vit dans l'espace social participe de la société car tout ce qui vit dans un écosystème participe de ce système. La singularité des sociétés est donc, comme déjà discuté, qu'elles organisent leur espace, qu'elles le constituent en une sorte d'organisme, de ce fait l'espace du système et les rapports entre ses membres sont délibérément structurés en faveur de l'une des parties de la biocénose, l'espèce qui l'organise..


Etc.

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