Tracts de crise: Des pays en guerre (Anne Nivat).

Qu'est un pays en guerre? Un pays dont les autorités disent qu'il est en guerre, surtout s'il ne l'est pas. Ou un pays en guerre dont les autorités ne disent rien car chien qui mord n'aboie pas.

Depuis le début de la crise sanitaire, le président Emmanuel Macron a prononcé quatre allocutions télévisées. Dans les premières, en qualifiant de «guerre» une crise sanitaire, en comparant nos soignants à des «soldats», le but du chef de l’État était de mobiliser. Le 13 avril, la métaphore guerrière est comme épuisée. Tout ennemi est imprévisible, mais, entre combattants humains, on tente de prévoir l’inattendu de l’autre. Dans une crise sanitaire, le virus n’est pas cet homme qui a ses propres intentions et que la tactique doit deviner.
Même si l’ennemi est en pointillé, une information obsessionnelle et focalisée sur la pandémie a envahi nos médias au point de ne plus engager notre attention sur un sujet différent. En tant que reporter de guerre, j’ai assez souffert de cette tendance à se préoccuper des tracas de l’Autre uniquement lorsque nos combattants, donc nous-mêmes, étions impliqués. Lors des guerres d’Afghanistan et d’Irak, la cohorte de journalistes gonflait à l’aune de l’engagement militaire. Les soldats rentrés, les guerres étaient oubliées.


Trop lointaines, trop complexes, et surtout, sans conséquences concrètes sur la vie de nos concitoyens: notre société s’est désintéressée de ces confits lointains dont aucun n’est véritablement achevé aujourd’hui. Quand le nombre de départs de ressortissants français pour «faire le djihad» au Moyen-Orient a explosé, nous avons découvert – tard, trop tard peut-être – la profondeur des changements à l’œuvre: comme un boomerang empoisonné, le religieux disparu chez nous est réapparu là-bas, prenant le visage de Français qui avaient succombé à la propagande djihadiste. Au milieu des années 2000, des mères de ces combattants me suppliaient de les aider à les retrouver… Parfois ces garçons de Toulouse ou de la banlieue parisienne étaient morts au combat. Désemparées, elles m’imploraient de retrouver l’épouse et les petits-enfants restés loin.

Aujourd’hui, la focalisation quasi totale de l’information sur nos soucis face à la pandémie est troublante. Elle est un enfermement supplémentaire et toxique à l’intérieur du confinement décidé par nos autorités. Chez nous, le coronavirus contraint nos vies, ce dont nous nous plaignons, mais, dans les pays en situation de vraie guerre, où la peur envahit tout, l’atmosphère générale n’est pas seulement «anxiogène», elle est mortifère.
Ni en Afghanistan, ni en Irak-Syrie, ni même en Tchétchénie on ne vit sereinement et confortablement aujourd’hui. «Dans nos campagnes reculées, pendant la journée, on combat le coronavirus ; la nuit, on combat les talibans», me racontent différentes sources afghanes. En Afghanistan, après plus de 18 années de confit, 12 000 soldats étrangers sont censés quitter le théâtre d’opérations dans les 14 mois.
Ce 29 février, États-Unis et représentants des talibans ont signé un accord stipulant le retrait des forces étrangères. Mais il revient aux militants extrémistes de conclure la négociation avec le gouvernement afghan. Une tâche ardue car les talibans considèrent avoir gagné contre les Américains et estiment superflu de négocier la moindre paix avec des compatriotes. En réalité, ces extrémistes n’ont jamais abandonné leur désir initial de recréer l’émirat islamique (et donc de remettre en vigueur la charia) et poursuivent en ce sens leur campagne militaire. Le 28 mars, au Badakhshan, pour exprimer leur refus de ces pourparlers, des talibans ont attaqué des administrations, faisant de nombreuses victimes. Le 1er avril, au moins huit civils sont morts, des enfants surtout, alors qu’ils voyageaient à travers la province de Helmand, contrôlée par les talibans à l’exception de sa capitale.
En Irak où la coalition menée par les États-Unis (5.200 soldats) a récemment rendu trois bases militaires aux forces locales, le 17 mars, l’une d’elles a été la cible d’attaques, la troisième en une semaine. À Bagdad, depuis l’assassinat par les forces américaines du général iranien Soleimani en janvier 2020, la situation reste tendue: on ne compte plus les offensives à la roquette contre l’ambassade. Le pays est sous couvre-feu depuis le 17 mars, un «détail» auquel les Irakiens sont tristement habitués. Une amie irakienne naturalisée française, rencontrée au plus fort de la guerre en 2006 dans l’hôpital tenu par des milices terroristes d’un quartier chiite de la capitale, exhorte par téléphone sa famille restée au pays à se protéger. Médecin urgentiste en Irak en pleine guerre, elle officie aujourd’hui comme interne… à l’hôpital de Mulhouse, dans la section Covid-19.
En Syrie où aucun cessez-le-feu ne tient, comment concevoir une quarantaine? Un million de réfugiés vivent entassés sous des tentes et dans des bâtiments abandonnés et ne peuvent envisager de se laver les mains quand il n’est tout simplement pas possible de se laver tout court, sans eau courante.
En Tchétchénie enfin, où il est si difficile pour un jeune de 20 ans de se projeter dans un avenir apaisé, les frontières avec le reste de la Russie sont closes depuis le dimanche 5 avril malgré les protestations du premier ministre russe. Faute de masques et de blouses, hôpitaux et dispensaires ont été fermés en plusieurs endroits et leur personnel envoyé en vacances. Après avoir minimisé le virus, Ramzan Kadyrov, le tyran pro-Poutine qui dirige la République
depuis une décennie, a fait poser des scellés sur toutes les maisons de la capitale pour empêcher la population de sortir et menace de «fusiller» ceux qui violent le confinement. Terrorisée, la population dissimule ses malades et ses morts du Covid-19 considérés comme des terroristes.
Loin de nos bulles de confort occidentales, bonnes paroles et injonctions à la raison des autorités restent inaudibles. Si, en France, la menace du virus pèse pour chacun d’entre nous, là où des guerres entre humains se poursuivent en silence, la pandémie apparaît tout juste comme un souci supplémentaire, quasi banal, dans l’ultraviolence du quotidien.


Anne nivat, grand reporter indépendante, a sillonné, seule, les théâtres de guerres les plus hostiles au Moyen-Orient, en Russie post-soviétique et en Asie centrale. Elle a notamment publié chez Fayard Chienne de guerre (2000, prix Albert-Londres), Bagdad zone rouge (2008) et Les Brouillards de la guerre (2011). Son livre Dans quelle France on vit (fayard, 2017) est aussi une émission de télévision éponyme sur RMC Sstory.


 

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