Ivan Illich, un auteur à relire en ces temps.

Il avait pointé, pour l'essentiel dans les années 1970 même si son œuvre publiée se poursuit par après, les quatre causes principales du dérèglement social: l'éducation, le soin, le transport, et au centre de tout ça, le travail. La supposée “crise du coronavirus” illustre bien la chose.

Je vous conseille de lire l'article de Wikipédia sur Ivan Illich, spécialement la partie «Théories». On peut lire la théorie générale d'Illich comme une des variantes d'un concept général développé au cours du XX° siècle, qui ne naît pas de rien mais prend une forme nouvelle: le moyen est la fin.

On peut dire qu'il y a trois approches principales de la réalité qui de longue date à la fois s'opposent et se complètent, celles “idéaliste”, “matérialiste” et “réaliste”; la première est du type “la fin justifie les moyens”, la seconde du type “les moyens justifient la fin”, la troisième considère que rien ne justifie rien, qu'un moyen est sa propre fin et qu'une fin ne se réalise par aucun moyen déterminé, qu'elle est “son propre moyen” – qu'une fin ne se réalise que quand elle devient un moyen. La question centrale est celle de la carte et du territoire.

La sémantique générale a proposé au début déterminable d'un très long processus qui semble devoir incessamment trouver sa fin, donc son moyen, une sentence intéressante: la carte n'est pas le territoire. Proposition qui a son symétrique: le territoire n'est pas la carte. À quoi l'on peut ajouter: la carte est un territoire et le territoire est une carte. Je parle de début déterminable en ce sens que si l'opposition-complétion est ancienne, au cours des temps il lui faut se renouveler pour prendre en compte les changements dans la perception de la réalité, donc dans la réalité même. Au tout début du XX° siècle, entre 1905 et 1925 en gros, a lieu une rupture épistémologique, celle instaurée par la relativité générale et par la mécanique quantique, qui remet en cause toute la représentation de l'univers qui semblait peu auparavant, vers 1895 précisément, être de l'ordre du définitif pour certains. Un physicien réputé, Albert A. Michelson, déclara en 1894:

«Il semble probable que la plupart des grands principes sous-jacents ont été fermement établis […] Un éminent physicien a fait remarquer que les vérités futures de la science physique doivent être recherchées à la sixième place des décimales» (traduction Google de «It seems probable that most of the grand underlying principles have been firmly established […] An eminent physicist remarked that the future truths of physical science are to be looked for in the sixth place of decimals»).

Comme on ne prête qu'aux riches, cette citation est souvent attribuée à William Thomson, Lord Kelvin (une erreur que j'ai moi aussi propagée...), qui n'était pas aussi limité dans sa conception des choses – on lui doit d'avoir pointé en 1900, dans une conférence à la “Royal Institution” (l'équivalent de l'Académie des sciences), les «deux nuages [qui obscurcissent] la théorie thermodynamique concernant la chaleur et de la lumière», qui sont à la base du développement des théories quantique et einsteinienne. Comme Michelson ne revendique pas la deuxième partie de sa proposition, on la supposa venir de Thomson...

Factuellement, et c'est le processus normal de la science, on en est depuis quelques temps au même point qu'un siècle auparavant: la relativité générale et la mécanique quantique comportent aussi leurs “nuages obscurs” et probablement deux nouvelles théories vont bientôt les relayer – ce qui ne rendra pas pour autant les précédentes invalides bien sûr, pas plus que la mécanique quantique n'a invalidé la mécanique dite classique ni que la relativité d'Einstein n'a rendue caduque celle de Newton.

Donc, idéalistes, matérialistes et réalistes.


Je reprends ce texte après deux jours et m'aperçois que je me prépare à radoter. Je vous renvoie donc à Ivan Illich pour constater que ses analyses des années 1960 et 1970 restent pertinentes en 2020, même si ses références sont datées. C'est l'intérêt de s'intéresser aux processus plutôt qu'aux structures, les processus varient assez peu dans le temps alors que les structures sont très variables, or une société est avant tout déterminée par ses processus, donc faire porter ses analyses sur les structures s'est s'assurer de leur obsolescence rapide, la faire porter sur les processus c'est garantir leur pérennité. Assez évidemment, les solutions proposées par Illich sont dépassées quand il discute des changements structurels mais comme ce n'est pas la partie principale ni la plus intéressante de ses écrits ça n'a pas grande importance.

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