Réchauffement climatique: du bon usage de la sophistique.

Tiens ben, en écrivant le titre de ce billet j'ai vu que j'en ai rédigé un qui y ressemble, «Du bon usage des paradoxes». Je me demande ce que j'y raconte. En tout cas, celui-ci concernera un sujet bateau, le “changement climatique”.

Je vais rechercher vite fait l'autre billet. Franchement, je me demande ce que j'ai pu écrire sous un titre pareil: un bon usage des paradoxes? L'univers étant paradoxal, user de paradoxes n'est a priori ni bon ni mauvais... A posteriori ça dépend des contextes.

Ça me rassure, «Du bon usage des paradoxes» ne parle pas de l'usage des paradoxes. Au fait, je me suis aperçu récemment qu'il y a un avantage à titrer ses billets en dépit du bon sens, quand on doit les rechercher ils émergent très en haut de la liste, souvent en premier, quand ils associent des termes qui figurent très rarement ensemble dans un titre, chose que je fais souvent. Du bon usage des paradoxes...

Quand on y réfléchit, Claude Allègre n'avait pas tort. Enfin si, il avait tort, du moins dans ses argumentaires, mais non sur le fond. Je ne sais pas pourquoi il s'est lancé dans sa vaine bataille contre la notion de cause anthropique du réchauffement climatique, je fais la supposition qu'il était sincère et rationnel, mais son erreur fut de vouloir prouver qu'il n'y avait pas de réchauffement climatique ou que s'il y en avait un sa cause n'était pas anthropique. Pour le premier point c'était contrefactuel, pour le second c'est indémontrable. Si on veut combattre un argumentaire il est idiot de proposer un contre-argumentaire de la même forme, et en plus à partir des mêmes données. Je ne connais pas le bonhomme, tel que je le perçois il ne fait pas partie de cette cohorte de propagandistes stipendiés sinon il aurait fait comme eux et usé de la sophistique plutôt que de tenter en vain de faire la “preuve scientifique” de ce qu'il postulait, l'improbabilité de la cause anthropique du changement climatique. Le seul argument valable pour lutter contre cette hypothèse est celui de Donald Trump, c'est une fabrication concoctée par des socialistes à la solde des ennemis de la liberté. Contre la raison on peut opposer la raison, contre la propagande on ne peut pas opposer grand chose: les personnes qui acceptent les arguments de Trump ne s'intéressent ni à la raison ni aux preuves, dès lors qu'on leur dit que c'est un complot des socialistes ça leur suffit. En plus, Trump n'a pas tort. Enfin si, il a tort, sauf sur le point du complot socialiste.

De plus habiles qu'Allègre ont compris l'impasse de la “contre-preuve scientifique” dès lors que le changement climatique, et surtout le réchauffement climatique, sont indéniables. Ils ont donc utilisé l'argument sophistique habituel pour disqualifier la notion de cause anthropique de ce changement, le pseudo-doute scientifique, sous la forme générale «Si les scientifiques ne sont pas d'accord entre eux c'est que le réchauffement est douteux», donc s'il est douteux sa cause est douteuse. Quand on n'a pas d'arguments solides on doit se servir de la polysémie des termes pour en tirer avantage, ici celle du mot “doute”, qui n'a pas la même acception quand on parle de “doute scientifique” que quand on parle ordinairement de doute, spécialement quand on use de l'adjectif “douteux” en tant qu'équivalent d'incertain, de non sûr. D'où l'entourloupe «si les scientifiques doutent c'est douteux». En plus subtile, c'est très similaire à la méthode Trump: simplifier la question et utiliser le mot qui convainc d'adhérer à la simplification. Allègre a eu doublement tort, d'abord en se plaçant, comme dit, sur le terrain de ses “adversaires”, ensuite en développant un discours beaucoup trop complexe. Pour convaincre il n'y a qu'un moyen certain: simplifier. User d'arguments spécieux aide aussi mais est secondaire, avant tout il faut faire simple.

N'étant pas Allègre et n'étant pas de ses proches, je ne peux que supputer ses motivations mais je pars de l'hypothèse qu'au moins au début de sa vaine croisade il était sincère, bien que sa biographie ainsi que ses ouvrages donnent à croire que non. En fait, peu importe, sincère ou non, son erreur première est donc sa méthode. Pour citer des citations qui figurent dans l'article de Wikipédia sur lui,

«C’est une imposture de prétendre qu’on peut prévoir le climat du globe dans un siècle et que cette augmentation serait apocalyptique pour le monde. [c’est une imposture] d’affirmer, au nom de la science, qu’il y aurait un lien dominant entre les dégagements d’origine anthropique du CO2 et le climat. [C’est] une imposture de la part des partis politiques verts de s’emparer de cette affirmation pour tenter de désorganiser notre société»; «C’est le seul cas de figure où les Verts évoquent positivement la science»; «L’imposture du groupe des scientifiques qui s’occupent du climat, c’est de profiter de cet appui politique ambigu et intéressé des Verts, pour obtenir, par pur corporatisme, des crédits et un début de reconnaissance scientifique»,

tout ça n'est pas infondé, sinon le qualificatif “imposture”: quand on mène un combat politique tous les arguments qui l'appuient sont bons tant qu'ils ne contreviennent pas aux faits. La seconde citation est bien sûr inexacte, même si ce n'est pas l'essentiel de leurs argumentaires les écologistes politiques usent “positivement” de la science dans bien d'autres cas, souvent à bon escient, et souvent bien plus et de manière plus consistante que la majorité des partis politiques. Le GIEC est un organisme politique, c'est marqué dans son nom, le groupe intergouvernemental, il est donc logique que son travail soit à usage politique; son objet étant l'étude du changement climatique, les Verts font donc leur travail en ayant un usage politique de ses rapports; savoir si c'est «pour tenter de désorganiser notre société», je n'en sais rien, disons que si j'étais à la fois socialiste et productiviste je penserais comme Allègre mais ça serait une opinion fondée sur une idéologie contraire à celle des écologistes politiques, factuellement les écolos veulent tout autant que les socialos “organiser la société” mais d'autre manière. Si par hasard un gouvernement à sensibilité et à majorité écolo s'établissait en France, c'est sûr qu'il tenterait d'organiser la société selon ses propres principes, ce qui “désorganiserait” une société selon les vœux d'Allègre, sans nécessairement la désorganiser absolument; disons, en ne la désorganisant pas plus que n'importe quel autre parti. Autrement, mais pas plus. Sur ce point au moins Claude Allègre est honnête: après la publication du livre L'Imposture climatique ou la fausse écologie de nombreux commentateurs relevèrent des approximations, des erreurs factuelles, voire des mensonges, suite à quoi il «reconnaît que son livre contient des “inexactitudes” et des “exagérations” qu'il justifie par un “choix éditorial” et la volonté d'écrire “un livre politique avant tout”». Manière on ne peut plus claire de dire que c'est de la contre-propagande, donc la validité scientifique de son propos n'était pas spécialement un but. Comme déjà dit, c'est là son erreur principale: dès lors qu'il s'agit d'une question politique il est idiot de lui donner l'apparence d'un argumentaire scientifique, c'est donner le bâton pour se faire battre.

Le fond de l'affaire a des racines anciennes, en soi elle est multimillénaire mais dans sa forme actuelle plus de deux siècles, pas loin de trois, la lutte entre idéologies “accélérationnistes” et “décélérationnistes” sous les aspects de la supposée “révolution industrielle”, les partisans du “toujours plus” et ceux du “point trop n'en faut”. En général, la propagande du “toujours plus” est beaucoup plus convaincante car plus simple et plus séduisante: pour elle-même elle offre l'avantage de ne pas remettre en question l'état des choses, il s'agit de faire pareil mais “en plus gros”, donné comme équivalent de “en mieux”; contre le ”point trop n'en faut” elle a l'argument massue, s'il n'en veulent pas plus c'est qu'ils en veulent moins, et qui souhaite “en avoir moins”? Remarquez, il y a des personnes qui le souhaitent, dont moi par exemple, mais ce n'est pas le discours des partisans du “point trop n'en faut”, il n'en veulent pas moins, il en veulent mais point trop. La vieille opposition, vous savez, «le mieux est l'ennemi du bien». J'ai mon opinion là-dessus, je considère en effet qu'une certaine forme de “mieux”, celle qui postule une équivalence entre “plus” et “mieux”, est à long terme l'ennemi du “bien”, mais peu importe ici, la question est celle de l'efficacité comparée des idéologies “accélérationnistes” et “décélérationnistes”, de fait les premières sont généralement plus efficaces que les secondes car plus immédiatement compréhensibles et faisant plus appel aux émotions et sentiments qu'à la raison. Les partisans du “point trop” doivent imaginer des arguments du même ordre mais ça n'est pas facile, d'abord parce que ce sont des idéologies de la raison et de la mesure, donc leurs partisans ont une fâcheuse tendance à privilégier les arguments mesurés et raisonnables, ensuite parce que ça peut facilement aller contre le but visé.

Typiquement, un argument “décélérationniste” basé sur les émotions peut se résumer en, «si on continue comme ça on va droit dans le mur». Au début le message est inaudible, illisible, parce que “l'accélération” est en phase ascendante donc “le mur” indiscernable; nécessairement, elle atteint un plateau et là “le mur” devient discernable, ce qui donne de la crédibilité au message; mais très vite après s'installe une impression paradoxale à la fois d'accélération et de ralentissement, comme si “et en même temps”™ il y avait un emballement, une stagnation et une régression; c'est là que peut intervenir la “solution” “accélérationniste”: pour résoudre le problème il faut faire “la même chose en plus gros” – et “en mieux”, bien sûr... C'est ainsi. Comme il m'arrive de le dire, on ne lutte pas contre un adversaire avec ses méthodes, surtout quand cet adversaire est plus puissant que soi. J'ai récemment exposé la chose dans un billet qui apparemment n'a pas convaincu, «Les races humaines existent, je les ai rencontrées»: le racisme étant une idéologie déraisonnable on ne peut lutter contre par la raison mais on ne peut lutter contre par le sentiment inverse, l'anti-racisme; conclusion, il faut lutter avec. Trouver des arguments qui poussent la logique raciste à son extrême, mais des arguments raisonnables.

Le “changement climatique” est l'argument “mural” du moment, il s'articule sur un discours de raison mais n'a pu trouver écho dans le discours public que par des arguments catastrophistes, donc émotionnels. Pendant un court moment il a semblé pouvoir devenir efficace, le “climatoscepticisme” est devenu inaudible et illisible, puis très vite après il a réémergé mais cette fois en ne s'embarrassant pas de contre-démonstrations, comme dit Trump ne cherche en rien à donner de la crédibilité à son discours, il se contente d'un “je n'y crois pas” et d'une “théorie complotiste” qui se passe aussi de théorie, et qui se résume en «c'est un complot des rouges!» qui n'est pas incommodé par le fait que, des “rouges”, il n'y en a plus depuis au moins trois décennies. Quand on est dans la croyance on ne s'intéresse pas vraiment à la réalité observable. Soit précisé, je ne suppose pas que Trump est dans la croyance, possible que oui mais vraisemblablement non, pour le redire on ne requiert pas d'un propagandiste d'être convaincu mais d'être convaincant. Je sais, si vous êtes anti-Trump ou si vous êtes raisonnable vous ne le trouvez pas convaincant, reste que comme moi vous pouvez constater qu'il est convaincant puisqu'il convainc suffisamment de ses concitoyens pour avoir été élu président de son pays, et pour avoir une chance non négligeable d'être réélu. C'est pour ça que les argumentaires “anti” ou ceux raisonnables sont inefficaces: il ne peuvent pas convaincre les convaincus de ne plus l'être. D'autant que parmi ces “convaincus” une part non négligeable ne l'est pas, du moins ne l'est pas tel qu'on se le représente généralement. Comme moi vous avez du entendre des interviews de partisans de Trump où les reporters “raisonnables” mentionnent, en gros, qu'il dit tout et le contraire de tout et qu'on ne peut pas le croire, ce qu'admettent assez souvent ces partisans, en ajoutant un truc du genre on s'en fiche, on l'aime parce qu'il nous représente bien. Remarquez, ce n'est pas le seul, il m'arrive de discuter avec des électeurs de Macron pas proprement “macroniens” et de relever que lui aussi, plus poliment et posément que Trump, dit tout et le contraire de tout, ce qu'en général ils me concèdent, alors je leur demande s'ils vont le soutenir, lui ou son mouvement, à l'élection à venir, et souvent ils me disent oui; je leur demande pourquoi ils soutiennent un type qui est aussi évidemment peu fiable, et ils me disent pareil: c'est celui qui me représente le mieux. La force d'un Macron ou d'un Trump c'est ça: par leur insignifiance ils sont le miroir de leurs électeurs; ils ne cherchent pas à convaincre par leur discours, ils convainquent parce que leurs électeurs se reconnaissent en eux. Que votant pour ces personnes, ils ont le sentiment de voter pour eux-mêmes. Pour un eux-mêmes “en mieux” – en plus gros...

Peu importe qu'un partisan du “toujours plus” prétende croire ou ne pas croire à la cause anthropique du changement climatique; il n'y a pas si longtemps, le premier ministre français “n'y croyait pas”, et avec lui une bonne part de son gouvernement; un des rares “à y croire” (modérément, cela dit), Nicolas Hulot, a même fini par se rendre compte qu'il figurait dans un gouvernement “climatosceptique”; il semble en revanche ne pas s'être rendu compte, à l'époque de sa démission, que “son” président ne l'était pas moins, mais on ne peut demander à un croyant de cesser de croire comme ça, d'un coup d'un seul, l'incrédulité est un processus. Et tout d'un coup ou presque, le président, son premier ministre et son gouvernement ont “pris conscience de l'urgence climatique” ou un truc du genre. Ça a changé quelque chose à la politique gouvernementale? Pas vraiment. Pas du tout. Je pourrais expliquer pourquoi en France et plus largement en Europe, sinon dans les ex-pays du Pacte de Varsovie et en ex-Yougoslavie, on ne peut pas être suffisamment vraisemblable en tenant un discours “climatosceptique” pour pouvoir prendre le pouvoir – preuve en est, pour la France, que plus aucun parti important ne tient aujourd'hui un tel discours, alors que presque tous étaient au minimum dubitatifs il y a moins de dix ans – mais là aussi ça importe peu, de fait aucun parti “sérieux” de “l'Europe des quinze” – des États-membres de l'UE les plus anciens, “de l'ouest” – ne peut s'afficher “climatosceptique” sans se décrédibiliser. Ce qui n'est pas le cas dans les Amériques, sinon peut-être au Canada. Pourtant, vous pouvez constater comme moi que quels que soient les discours des responsables, les politiques menées de part et d'autre de l'Atlantique sont très similaires. C'est que, quel que soit le discours, quand on a une idéologie “accélérationniste”, nécessairement on ne peut pas mener une politique “décélérationniste”.


Pourquoi Allègre n'a pas tort sur le fond? Parce qu'on ne peut pas plus affirmer qu'infirmer que la principale cause du réchauffement climatique observé depuis plusieurs décennies est anthropique. C'est possible et même, assez vraisemblable, mais impossible à prouver. Où il a eu tort c'est de vouloir, afin d'étayer sa propagande, prouver que la cause n'est pas anthropique. Comme on ne peut pas plus l'infirmer que l'affirmer, et comme la cause anthropique est beaucoup plus vraisemblable que l'absence de cause anthropique, c'était une tentative vaine. Tout au plus aurait-il du axer son propos sur “le complot vert” et “le corporatisme des climatologues”. Tout aussi difficile à prouver, bien que ce soit exact, mais bien plus vraisemblable. Comme les intérêts des écologistes politiques et des climatologues étaient convergents bien que différents, il lui aurait été facile de mettre en évidence que les uns et les autres sont toujours présents dans des réunions internationales sur le climat et ont le plus souvent un discours proche sur la question du changement climatique; ça ne prouve pas un complot mais ça prouve la possibilité d'un complot. Malheureusement, il ne le pouvait pas. Pour la simple raison que ça n'a rien de secret ou de dissimulé, demandez à n'importe quel écolo ou n'importe quel climatologue, ils vous dira que les deux groupes ont des intérêts convergents, et qu'ils sont assez en accord sur la question du changement climatique. Vous pouvez aussi demander à un climatologue si le GIEC fut une bonne opportunité pour favoriser sa corporation, il vous dira que oui sinon qu'il contestera peut-être le terme de corporation: le GIEC a permis à la fois au domaine de gagner en notoriété, de se structurer et d'avoir une meilleure reconnaissance académique, ce qui lui fit faire des progrès importants tant d'un point de vue théorique que méthodologique, et d'accumuler et analyser des données comme jamais auparavant. Sinon tout le monde, du moins de plus en plus de monde sait désormais faire la différence entre un météorologue et un climatologue. La reconnaissance publique et celle académique d'un domaine de savoir n'est pas une chose négligeable, c'est la garantie de travailler dans de bien meilleures conditions et de faire progresser le savoir humain dans ce domaine.

Les premières citations que j'ai reprises de l'article de Wikipédia sur Claude Allègre sont des truismes, des vérités d'évidence. Sinon bien sûr en ce qui concerne les imputations d'imposture et de complot. Les climatologues ne sont pas des imposteurs et les écolos ne sont pas des complotistes (ou alors en interne, comme dans tout groupe politique il y a de petits complots des diverses factions pour tenter de prendre l'ascendant, qui se terminent parfois par des clashs et des exclusions ou des scissions). Raison pourquoi, alors que selon Allègre même il avait «la volonté d'écrire “un livre politique avant tout”», il s'embarqua lui-même dans une imposture, la pseudo-validation “scientifique” de son pamphlet, et dans un complot en cherchant des appuis chez des personnes censément d'un autre bord politique que lui (pour mémoire, il trouva des soutiens principalement parmi les politiciens et médias de droite, voire d'extrême-droite, dans ces années 2010-2012 où il eut le plus d'audience). C'est d'ailleurs la raison principale qui me le fait supposer sincère: quand on cherche la crédibilité, la plus mauvaise manière de l'obtenir est d'être soutenu par un adversaire. Ça me fait penser à un cas plus ancien de ce genre, celui des “statistiques ethniques” et de sa grande promotrice au sein de l'INED, Michèle Tribalat: fondamentalement, ses motifs étaient politiques, mais elle fit la bêtise de prétendre qu'ils étaient uniquement techniques, ce qui l'entraîna dans des explications et justifications pseudo-techniques peu crédibles et très mal bricolées, que ses détracteurs dézinguèrent aisément; du coup, elle ne trouva de soutiens que parmi les personnes à la fois intéressées par des “statistiques ethniques” et peu regardantes sur les présupposés et méthodes, c'est-à-dire à la droite extrême et à l'extrême-droite. Or, comme elle se revendiquait de gauche ça acheva de la décrédibiliser. C'est dommage d'ailleurs, l'idée était intéressante, mal fondée et mal présentée mais intéressante.


Bon d'accord, je poursuis un peu sur ce cas, je ne souhaite pas recevoir sur ce billet de commentaires me traitant de crypto-fasciste après un propos aussi cursif et sibyllin. Je n'ai pas d'opinion tranchée sur le sujet et de toute manière ça fait un bout de temps qu'on produit des études à l'INED ou l'INSEE qui s'appuient sur des statistiques “ethniques”, depuis autant de temps que ces institutions existent, donc peu importe mon opinion. L'idée générale proposée par Michèle Tribalat me semble intéressante en ce sens qu'elle souhaitait une plus grande souplesse et une meilleure visibilité statistique des “ethnies” pour faciliter les études qualitatives dans une approche sociologique. Problème, elle n'avait aucune compétence en sociologie, du coup elle a proposé des catégories “ethniques” incohérentes et qui avaient un aspect fâcheusement raciste avec forts relents colonialistes. Le tout accompagné de considérations pseudo-techniques tout aussi peu cohérentes. Ce qui acheva de dézinguer ses propositions: raciste, colonialiste et nulle en statistiques? Range tes idées, ma vieille, c'est fini le bon vieux temps des colonies! Alors que si elle en était restée à la proposition politique initiale ça aurait pu passer.


Trump et Macron sont beaucoup moins idiots – et autant que je puisse en juger moins sincères – qu'Allègre et de ce fait ne s'embarrassent pas d'étayer leurs discours concernant le “changement climatique” d'explications pseudo-scientifiques, avec eux c'est clair, il s'agit d'un positionnement politique. Certes Trump se présente comme “anti” et Macron comme “pro” mais la différence n'est que de discours. L'un comme l'autre ne souhaitent visiblement pas tenir compte de ce possible changement à cause anthropique mais ils ont, par nécessité, opté pour deux tactiques apparemment opposées. En Europe il y a une majorité de personnes qui acceptent le postulat de la cause anthropique, elles se répartissent sur tout le spectre politique et en face les détracteurs sont une minorité devenue, au cours des six ou sept dernières années, de moins en moins audible; aux États-Unis le niveau d'acceptation est moindre et fortement corrélé aux positionnements politiques. C'est bien sûr en rapport avec la religiosité, il y a une forte corrélation entre la “naïveté religieuse” et le rapport aux données scientifiques: plus on est “religieusement naïf”, plus on tendra au “scepticisme scientifique”, on le voit notamment en ce qui concerne la lecture littérale ou allégorique des textes dits sacrés, en Europe, y compris dans les pays supposés très croyants on tend aux lectures allégoriques; aux États-Unis la proportion de personnes ayant des lectures littéralistes est importante, et en certains lieux prédominante, d'où un fort rejet du darwinisme (bien que, en un apparent paradoxe, le “darwinisme social” soit bien mieux reçu). Le fort scepticisme concernant le “changement climatique” a la même corrélation. Les croyants les plus naïfs ont aussi tendance à être “anti-communistes”, à voter plutôt républicain et à être moins abstentionnistes que la population générale, raison pourquoi Trump maintient ou renforce sa popularité en réfutant le “changement climatique”, quelle qu'en soit la cause, en le réputant un complot, et un complot des “rouges”, ou des “jaunes” – des “jaunes-rouges”, des Chinois... Comme de toute manière il n'a aucune chance de susciter un fan-club chez les tenants de la cause anthropique, pourquoi se mettre à dos ses électeurs sceptiques sur ce sujet? Pour Macron c'est l'inverse, s'il veut conserver son électorat il doit faire comme les autres, verdir son discours.

Je ne sais pas si la corrélation “activités humaines” et “réchauffement climatique” est une causalité mais ça n'a pas d'importance, comme instrument de propagande c'est efficace précisément parce que c'est causal, et simple. Mais dangereux. Pas le changement climatique, l'instrument de propagande. On le voit très bien en ce moment. Quand un argument est trop simple il est facilement récupérable. Cela d'autant plus s'il suscite l'angoisse.


Je publie et vous laisse réfléchir là-dessus, si du moins vous le souhaitez.


Un billet à lire avec profit: «Le réchauffement climatique : pierre d’achoppement de la «science économique»?», par Hans.Cova. Je le mentionne parce qu'il a un rapport avec celui-ci. En ce qui me concerne, je suppose que le “changement climatique” a une composante anthropique importante mais non pas une cause anthropique parce que notre univers n'est pas causal, sinon très localement et très brièvement. Notre univers est stochastique,. Pour être précis, processuel et stochastique. Un processus stochastique est un «processus dans lequel à une variable x (déterminée ou aléatoire) correspond au moins une variable simplement probable». Un processus conjectural, comme l'indique l'étymologie: «Emprunté au grec στοχαστικος, “habile à conjecturer, conjectural”». Les humains ne sont pas séparables de leur milieu; comme le relevait quelqu'un, je ne sais plus qui, sur ma radio, il y a peu, “environnement” n'est pas le terme adapté pour désigner ce dont il est question, un mot plus valide est “milieu”, les humains ne sont pas environnés par leur écosystème, ils sont plongés dedans et ils en participe, il n'y a pas d'un côté Ma Pomme et de l'autre mon “environnement”: chaque fois que j'agis j'ai un effet sur mon milieu et mon milieu a un effet sur moi, mon action a des conséquences distantes dans l'espace et dans le temps, et des actions distantes dans l'espace et dans le temps ont des conséquences sur moi, l'univers est processuel, la vie est processuelle, je suis processuel – et stochastique.


Lundi 24 février 2020 matin, presque dix heures, il me faut publier – mes lectrices et lecteurs habituels savent pourquoi je dois suspendre quelque temps cette rédaction. Il est des choses beaucoup plus importantes que d'écrire.


Le billet cité de Hans Cova donne une bonne description de la situation écologique:

«Dans un récent article paru dans le mensuel Alternatives économiques, Christian Chavagneux s’étonne à juste titre de ce désintérêt flagrant. Alors que “les scientifiques ont fait leur part de travail”, en documentant abondamment les effets des dérèglements climatiques – et en démontrant que nos modes de production et de consommation, propres à un modèle économique à bout de souffle, entraînent des “dégâts environnementaux et humains de grande ampleur susceptibles de remettre en cause l’existence même de la planète et de l’espèce humaine” –, les économistes semblent curieusement se moquer “assez largement du sujet”».

La mention «remettre en cause l’existence même de la planète et de l’espèce humaine» est très exagérée. Pour exemple de la distance entre ces représentations catastrophistes, “collapsologiques” dirait-on en novlangue contemporaine, cette section de l'Oracle de Wikipédia, 2013, semaine 42:

«Vitrification.

  • Bonjour Oracle. J'ai lu quelque part que l'arsenal atomique US permettrait de « vitrifier la planète » : Qu'en est-il vraiment, quelle surface peut-on vitrifier avec l'arsenal existant ? Eh nah? (discuter) 19 octobre 2013 à 12:32 (CEST)
  • En tout état de cause, au mieux une trentaine de pourcent de sa surface, les terres émergées. OlivierHammam 19 octobre 2013 à 12:39 (CEST)
  • Non, beaucoup moins que ça - de l'ordre de 0,05 % de la surface des terres émergées. On peut voir sur ce site les rayons d'actions des différents types de bombes, d'autre part on lit dans Arme nucléaire que “En 1982, on estimait qu'il y avait environ 50.000 armes nucléaires dans le monde totalisant entre 12.000 et 14.000 mégatonnes” ce qui fait en moyenne 50.000 armes de l'ordre de 300 kt. Ce chiffre de 300 kt est un bon ordre de grandeur: des armes plus puissantes causent individuellement beaucoup plus de dégâts, mais la surface détruite par kt est moindre, parce qu'il y a une sur-destruction au centre. Inversement, à énergie égale, plus de petites armes causerait plus de dégâts en terme de km², mais représenterait un coût énorme parce que le coût d'une arme nucléaire ne dépend que faiblement de sa puissance.
    La zone de destruction d'une arme de 300 kt est de l'ordre de 200 km², donc si tout l'arsenal de 1982 (où il était au maximum) était dispersé de manière homogène sur un territoire, il y aurait de quoi détruire en gros 10.000.000 km². Les États-Unis ont une superficie de 9.629.048 km², donc c'est à peu près suffisant pour détruire totalement les USA, mais ça fait loin du compte pour la planète entière: les USA ne font que 6,3 % du total des terres habitées d'après Liste des pays et territoires par superficie. Le “bon” élément de comparaison, c'est que ça permet en gros de détruire toute la surface urbanisée du globe, mais en laissant les campagnes intactes.
    Ceci étant dit, s'il s'agit de vitrifier le sol, ça demande de le porter à des températures de plus de 1000 °C, donc le simple rayon de destruction ne suffit pas. La vitrification stricto sensu ne concernera au mieux que la zone couverte par la boule de feu, c'est-à-dire une surface de l'ordre du km² par tête. L'arsenal mondial de 1980 pouvait vitrifier un territoire de l'ordre de 50.000 km², 250x200, à peu près un territoire grand comme l'Irlande. De l'ordre de 0,05 % de la surface totale, donc.
    Et les irradiations, dans tout ça, me direz-vous? En fait, l'irradiation directe ne concerne en pratique que des lieux qui sont déjà au départ dévastés par le souffle de l'explosion et grillés par les rayonnements thermiques, donc ça ne change pas grand chose au résultat final. Dans le Bombardements atomiques d'Hiroshima et Nagasaki il y a eu de l'ordre de 200.000 morts, mais le syndrome d'irradiation aiguë n'a été constaté que pour 5 à 15% des décès, sur des victimes souvent fortement traumatisées par ailleurs (la cause de la mort est donc probablement multiple). Si les explosions sont faites trop près du sol (ce qui ne va pas dans le sens d'une efficacité militaire maximale, et tend donc à être en réalité évité), des retombées nucléaires peuvent faire plus de victimes à longue distance, comme le montre l'accident de Castle Bravo. Mais les niveaux mortels ne concernent que des zones limitées, et ne sont atteints que quelques jours. Après ~ un mois, il n'y paraît plus, les “zones radioactives interdites à jamais aux générations futures” sont des fantasmes de science-fiction.
    En même temps, un bombardement massif de ce type déclencherait des Tempête de feu qui vitrifieraient probablement le sol, donc la surface urbanisée de tout à l'heure se transformerait peut-être en désert vitrifié. Mais c'est impropre de considérer que la vitrification serait due aux explosions atomiques, parce que l'énergie correspondante viendrait en réalité de la combustion des matières locales, pas de l'explosion proprement dite; c'est comme si on disait qu'une allumette suffit à vitrifier une forêt - en un sen c'est pas faux, mais ça ne reflète pas du tout l'énergie de l’allumette, plutôt l'inflammabilité de la forêt. Mais même en prenant cette interprétation, on ne “vitrifie” que les 6.3% de tout à l'heure, donc plus de 90% des surfaces (montagnes, plaines,...) ne sont pas directement concernées par ces explosions.
    C'est déjà un bon argument pour vivre à la campagne, et si l'urbanisation concerne 50% de la population en 2000, ça veut dire que la moitié de la population a des chances très raisonnables de survivre dans l'immédiat à une telle apocalypse. Ceci étant, les survivants n'auront pas dans un sort très enviable. D'une part à moyen terme, évidemment, l'anéantissement de tout le tissu industriel et urbain fait qu'ils seront condamnés à vivre à l'âge de la pierre faute de moyens leur permettant de produire autre chose comme outils et comme source d'énergie (vous savez domestiquer une vache, vous?). Ce serait suffisant en tout cas pour anéantir la civilisation (pas l'humanité, même si c'est une piètre consolation). Mais surtout d'autre part, à court terme, la suie dégagée par la Tempête de feu ci-dessus entraînerait un obscurcissement massif et durable du ciel, donc un hiver nucléaire voire peut-être un effet suffisant pour déclencher une petite ère glaciaire artificielle. L'article en:Nuclear winter est assez ... refroidissant sur ce sujet.
    Bref, si l'arsenal nucléaire est insuffisant pour vitrifier la planète, il est probablement suffisant pour la congeler. C'est peut-être pour ça que la course aux armements a été appelée la guerre froide, en fait ...
    Cordialement, Biem (discuter) 20 octobre 2013 à 11:08 (CEST)
  • Ouahou, même si cela part en divers sens, à forcément étudier de plus près, très intéressant tout ce que tu as dit Biem. J'ai eu plaisir à lire ce que tu as écrit ; merci à toi. --Epsilon0 ε0 21 octobre 2013 à 21:56 (CEST)
  • Très intéressant tout ça, en effet. Merci. >O~~H< 24 octobre 2013 à 19:32 (CEST)
  • Merci pour cette réponse très détaillée. Effectivement, une vitrification de 0,05 % de la surface des terres émergées est négligeable, mais en même temps, la catastrophe que serait un hiver nucléaire est évidente. Merci encore, Eh nah? (discuter) 20 octobre 2013 à 22:07 (CEST)».

Supposer que l'action humaine peut «remettre en cause l’existence même de la planète et de l’espèce humaine» c'est rester dans l'optique dépassée des humains «comme maîtres et possesseurs de la nature» en oubliant le “comme”. C'est bête à dire mais les humains impactent leur milieu, ce qui met en risque ce milieu seul, au plus sa périphérie, et principalement les individus de leur genre, les vertébrés terrestres en premier. Même pas sûr que dans le cas du “dérèglement climatique” ça mette autant en péril notre espèce que dans celui de “l'hiver nucléaire” mais en tout cas, même après une catastrophe de ce genre la planète continuera d'exister et s'en remettra. L'exemple récent de la dernière “extinction de masse”, celle d'il y a environ 65 millions d'années, montre quelle pourrait être la conséquence d'un tel phénomène: dans l'écosystème global, la biosphère, il y a des “étages”, tout en haut les espèces les plus complexes, aujourd'hui comme il y a 65 M/a les vertébrés endothermes à respiration aérienne, et en outre faisant système, hier les dinosauriens, de nos jours les mammifères, tout en bas, comme depuis l'origine de la vie les bactéries et virus; les individus tout en bas seront très peu touchés, ceux tout en haut seront très touchés, comme ils le sont déjà, et comme leur système propre sera très déséquilibré ça mettra en risque mortel ces espèces mais plus on descendra dans les étages moins les sous-systèmes seront atteints. Après quelque temps – quelques dizaines ou centaines de milliers, ou millions d'années, le système résultant aura établi son propre processus d'harmonisation, jusqu'à la prochaine catastrophe. Qui ne sera jamais la fin du monde ni la fin des temps, sinon dans environ cinq milliards d'années ou si, entretemps, un bolide de dimension notable, genre le quart de la masse de la Terre, la percute et la transforme en débris épars, une nouvelle “ceinture d'astéroïdes”.

Le passage le plus intéressant dans la citation du billet de Hans Cova est:

«en démontrant que nos modes de production et de consommation, propres à un modèle économique à bout de souffle, entraînent des “dégâts environnementaux et humains de grande ampleur [...]”».

Je précise, le plus intéressant dans le cadre de cette discussion, tout le billet est intéressant mais traite la question sous un autre angle. Ce passage-là pointe le “vrai” problème, la question importante: nos modes de production et de consommation entraînent des dégâts environnementaux et humains de grande ampleur. Vrai entre guillemets parce que j'ai un rapport distant à la vérité; le vrai et le faux sont de l'ordre de l'opinion, il est une forme d'opinion valide car reposant sur les preuves, l'opinion de type scientifique, qu'on peut considérer vraie «jusqu'à preuve du contraire», et une forme d'opinion admissible ou inadmissible mais ni vraie ni fausse, et reposant sur les croyances. Même le terme “problème” est douteux. À titre personnel et en tant que membre de l'espèce la possible dégradation accentuée de mes conditions de vie et la possible disparition de mon espèce me semblent un problème, mais cela est une opinion assez partisane, que je meure (ce qui se produira certainement) ou que mon espèce disparaisse (ce qui se produira certainement) ne changera pas grand chose à la réalité, sinon qu'elle continuera sans nous.

La conscience des «dégâts environnementaux et humains de grande ampleur» de «nos modes de production et de consommation» n'est pas très récente, en fait elle est au moins aussi ancienne que la “révolution industrielle”. La précision «propres à un modèle économique à bout de souffle» me paraît douteuse, ça dépend de ce que l'auteur considère constituer de “modèle économique”; d'après ce que j'en comprends, ça serait celui dénommé “néolibéral”, or le tropisme à la constitution de sociétés aux processus provoquant des «dégâts environnementaux et humains de grande ampleur» précède ce type de modèles et s'est produit, et se produit encore, dans des sociétés pas vraiment libérales, genre URSS ou Chine communiste. Quoi qu'il en soit cette “conscience environnementale”, plus exactement “conscience écologique”, est ancienne. Le GIEC a certes «document[é] abondamment les effets des dérèglements climatiques» et repéré une composante anthropique importante mais les humains ne sont ni cause ni effet, ils sont à la fois comme individus, comme sociétés et comme espèce des variables parmi bien d'autres, les humains en eux-mêmes ne causent pas ce changement, mais leur interaction avec le milieu induit une modification globale du système qui provoque une modification des processus climatiques allant dans une voie problématique – problématique pour les humains. Factuellement, le changement climatique en cours est ennuyeux mais pas très problématique, ce n'est pas le premier du genre, même à époque récente (Petit Âge glaciaire, épisode particulier de 1815-1816 suite à l'éruption du volcan Tambora, épisode antérieur de 1257-1258 suite à l'éruption du Samalas, etc.), et quand ça dure, et bien, on s'adapte. Pas toujours aisément, mais on s'adapte. Le vrai (sans guillemets) problème, ce sont les «dégâts environnementaux et humains de grande ampleur» induits par les processus qui se mirent en place et se développèrent dans le cadre de la “révolution industrielle”.

Pour affronter un problème les humains ont deux moyens: la dialectique et la sophistique. Le plus efficace est le premier mais sa mise en œuvre n'est pas aisée. Il requiert de se comporter pendant un moment à l'inverse de ce qu'on fait habituellement. On doit cesser d'agir, se poser le cul, réfléchir, discuter, bref, ne rien faire. C'est contre-intuitif: habituellement on suppose que pour régler un problème il faut agir. Ce qui bien sûr est idiot, les problèmes que posent les humains aux humains donc à eux-mêmes découlent nécessairement de leur manière d'agir, donc agir pour tenter de résoudre un problème au mieux ne le résout pas, souvent y ajoute un nouveau problème. Dans L'An 01, Gébé exposa de la manière la plus dense le principe de base de la démarche dialectique: «On arrête tout, on réfléchit, et c'est pas triste». La démarche sophistique est symétrique: on n'arrête rien, on ne réfléchit pas, et c'est triste. Peu efficace mais simple à mettre en œuvre. Sa simplicité même la fait percevoir intuitivement comme préférable puisque pour la réaliser “on ne change rien” – on ne change rien aux processus sociaux habituels. Ce qui nécessairement ne peut déboucher sur une solution. Le “changement climatique” découle d'une démarche sophistique. L'idée est, “faire prendre conscience du problème”, lequel est donc les «dégâts environnementaux et humains de grande ampleur» découlant de «nos modes de production et de consommation»; ces dégâts sont imperceptibles, sauf localement quand il y a une catastrophe notable, comme récemment en France avec l'accident industriel dans l'usine Lubrizol à Rouen; comme ces accidents sont locaux ils n'ont pas d'efficacité en tant que signaux, à preuve le fait que désormais, moins de six mois après, cet accident est devenu non significatif, un incident qui émergea brièvement pour disparaître très vite. Les accidents sont vite oubliés, les dégâts constants mais diffus et invisibles sont indiscernables. Lors d'un débat avec une abonnée de Mediapart j'avais relevé ce fait intéressant: l'accident de Lubrizol était le second “accident industriel” de cette usine en moins de dix ans, le précédent étant même encore plus important, diffusant un nuage toxique «dont l'odeur était perceptible bien au-delà du site rouennais par plusieurs centaines de milliers de personnes, le panache allant du sud de Londres à la région parisienne». Excusez du peu... Le deuxième en moins de dix ans et le cinquième pour cette usine et ses sites annexes en un peu plus de quatre décennies. En fait même le sixième car en 2019 il y en eut deux, l'un dans une annexe, qui avait déjà connu un accident similaire en 2003, l'autre dans le site principal trois semaines plus tard.

Cette usine est illustrative d'un fait notable: les accidents ne sont pas significatifs. Un humain, et un être vivant en général, ne considère significatif qu'un événement notable et habituel; les dégâts environnementaux ne sont pas notables parce que progressifs et de faible intensité, donc non significatifs; les accidents ne sont pas habituels donc non significatifs. L'usine en question est classée “Seveso 2 seuil haut” depuis 2009, donc “risque majeur”. Le nom de cette directive fait référence à la catastrophe de Seveso en 1975 (année du premier incident notable à Lubrizol-Rouen), ce qui indique deux choses: les usines “classées Seveso“ sont considérées comme pouvant générer un accident industriel du niveau de celui de Seveso; le nom choisi indique clairement que les concepteurs de cette directive font l'hypothèse que ces sites connaîtront un accident industriel. L'usine Lubrizol démontre que les concepteurs de cette directive ont raison. Le fait que cette usine a connu en 2019 ses cinquième et sixième “accidents” démontre que ce ne sont pas des accidents mais des événements prévisibles; aléatoires mais prévisibles. Enfin, le maintien de cette usine à proximité d'une zone résidentielle après six accidents dont deux très importants démontre ce que dit: les accidents ne sont pas significatifs. Le principe général concernant les “accidents” suit cette logique: comme c'est rare c'est imprévisible; comme c'est rare ça ne peut pas se produire de nouveau; conclusion: il n'y a plus de risque. Les “accidents industriels” sont très prévisibles, tellement prévisibles que nos “responsables” inventent des directives et règlements (en général peu efficaces) pour anticiper l'organisation des secours lorsqu'ils se produiront; supposer qu'un accident advenu protège de l'advenue d'un accident nouveau ressort de la pensée magique et n'est jamais confirmée par les faits, comme n'importe quelle autre pensée magique. Voici exposé en bref la raison pour laquelle la démarche dialectique est difficile à mettre en œuvre: entre les “responsables” qui savent que le prévisible a toutes chances de se produire mais se contentent de l'anticiper sans vraiment chercher des solutions pour qu'il ne se produise pas, comme de cesser de jouer avec les allumettes, et les “irresponsables” qui préfèrent croire que des événements prévisibles et catastrophiques ne peuvent pas se produire deux fois au même endroit il est difficile d'arrêter tout et de réfléchir.

Le “changement climatique“ est un argument sophistique en ce sens que contrairement au fait indéniable des «dégâts environnementaux et humains de grande ampleur» c'est un phénomène observable, mais contrairement à ces dégâts la cause anthropique est indémontrable. Factuellement, cet argument ressort de la pensée magique, il n'est ni vrai ni faux et il faut y croire pour le voir.


Il y a un “avant le réchauffement” et un “après le réchauffement”. Non pas un moment qui précède ce réchauffement et un moment qui le suit, ce qui est de l'ordre du possible, mais un moment avant que le concept “réchauffement climatique” est inaudible, invisible, et un moment où il devient audible, visible, où il devient un incontournable du discours médiatique et politique, et un lieu commun dans les conversations de table ou de bistro. Avant ce moment, tout événement météorologique notable est non significatif car supposément rare et imprévisible; pour les anciens, à la rigueur il fait partie de la série «Mon bon monsieur, y a plus de saisons! C'est vrai ma bonne dame! Tout ça c'est à cause de la Bombe!», mais faut avoir au moins trente-cinq ou quarante berges vers l'an 2000 pour connaître ce lieu commun, déjà bien éculé et rendu caduc après 1989. Le lieu commun “Y a plus de saison” est éternel mais sa cause magique varie dans le temps. Pendant une durée approximative de quinze ans, le dernier lustre du précédent millénaire et la première décennie de l'actuel, il n'y avait pas de cause magique déterminée; à partir de 2011 ou 2012, la cause magique devint “le réchauffement”; entre 1995 et 2010, un gros truc du genre tempête de la fin décembre 1999 en Europe ne s'expliquait pas par cette cause magique; en février 2020 n'importe qui sait que, à ma bonne dame! La tempête Ciara c'est à cause du réchauffement!

L'intérêt sophistique de cette association entre “dérèglements” et “changement climatique” est simple, puisque sophistique: quand on peut attribuer une cause à un “accident climatique”, tout nouvel accident est la confirmation qu'il y a bien un “changement climatique”; et comme la cause anthropique est devenue indéniable (non pas qu'on ne puisse en douter, mais on ne peut plus la nier sans passer pour un con ou pire, pour un salaud), chaque nouvel “accident climatique” (en réalité, accident météorologique) confirme cette évidence, “il faut faire quelque chose contre le réchauffement”. Ceci illustre pourquoi un argument sophistique est inopérant quand on veut “changer les choses”: quand l'argument est irrationnel; la solution est irrationnelle. Quand on argumente à partir d'une émotion, ici la peur, on aura une réaction émotionnelle, laquelle est toujours “faire quelque chose”; comme le problème découle de “ce qu'on fait”, une solution du type “faire quelque chose” ne peut pas résoudre le problème...

Conclusion provisoire: il n'y a pas de bon usage de la sophistique.


Je viens de penser à un argument sophistique acceptable pour contester la cause anthropique du réchauffement climatique. Non que j'y tienne, en ce qui me concerne je considère valide le motif réel, mettre fin à un système social problématique, mais ça m'agace qu'on use d'un argument spécieux pour ce faire, ça ne peut qu'aller contre ce but en induisant une agitation inutile.

Donc, un argument vraisemblable. L'article sur le Petit Âge glaciaire précise sous cette image:

La chronologie des oscillations du Petit Âge glaciaire varie selon les études, mais toutes s'accordent sur une baisse générale de la température moyenne entre les années 1303 et 1860. © Source: Wikimedia La chronologie des oscillations du Petit Âge glaciaire varie selon les études, mais toutes s'accordent sur une baisse générale de la température moyenne entre les années 1303 et 1860. © Source: Wikimedia

Donc, «entre les années 1303 et 1860». Avant ce “petit âge” les températures moyennes sont plus élevées, après aussi. La hausse consécutive à ce “petit âge” n'est qu'en partie corrélée à l'augmentation de la dépense d'énergies fossiles et non corrélée à la période antérieure de forte consommation d'énergies carbonées non fossiles et au déboisement important qu'elle induisit puisque dans cette première phase “énergivore” les températures tendent à baisser. Conclusion (indémontrable mais vraisemblable), le réchauffement (dont celui qui précède l'optimum médiéval) comme le refroidissement semblent faiblement ou nullement corrélés aux activités humaines.

 

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