Gentil flic, méchant flic.

J'ai une sentence: quoi qu'il semble se passer ce qui se passe est autre. Et un principe: les gens agissent toujours pour le bien et toujours mal.

Qu'est-ce qui différencie Donald Trump d'Emmanuel Macron? Les apparences. Les individus différent toujours en cela. Vous savez ce qu'on en dit: elles sont trompeuses. De fait, il y a bien plus de choses qui les rapprochent qu'il n'y en a qui les séparent. Ma sentence «quoi qu'il semble se passer ce qui se passe est autre» constitue sous un aspect une paraphrase de ce lieu commun sur les apparences, sous un autre, et bien, les apparences sont trompeuses donc il vaut d'aller au-delà. Enfin non, pas vraiment, il faut se fier aux apparences mais aux véritables, se fier à ce qui apparaît plutôt qu'aux discours qui habillent ce qui apparaît: Trump et Macron ont pris l'habit de moine? Alors ce sont des moines. Car l'habit fait le moine, c'est qu'ainsi qu'il se distingue des autres membres de la société: un moine défroqué n'est plus un moine. Maintenant, il y a diverses manières d'entrer en fonction et d'en sortir: l'aléa, la prédestination, l'élection, la cooptation, l'achat, etc. Tous les cas on peut les dire une variante de l'aléa en ce sens que l'existence de tout individu résulte de circonstances en large partie imprévisibles: une certaine personne déclarée le 11 ou 12 mai 1959 à l'état-civil de sa commune de naissance sous le nom de Hammam (patronyme) Olivier (prénom) résulte de la rencontre de deux gamètes environ neuf mois plus tôt, qui fait suite à la rencontre de deux individus quelques années plus tôt, qui décidèrent d'unir leur destinée pour une durée indéfinie (en l'occurrence, indéfiniment, mais ça n'était pas assuré au départ), ces deux individus sont aussi le résultat de la rencontre de deux gamètes environ un quart de siècle avant, suite la rencontre de deux individus qui... Et ainsi de suite jusqu'à l'origine des temps (localement, il y a environ quatre milliards d'années) selon des processus divers (à une époque lointaine les ancêtres dudit Olivier Hammam procédèrent par bourgeonnement ou par scissiparité pour produire des individus nouveaux, à une époque moins lointaine ils furent ovipares, puis ovovivipares et assez récemment, vivipares). Considérez par exemple le cas de l'élection: censément, les élus le sont parce qu'ils ont reçu l'onction; factuellement ils le sont par circonstance à la suite d'une série assez longue de sélections au résultat assez imprévisible – pour mémoire, tant pour Trump que pour Macron, environ six mois avant leur accession à la fonction présidentielles dans leurs États respectifs, pas un bookmaker n'aurait pris un pari sur l'un des deux parce que leur cote était trop élevée tant leur chance de succès apparaissait proche de zéro. Et pour le premier, c'est le processus assez complexe et imprévisible de l'élection du président des États-Unis qui permit sa désignation car Hillary Clinton le devançait d'environ trois millions voix. Pour des Français ça semble anormal parce que de longue date ils ont un État unifié de type “État-nation” et ont souvent du mal à comprendre les processus très décentralisés de type fédération ou confédération. Le système français n'est pas moins imprévisible mais le moment d'imprévisibilité le plus fort a lieu quelques semaines avant l'élection, voilà tout...

Donc, plus de choses rapprochent Donald Trump et Emmanuel Macron qu'elles ne les séparent. La première qui les rapproche est l'élection, l'un et l'autre sont des élus. Pas exactement le même genre d'élus, mais des élus. J'en discute plus ailleurs, ici je considérerai ces précédentes discussions valant comme lieu d'élucidation du propos, sauf rares exceptions les “démocraties” actuelles sont des régimes mixtes oligarchiques et aristocratiques avec une plus ou moins forte composante ploutocratique et une organisation républicaine, bref, ne sont pas des démocraties. Je me rappelle d'une discussion, en fait, d'un double monologue, avec un imbécile pontifiant et d'autant mieux assis dans ses certitudes qu'il parlait sans savoir. Je lui exposais ma proposition, le fait que le mode de désignation des représentants par l'élection était un mode aristocratique et en outre, un mode sciemment adopté par presque tous les “révolutionnaires” de la fin du XVIII° siècle et du début du XIX° contre la démocratie, défendue par les plus radicaux; l'inculture excuse tout sauf une chose, la prétention de savoir quand on ne sait pas: contrairement à moi, cet imbécile ne faisait que relayer un discours idéologique qui avait fini par s'imposer à la fin du XIX° siècle, qui assimilait le mode de régulation sociale d'orientation aristocratique et d'organisation républicaine avec la démocratie, alors que les délibérants de l'Assemblée constituante de 1789-1791 ne faisaient pas mystère de la chose. Il faut dire, le gauchissement des concepts entre cette époque et la nôtre induit au genre d'imbécillité dont fit preuve mon contradicteur, que je qualifierai plus crûment: ce genre de connerie. Ledit con, lui aurais-je parlé du système français comme d'un système méritocratique, aurait agréé; lui aurais-je demandé le sens du terme “aristocratie”, n'aurait rien pu en dire sinon cette autre connerie, l'identification avec le terme “noblesse”, alors que la noblesse d'État sur la fin de l'Ancien Régime n'était pas d'ordre aristocratique mais oligarchique: l'aristocratie c'est “le gouvernement des meilleurs”, donc des “méritants”, et non un système de castes ou de classes où la position sociale est héréditaire, qui définit l'oligarchie, un «système politique dans lequel le pouvoir appartient à un petit nombre d'individus ou de familles, à une classe sociale restreinte et privilégiée». Le con sentencieux qui croyait savoir semblait ignorer que la toute première décision de la Constituante de 1789 fut l'abolition des privilèges, le 4 août, la fin de la société de caste qu'était devenue la monarchie en France et dans presque toutes les entités politiques en Europe centrale et occidentale où se développa le système féodal, originellement plus aristocratique qu'oligarchique. Les cons sentencieux m'énervent, si je me souviens bien, j'ai rompu notre débat stérile en lui disant qu'il pouvait croire ce qu'il voulait, que ça m"indifférait, quand on sait qu'on a raison on se fiche de convaincre qui s'enferme dans des certitudes infondées, trop de travail pour rien. Ce n'est pas verbatim mais c'était l'esprit, avec ce genre de cons, ceux sentencieux, je suis facilement dédaigneux et méprisant.

Je ne vous souhaite pas, chère lectrice, cher lecteur, d'appartenir à la classe des cons sentencieux, sachez donc que je ne parle pas sans savoir, je vous invite à faire comme moi, à vous informer sur les débats qui eurent lieu entre les constituants aux États-Unis et en France à-peu-près à la même époque, entre 1787 et 1791, pour constater que dans les deux cas on opta pour un mode de désignation des représentants formellement aristocratique avec des composantes oligarchique et ploutocratique non négligeables. Les constituants de 1789-1791 en France, de 1787-1791 aux États-Unis, avaient la même culture et savaient notamment qu'un des critères pour déterminer le régime est le mode de désignation des représentants: l'élection est aristocratique, la cooptation est oligarchique; la noblesse d'Ancien Régime de la dernière période, du milieu du XVI° siècle à la fin du XVIII°, n'est pas aristocratique mais oligarchique avec un peu puis de plus en plus de ploutocratie pour celle dite d'épée, en partie ploutocratique et en partie oligarchique pour celle dite de robe; l'abolition des privilèges visait à faire cesser ce “gouvernement du petit nombre”; la question fut: pour établir la démocratie ou rétablir l'aristocratie? La réponse fut, rétablir l'aristocratie en ménageant un peu d'oligarchie. Disons, les “aristocrates” sont “le centre”, les “démocrates” sont “la gauche” et les “oligarques” sont “la droite”, en 1791 puis de nouveau en 1795, après un bref intermède (plus ou moins) démocratique de 1793 à 1795, le pouvoir échut à une alliance de circonstance entre “le centre” et “la droite”, d'où la nécessité d'un régime mixte, aristocratique et oligarchique. Ces genres de compromis tournent assez vite à la compromission parce que, tout simplement, les buts des oligarques et des aristocrates divergent, ils ne s'entendent que sur un point, ne pas aller vers un régime démocratique. La devise de la France, «Liberté, égalité, fraternité», rendrait bien compte de ce qui forme le socle de toutes les sociétés si du moins on remplaçait “fraternité” par “adelphie”: les adelphes sont tous les enfants d'un même parent. La question est alors de savoir ce que l'on place en premier: les démocrates mettent en premier l'égalité, les aristocrates, la liberté, les oligarques la fraternité, les ploutocrates s'indiffèrent de la société et mettent en premier leurs intérêts immédiats, ce que symbolise la richesse. Aussi opposés soient-ils, démocrates, aristocrates et oligarques ont un même but, “le bien de la société”; pour les ploutocrates le seul bien qui vaille est leur propre bien. Les démocrates font l'hypothèse que la liberté et l'adelphie sont les conséquences de l'égalité, les aristocrates, qu'égalité et adelphie découlent de la liberté, les oligarques, que l'adelphie (en ce cas, le plus souvent la fraternité) fonde la liberté et l'égalité. Quant aux ploutocrates, ils font l'hypothèse qu'il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier mais que dans tous les cas le panier à remplir le plus est celui déjà le mieux rempli.

Pourquoi les gens agissent-ils toujours pour le bien et toujours mal? Que ce soit pour le bien de tous ou pour son bien propre, on agit “pour le bien”; j'ai tendance, pour des raisons idéologiques mais aussi pour des raisons pragmatiques, à préférer l'option démocrate, cela dit elle n'est pas plus vraie ou plus valide que les autres, ça dépend de ce qu'on vise. La ploutocratie, cela dit, est une voie sans issue pour une société car elle agit contre elle, mais si on ne vise pas au bien de la société ça importe peu, les ploutocrates sont des sortes de parasites et quand ils sont trop nombreux ou placés en certains points vitaux pour le maintien de la société ils peuvent la détruire, mais un parasite n'a pas pour but le bien-être de son hôte, il n'a qu'une visée, se préserver et se perpétuer, comme n'importe quel autre être vivant, et comme eux il le fait en prélevant sa subsistance chez d'autres êtres vivants. Deux questions alors: comment et combien? Qu'on soit ou non un “parasite” on fait comme le parasite antique: on prend «soin des provisions des dieux et {on est] invité à prendre part aux repas communs». Comme l'écrivit Spinoza, «Deus sive Natura», «Dieu ou la Nature»: “prendre part aux repas communs”, tous les êtres vivants, le font, et pour cela il faut au préalable “prendre soin des provisions des dieux”, prendre soin de ce que nous offre cette nature, lui en rendre au moins autant, si possible plus qu'elle ne nous offre.

Ce que l'on nomme parasite en ce XXI° siècle, est pour les humains la «personne qui [s'invite aux] tables bien servies chez les riches, payant son écot en empressements, en complaisances, en bassesses», «qui vit, prospère aux dépens d'une autre personne ou d'un groupe de personnes», l'écornifleur, la «personne qui se procure à bon compte, par ruse, en volant, en parasitant, ce qui est nécessaire à son existence» – pour mémoire, et ça aura je crois son intérêt par après, en biologie c'est un «organisme animal ou végétal qui, pendant une partie ou la totalité de son existence, se nourrit de substances produites par un autre être vivant sur lequel ou dans les tissus duquel il vit, lui causant un dommage». Il y a trois modes principaux de vie commune, symbiose, commensalisme et parasitisme: le premier implique un apport réciproque, les partenaires dépendent les uns des autres, la symbiose c'est “la vie ensemble”, l'«association durable entre deux ou plusieurs organismes et profitable à chacun d'eux», ce qui définit le cas tous les êtres vivants et de bien des sociétés, au-delà des seules humaines; le commensalisme est l'«état d'animaux ou de végétaux vivant associés à d'autres espèces et profitant de leurs aliments sans leur porter préjudice», il s'écarte du parasitisme en ce qu'il n'implique pas de dommage, qu'il “ne porte pas préjudice”, de la symbiose par le fait qu'il n'y a pas de relation obligée même s'il peut souvent y avoir un intérêt réciproque à cette cohabitation. L'autre point commun entre commensalisme et parasitisme est que dans ce type de rapports il y a une espèce principale et des espèces secondaires qui en tirent profit. Si le terme s'applique à l'origine à des humains, d'abord de manière neutre ou positive, le sens initial est plutôt “commensal”, le sens négatif, “écornifleur”, étant second, dans son acception biologique actuelle les humains innovent en ce sens qu'ils sont parasites de leur propre espèce. Parce que contrairement à la plupart des autres espèces ils n'ont pas une définition très stricte de “l'appartenance au groupe” ni même de l'appartenance à l'espèce, à la fois plus large et plus restreinte que celles les plus courantes. Le critère le plus général est ce qu'on peut nommer la saveur ou la “signature chimique”, on identifiera comme “de son espèce” un individu qui produit une molécule ou une combinaison de molécules ayant un certain goût ou une certaine odeur, et “de son groupe” un individu qui a produit certaines variantes particulières de cette signature ou d'autres combinaisons de molécules; il est intéressant de savoir, sur ce point, que les plantes attirent certains insectes de cette manière, en diffusant la signature chimique qui les fera identifier comme “de la même espèce et de l'autre sexe”, en général l'odeur qui identifie les femelles “en rut”, ce qui incite les mâles à copuler avec la fleur. C'est aussi une technique dont usent les commensaux ou parasites de certains insectes sociaux, pour vous et moi ils ne ressemblent pas trop à des fourmis ou des abeilles parce que nous nous fions aux apparences; pour les fourmis ou les abeilles ils font partie du groupe parce qu'ils ont la bonne saveur... Comme quoi, juger sur les essences n'a pas plus d'efficacité que de juger sur les apparences quand on a affaire à un bon parfumeur, ou enfumeur.

La vie est à la fois un phénomène local et global, on peut la décrire comme fractale, chacune de ses parcelles a les mêmes caractéristiques que chacune de celles de niveau supérieur ou inférieur. Il m'arrive de l'écrire, je n'ai pas une conception téléologique de l'univers, de la vie, de l'Histoire ni bien sûr de ma propre histoire, ce qui est, est, et n'a pas besoin d'autre raisons que celle-là pour être. De l'autre bord, les conceptions téléologiques ne me posent pas de problèmes autres que leur peu d'utilité, je ne suis pas un utilitariste forcené mais suis en revanche un “anti-inutilitariste” acharné même si accommodant, je ne vois pas en quoi supposer un “sens de la vie” ou un “sens de l'Histoire” a la moindre utilité pour soi et pour les autres, à court ou moyen terme ça peut avoir une certaine efficacité mais à long terme ça se révèle toujours décevant et plutôt ennuyeux. Où je suis conciliant, si une personne veut dédier sa vie à une entreprise sans intérêt libre à elle, je serai nettement moins conciliant si la même veut que je partage sa passion, et si elle escompte que je lui fournisse une aide dans cette entreprise vaine, elle y échouera. Non que j'aie quoi que ce soit contre les entreprises vaines, ou alors il me faudrait renoncer à vivre: quoi de plus vain que de s'agiter pour vivre? On sait très bien comment ça se termine... Non, ce qui m'ennuie ce sont les projets qui ont une fin autre que le simple plaisir de les mener sans préjuger des tenants et des aboutissants: vous, moi, n'importe qui, ne sommes que des parcelles dans un projet sans fin et sans but qui a commencé il y a environ quatre milliards d'années et a toutes chances de se poursuivre encore environ cinq milliards d'années, sauf en cas de grande catastrophe. Certains rêvent de voir l'humanité coloniser d'autres planètes ou des planétoïdes, voire de se disperser parmi les étoiles, partant de cette métaphore saugrenue, la Terre est le berceau de l'humanité et “on n'a pas vocation” à passer sa vie dans son berceau. Mais on peut supposer que la Terre sera aussi le tombeau de l'humanité, et “on a vocation” à y rester indéfiniment... Comme dit dans ma brève biographie locale (en découvrant cette rubrique dans mon profil, je me suis demandé ce que je pourrais en faire...), un jour je suis né, un jour je mourrai, entre les deux je vis, et tente de vivre avec le plus d'agrément possible. Ne rien supposer de certain qui ne soit advenu, cela dit je peux faire une prédiction: l'hypothèse colonialiste de l'espace telle que développée actuellement n'a aucune chance de se réaliser. La raison en est simple: même à un niveau local il devient chaque jour plus difficile de maintenir un “progrès” basé sur de hauts niveaux de dépense énergétique, et on a l'avantage, localement toujours, de se confronter à des problèmes assez limités question survie, alors envisager une approche “haute énergie” dans des conditions où le principal souci sera de se protéger de formes d'énergie très antibiotiques, le second, de ne pas avoir de trous dans les murs, le troisième, de simplement pouvoir respirer, semble une assez mauvaise méthode...

Remarque en passant: nous sommes dans une période très “novlinguistique”, où nos supposés responsables (économiques, politiques, idéologiques...) ont une fâcheuse tendance à croire qu'on crée la réalité avec des mots. D'un sens ils n'ont pas tort mais ça reste une réalité de mots, donc d'une efficience très limitée. Cette remarque à cause des expressions entre guillemets de l'alinéa précédent, “ne pas avoir vocation à” et “avoir vocation à”: comme beaucoup de lieux communs de la novlangue en vigueur depuis... Et bien, depuis pas mal de temps mais à coup sûr depuis environ un siècle, ceux-ci puisent dans le fonds du vocabulaire religieux. Non que ce soit si récent, il en allait de même ils y a deux, trois ou quatre siècles, avec cette différence que les utilisateurs de ces termes et expressions comme leurs auditeurs ou lecteurs en avaient clairement conscience. Il me semble l'avoir évoqué dans ce billet, tout ce qui se rapporte au vocabulaire “politique” de nos supposées démocraties est en rapport avec une conception “chrétienne” de l'ordre des choses, à quoi on peut ajouter un fonds “militaire” (polémologique) mais il y a de longue date un fonds commun à la guerre et à la religion donc cet appariement est logique. C'est la faible conscience de cet aspect qui fait la singularité de notre temps, nous vivons dans une période “sécularisée”, c'est-à-dire une période où on ne sait plus faire la part des choses, déterminer ce qu'on doit “rendre à César”, ou “rendre à Dieu”, ou garder pour soi. Non que ces périodes soient si rares, ce qui ne les rend pas moins problématiques. Le trait commun à ce genre de périodes est le manque de discernement, je pense notamment au cas du roman dont un des éléments centraux est la novlangue, 1984: dans les années 1970 il paraissait clair pour beaucoup que le sujet n'était pas une situation précise mais la description d'un processus, ce qui est assez évident dans le contexte: si George Orwell avait voulu faire un roman sur le “totalitarisme”, notamment le stalinisme, il l'aurait fait, dans ses essais antérieurs il dénonçait nommément le léninisme, stalinisme, le trotskysme, le fascisme, le nazisme, mais aussi les “démocraties libérales” dans leurs pires aspects.

L'erreur fondamentale des parasites est leur peu d'intérêt pour leurs hôtes, disons, il les voient comme un terrain à coloniser. La colonisation... La chose la plus simple et la plus précaire à mettre en œuvre: on arrive sur “un territoire vierge et riche” et “on exploite”, sauf que ça n'existe pas, les territoires à la fois vierges et riches: s'ils sont vierges ils sont pauvres et tout est à faire, s'ils sont riches ils ne sont pas vierges et il y a déjà des occupants, qui sont la source de la richesse ou qui sont la richesse même qu'on découvre. Le destin des colons est de ne pas le rester, soit qu'ils “épuisent le filon”, soit qu'ils subissent un rejet, soit qu'ils s'intègrent au contexte local, qu'ils deviennent des “autochtones”. Soit qu'ils meurent, bien sûr, mais ce cas est inévitable donc de peu d'intérêt, un jour on naît, un jour on meurt, peu importe la méthode. Les humains ont une spécificité, ils sont partout chez eux et nulle part chez eux, ils ont transféré à leurs sociétés mêmes la capacité des organismes de se constituer en colonie autonome, non liée à un contexte particulier, à un écosystème; une société humaine est en soi un écosystème et, dans le contexte générale de l'espèce, l'humanité constitue une sorte de biosphère autonome. Ce n'est pas réellement le cas mais ça l'est fonctionnellement: par son existence même tout individu, tout groupe, toute société modifie son milieu et le milieu les modifie, mais les humains y ajoutent le fait de le modifier et de se modifier consciemment, de “transporter leur système” et de “muter volontairement”. Cela dit, pas sûr que les mutations soient proprement involontaires, proprement aléatoires, nous n'en sommes plus à une interprétation assez mécaniste du phénomène de l'évolution – ce “nous” n'inclut pas tous les membres de l'espèce mais sa part la plus significative, qui s'intéresse à la réalité et ne tient pas pour acquis ce qu'on en sait à un instant donné, pour le reste, et bien, il y a pas  mal d'humains, je dirai une large majorité, qui s'en fait une conception reposant sur un état des connaissances obsolète ou invalide, au mieux valable il y a deux ou trois générations; autant que je sache une part importante, probablement une majorité des humains a une représentation symbolique de l'univers de type ptoléméen, non qu'ils ignorent tous que cette représentation est invalide mais ils agissent dans ce monde comme si cette représentation restait valide; passons, pour l'instant –, notamment il apparaît que la stabilité supposée de ce qu'on nomme le patrimoine génétique n'est pas si évidente, et là je parle des individus, ils passent leur temps à le modifier, ce qui est d'ailleurs assez logique.


Bien que ce texte ne soit qu'une ébauche je vais le publier, il me semble suffisant comme base de discussion.


Et au fait, pourquoi ce titre? Qui m'aura déjà lu saura que sauf rares cas mes titres n'ont d'autre visée que d'attirer l'attention, donc ne pas trop s'interroger sur celui-ci, c'est un titre, et avec de la chance il attira votre attention...


Je n'ai pas d'hypothèse téléologique sur l'univers et la vie, ni de théorie utilitariste à disposition, on peut faire des hypothèses sur la cause des mutations qui auront une certaine vraisemblance voire une vraisemblance certaine, reste ceci: à terme tout choix a des chances ou des risques de se révéler une impasse. La raison en est l'imprévisibilité induite par tout choix: dès lors qu'on opte pour une certaine action on modifie le contexte. J'en discute plus par ailleurs, la principale erreur que commettent les inventeurs de projets de société est de réfléchir selon un schéma «toutes choses égales par ailleurs», or les choses ne sont jamais égales, elles ne cessent de se modifier ou d'être modifiées. Ce qui amène à l'autre point du début de ce développement, le mal. Pour rappel, le propos était celui qui figure aussi dans la brève introduction: pourquoi les gens agissent-ils toujours pour le bien et toujours mal? Qu'on ait un projet social ou antisocial on vise toujours un bien, celui de tous ou le sien propre. Même si on ne partage pas la conception de ce qu'est un “bien” pour telle ou tel, on peut du moins concevoir que pour la personne concernée c'est un “bien”, voir le cas des schémas de comportement étiquetés “sadisme” et “masochisme”: la morale supposément ordinaire, effectivement non ordinaire, dit que souffrir ou faire souffrir est “un mal”, ce que ne vérifient donc pas le masochisme et le sadisme, puisque dans ces cas, et dans certaines circonstances, cela apparaît “un bien”. Cela dit, les morales supposément ordinaires ne se vérifient que rarement, et on dispose de tout un stock de proverbes, sentences, lieux communs et expressions toute faites qui disent que souffrir ou faire souffrir est de l'ordre du bien ou vise un bien, il faut savoir souffrir pour être belle, d'un mal (donc d'un dol, d'une douleur) peut naître un plus grand bien, si je te punis c'est pour ton bien, les sportifs (ou autres activités à très fortes contraintes) savent ou doivent souffrir pour dépasser leurs limites, etc. En théorie (je parle ici de théorie d'ordre idéologique ou théologique et non de théorie logique ou scientifique) le bien est relatif, le mal absolu, en pratique le mal comme le bien sont relatifs. Réglons rapidement un point, l'usage des termes “relatif”, “relativité” et “relativement”: comme tout le monde j'en use (mais le moins qu'il se peut) pour exprimer une notion comme “approximatif” ou “peu évaluable”, mais mon usage le plus courant de ces termes concerne l'acception à la base de la notion de relativité en physique, “ce qui relie”. Dire du bien qu'il est relatif, du mal qu'il est absolu, revient à dire que l'un est “relié à” quelque chose ou quelqu'un, tandis que l'autre est “non relié à” quelque chose ou quelqu'un, en gros, que le bien est une conséquence, le mal une cause. Problème, nous vivons dans un univers non causal, tout événement qui s'y déroule est nécessairement relatif, ni une cause ni une conséquence mais une circonstance dans une longue chaîne de circonstances. On peut cependant analyser un événement comme une “conséquence” parce qu'il s'inscrit à un instant donné et en un lieu donné dans l'ensemble des événements qui forment la trame de la réalité.

Je le cite souvent, René Descartes nous avertit sur ce point dans le troisième principe de sa méthode, «conduire par ordre mes pensées, [en] supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres». Les personnes que je répute réalistes tiennent compte de ceci, ce qui apparaît d'ordre causal dans un contexte donné est possiblement tel ou nous paraît tel par nos limites de perception de la réalité; non qu'on doive tout mettre en doute mais on ne doit pas non plus considérer qu'une analyse qui vaut à tel moment est valable «pour les siècles des siècles»: ce que propose Descartes est précisément de ne pas douter inutilement ET de ne pas croire inutilement. Tout en cet univers est relatif car tout se relie à tout. Il m'est arrivé de me décrire comme le résultat d'un rêve très ancien, ce qui est une proposition à la fois poétique et réaliste: un jour, un être a imaginé qu'en agissant d'une certaine manière il assurerait sa continuité pour un temps indéfini, si possible infini, ça se passa il y a longtemps, depuis tous ses descendants ont fait des choix en les supposant bons, il se trouve que pour moi ça se révéla exact. Je ne sais s'ils ont bien ou mal fait, à mon avis chacun, moi inclus, a fait plus d'une erreur, a “mal” fait, ce qui m'importe assez peu parce que je suis là et que je vis, donc tous mes prédécesseurs ont “bien” fait, on fait de telle manière que me voilà en ce monde et que je leur en sais gré. Le bien est relatif car ne vaut que pour qui estime bien d'être au monde, et c'est mon cas, le mal est relatif car ne concerne que qui estime que tout ou partie de la réalité effective “est dans le mal” ou “va mal”, et ce n'est pas mon cas. Je vis, donc le monde est “bien”, même s'il me semble pouvoir ou devoir être “mieux“. Comme l'on dit, le mieux est l'ennemi du bien, comme le bien est relatif le “mieux” peut possiblement être un “meilleur bien”, mais un autre “bien” que celui auquel je me relie, mais je n'ai pas non plus d'hypothèses conséquentes là-dessus, mon propre “bien” me convient mais je ne cesse de changer d'avis sur ce point, parce que je ne cesse de changer...


Un bref aparté pour répondre au premier commentaire à ce billet, où le contributeur me «trouve un peu sévère avec les cons car on est toujours le con de l'autre»: je ne parle ici (pour l'instant) que de «ce genre de cons, ceux sentencieux», avec lesquels «je suis facilement dédaigneux et méprisant»; j'abonde avec Boris Carrier, on est toujours le con de quelqu'un, et si l'on est honnête on est souvent le premier à s'estimer con quand on se découvre tel. Sans trop gloser là-dessus, je développe de longue date une typologie de la société où “con”, “salaud” et “humain moyen“ sont des fonctions, autant que se peut il vaut d'être un humain moyen mais parfois il faut aller vers la connerie, parfois vers la saloperie, avec modération et le moins longtemps possible; et bien sûr, on peut se surprendre bien trop souvent à verser dans la connerie ou la saloperie à son insu. Cela dit il est des individus qui sont salauds ou cons “par état”, qui tendent à la connerie ou à la saloperie de manière préférentielle, sur certains sujets ou de manière générale. Le con sentencieux dont je parlais ici appartient à la pire classe de cons statutaires, les cons cultivés qui ne savent pas tirer parti de leur culture pour faire preuve d'intelligence; à un certain niveau, ce type de connerie tourne à la saloperie car les personnes de ce genre ont une certaine maîtrise de la parole qui leur donne l'apparence de l'intelligence: l'habit fait le moine, et l'apparence de l'intelligence fait l'intelligence. D'où ma prévention envers les cons sentencieux.


On agit toujours pour le bien car agir est en soi un bien, tant qu'on agit on vit et pour un être vivant quel bien sinon vivre? On agit toujours mal parce que faire des choix c'est se tromper ou tromper – et de tout manière se tromper –, tout choix modifie le contexte donc se révèlera ultérieurement inadapté. J'ai peu lu Nietzsche, je le connais surtout par ses titres d'œuvres et les commentaires sur lui, j'aime bien sa manière d'écrire – enfin, je ne connais pas vraiment cette manière puisque je ne le lis qu'en traduction française mais du moins j'aime bien son style, assez poétique et “prophétique”. Si j'ai bien compris, c'est un auteur “péripatéticien” qui composait ses ouvrages en marchant, ce qui explique mon goût pour son style. Sa philosophie? Rien à en dire, je n'en ai rien retenu. J'en parle pour un de ses titres, Par-delà le bien et le mal: il n'y a qu'une manière de se situer par-delà le bien et le mal, cesser de vivre. Car vivre est une promenade entre le bien et le mal.

Comme auteur j'ai le sentiment de radoter, rapport au fait que je reprends toujours un peu les mêmes propositions, comme lecteur je suppose que ce n'est pas strictement le cas même si certains textes sont proprement des variantes de textes antérieurs. Je veux dire: rien de surprenant à ce qu'un auteur tende à reprendre les mêmes thèmes, les mêmes sujets, les mêmes concepts; ceci vaut pour les auteurs de fictions, rares sont ceux qui n'ont pas trois ou quatre thèmes qui reviennent d'une œuvre à une autre, l'intérêt étant alors de découvrir l'infinie variété des improvisations ou compositions sur un thème. C'est une opinion, un point de vue, je suis amateur de musique improvisée et de classique ou baroque (la vraie musique classique, pratiquée à la fin du XVII° siècle et au XVIII°, non celle romantique ou post-romantique, qui n'a pas grand chose de classique le plus souvent), donc amateur des “variations sur un thème”, j'ai par exemple récupéré sur Internet des discographies complètes, à quoi s'ajoutent des “tributs” pour les groupes et artistes les plus réputés, des interprétations multiples d'une même œuvre (généralement classique ou baroque), et des reprises d'un même morceau (pour l'un, The House of the rising sun, je dispose de près d'une centaine de versions country, folk, pop, rock, jazz, blues...), et on y trouve des interprétations contrastées d'un même thème. J'aime ça, j'aime la variété dans la répétition. Autres opinions, j'apprécie modérément les interprètes trop dispersés (du talent mais pas d'idées) et ceux trop répétitifs (des idées mais pas de talent). J'ai le sentiment de radoter mais ça ne m'ennuie pas plus que ça pour deux raisons, celle dite, la répétition est inhérente à la pratique de la communication, et la forte probabilité que mon lectorat ne lira pas toute ma production, je ne sais pas pour vous, pour moi je suis rarement exhaustif avec un auteur sinon quelques poètes et auteurs de fiction à l'œuvre rare et puissante, sans vouloir médire, ou en médisant mais ça vaut aussi pour moi, les auteurs trop prolifiques ont tendance à écrire plusieurs fois les même choses donc on peut se contenter d'une part somme toute limitée de leur production pour s'en faire une bonne image. Donc, je radote. Le bien, le mal, je ne sais pas ce que ça peut être, la meilleure représentation de la chose me semble ce symbole, le taìjítú, la «figure du faîte suprême»:

Le taìjítú, la figure du faîte suprême © Olivier Hammam Le taìjítú, la figure du faîte suprême © Olivier Hammam

Finalement, je ne radote pas tant, il me semble ne jamais avoir réputé ce symbole comme représentant “le bien” et “le mal”. Ou alors incidemment, pour dire que ce que les personnes “yin” voient comme “le bien” est l'aspect yin des choses, ergo celles “yang” situent “le bien” dans leur aspect yang; de ce fait l'autre aspect est “le non bien”, en quelque sorte “le mal”. Mais il y a du yin dans le yang et du yang dans le yin, “le bien” et “le mal” sont inséparables car nécessaires l'un à l'autre. La proposition du taoïsme est celle qu'on trouve dans Qohelet, dans L'Ecclésiaste,

«Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux:
un temps pour naître, et un temps pour mourir;
un temps pour planter, et un temps pour arracher ce qui a été planté [etc.]».

Là je me répète parce que j'associe souvent ces deux... Disons, ces deux sagesses: “le bien” ou “le mal“ n'est pas de planter ou d'arracher ce qui l'a été mais de le faire “dans le temps” ou “à contretemps”; “le bien” ou “le mal” n'est pas le temps ou le contretemps mais son adéquation. Je dis souvent que le plus important dans la pratique de la musique c'est le rythme: on peut ne pas produire “le bon accord“ mais si on le fait dans le bon rythme ça va, le plus souvent; si on n'est pas dans le bon rythme, l'accord ne prend pas place où il le faut, donc c'est “le mauvais accord”. Maintenant, être dans le rythme ne signifie pas être “dans le temps”, pour exemple, le reggae, qui joue savamment sur les temps: la batterie et la guitare sont généralement en opposition pour les temps forts et faibles, et la basse navigue de l'une à l'autre en étant en décalage la moitié des temps. Le rythme n'est pas en chaque temps mais dans les cycles, pour reprendre le cas du reggae le rythme se déploie sur deux ou quatre mesures où tous les décalages sont résolus.

 

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