Tracts de crise: Information de crise (Claire Chazal).

M'est arrivé d'écrire des trucs sur la désinformation de crise. Et aussi d'écrire sur la défense corporatiste des journalistes, qui s'articule sur un certain nombre de lieux communs. Ce “tract de crise” en est l'illustration.

Dans notre vie de journaliste, nous avons bien sûr dû rapporter de nombreux drames collectifs : inondations, tempêtes, vagues terroristes, mais également l’incendie de Notre-Dame, qui engageaient la responsabilité de chacun et la solidarité de tous. Dans ces situations, la télévision joue un rôle tout particulier d’amplificateur, comme de pacificateur.
Équilibre, hélas, difficile à trouver entre le sensationnalisme et l’appel à la raison et c’est là que nos médias doivent s’interroger. Le traitement de l’épidémie de coronavirus, qui envahit naturellement tous les écrans, nous pose, à nous journalistes, bien des questions: choix des intervenants, spécialistes ou hommes politiques, litanies des chiffres de mortalité, emplois de termes précis et non-anxiogènes, tout compte jusqu’au visage des présentateurs, leurs regards, leurs intonations, leurs débits.


Comment informer sans céder à la panique? Faut-il servir de relais à la parole publique qui appelle la nation à entrer en guerre contre un ennemi indétectable?
Il va de soi que les chaînes d’information en continu, qui ont rendu compte à satiété du mouvement des Gilets jaunes ou des blocages dus au rejet de la réforme des retraites, traitent presque 24 heures sur 24 de la crise sanitaire et elles n’ont jamais rassemblé autant de téléspectateurs.
Des records d’audience qui vont asseoir pour longtemps leurs positions dans le paysage audiovisuel. Elles ne peuvent faire autrement. Chacun veut savoir tout et tout le temps. Et elles rendent à leur manière un service par leur présence permanente, leur déroulant d’informations pratiques et les points quotidiens des autorités sanitaires.
Avant d’émettre des doutes, saluons d’ailleurs la mobilisation des reporters, cameramen, monteurs, mixeurs qui sont contraints à la vie en collectivité pour informer le plus grand nombre. Les rédactions ont beau s’alléger, rationaliser les tâches, la promiscuité est inévitable. Il y a un certain courage à aller sur le terrain, à rester sur les plateaux, dans les studios ou dans les régies. La presse participe à sa façon à un combat citoyen (combat que les soignants mènent
bien sûr en toute première ligne et dans des conditions uniques d’abnégation, de dévouement, d’oubli de soi). Le générique d’un journal de 20 heures c’est le signal, peut-être illusoire, que la mission est lancée, que l’on va tenter par le calme, le sérieux, la prudence, la douceur de la voix, d’accompagner l’émotion collective.
J’entendais, il y a quelques jours, François Sureau défendre, à juste titre, les libertés publiques, forcément malmenées temporairement par les mesures autoritaires de confinement et un mode de gouvernement par ordonnances. Il s’interrogeait aussi sur la liberté de la presse, estimant au passage que les journalistes n’avaient pas à «rassurer» le lecteur ou le téléspectateur. Pour avoir occupé une antenne de très grande écoute, à des moments sombres de notre histoire collective, je serais plus nuancée. Le 11 septembre 2001 par exemple, quand les tours jumelles s’effondrent à Manhattan, c’est bien sûr la sidération. Et l’impression que nous cessons, nous Occidentaux, de vivre en paix. La peur s’installe, d’un ennemi que l’on ne connaît pas et que l’on ne sait pas où et comment combattre. La nation fait bloc, comme après les attentats contre Charlie Hebdo ou l’Hypercacher. Pendant plusieurs jours les chaînes sont intégralement dédiées à l’actualité. Nous campons sur le plateau à l’affût des moindres images, d’abord sans comprendre puis en essayant peu à peu de bâtir des hypothèses. L’angoisse est palpable. Et je crois m’être dit alors que ma responsabilité était de ne laisser paraître en aucun cas ma propre tension et mes propres craintes. Bien sûr nous voulions être présents partout, au plus près de l’événement, multiplier les directs et assurer la transparence de l’information, mais nous avions aussi l’obsession de la prudence et de l’utilisation réfléchie des images les plus dures (ne pas rééditer l’erreur du charnier de Timisoara).
Pour tout dire, j’avais envie de rassurer le téléspectateur, peut-être pour me rassurer moi-même. Et je n’attendais finalement pas autre chose d’un ministre de l’Intérieur invité au 20 heures pour décrire un vaste dispositif de sécurité. Les polémiques n’étaient pas de mise.
La crise actuelle, tout aussi inédite que les attaques terroristes, a plongé les journalistes dans la même stupéfaction. Il n’y a pratiquement pas eu de précédents pour eux, le virus Ebola ou le SRAS ayant eu peu d’impact sur nos pays. Jamais nous n’avions vécu de confinement planétaire et de blocage de toute une société! Une guerre contre un organisme vivant, virus pirate que l’on ne cerne pas et contre lequel le courage est de s’enfermer. Il faut accepter de ne pas comprendre, de donner la parole à des sachants qui cherchent encore, des médecins qui doutent forcément et à un personnel politique qui a encore moins de certitudes mais dont on conteste peu les hésitations.
«L’homme avance dans le brouillard», disait Kundera. Les représentants du pouvoir, bien que tâtonnant, occupent l’antenne, et cela n’était pas arrivé depuis bien longtemps.
Mais aujourd’hui l’essentiel s’est déplacé comme si les grandes peurs moyenâgeuses de la peste ou du choléra nous emmenaient tous dans une sorte de mouvement anti-moderne. Pourra-t-on continuer d’être nourris, gavés, dominés et parfois vidés de toute capacité de jugement par cette épilepsie communicante?
Les nouvelles technologies (réseaux sociaux et autre Instagram), en nous surinformant, nous ont inoculés le virus de la rapidité et pour tout dire du raccourcissement de la pensée, ce qu’Alain Badiou appelle «la paralysie mentale bravache». Les rumeurs vraies mais aussi souvent fausses alimentent nos peurs. Il faut dire que tous ces drames sont propices aux diffusions les plus délirantes, aux messages manipulateurs ou complotistes et à toutes les superstitions. Le coronavirus nous oblige à ralentir, à nous concentrer, à relativiser et à envisager la complexité des êtres humains et des situations. Et les médias doivent entendre l’injonction. Une injonction d’intelligence. Le téléspectateur n’est pas moins concerné par tous ces bouleversements. Il peut exercer son sens critique, diversifier ses sources d’information et ne pas se laisser submerger par le flot catastrophiste comme il le fait parfois avec un certain plaisir masochiste. Il peut aussi se donner quelques respirations, ne pas laisser la télévision en fond sonore et faire une consommation responsable et parcimonieuse des médias en choisissant ses programmes en replay, ses podcasts, autrement dit son temps personnel d’acquisition de savoir et de connaissance. C’est déjà une petite révolution.


Pas trop envie de discuter de ce “tract de crise”, juste pour mentionner qu'on y trouve tous les poncifs des trois dernières décennies (et même un peu ou beaucoup plus longtemps pour certains) tels que, ici implicite, «l'information va de plus en plus vite», ou depuis 1990 «la leçon de Timisoara», tellement mal apprise qu'on doit la rappeler chaque fois qu'un emballement similaire a lieu, la “responsabilité du spectateur” qui excuse en creux l'irresponsabilité des médiateurs, et le lieu commun le plus ordinaire «la crise actuelle inédite», qui amène notre “journaliste” à expliquer que la pandémie actuelle n'a jamais eu de précédent (il n'y en eut que trois ou quatre au XX° siècle, c'est vrai...). Plutôt, je vais republier ici quelques vieux articles qui montrent qu'avant 2004 on avait des explications (et plus ou moins excuses) similaires bien avant que «les nouvelles technologies (réseaux sociaux et autre Instagram)» ne figurent comme la nouvelle explication des dérives journalistiques...

C'est ainsi, l'information va toujours à la même vitesse et l'inédit est très rare...

 

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