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Billet de blog 25 janv. 2022

La France noire.

Certains, Ma Pomme par exemple, contestent la validité de cette notion en tant que définissant une population clairement déterminée constituant cette “France noire”. Mais prenons-là au sérieux: c'est quoi alors la “France noire”? Et bien, difficile à déterminer...

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Ce billet part d'un article de Julien Sartre du 23 janvier 2022 dont le titre est «Cette France noire qui vote Le Pen», qui construit au moins deux ensembles conceptuels, la “France noire” et la “France non noire”. Le fractionnement étant un tropisme infini on peut supposer bien d'autres catégories, basées sur la couleur de peau ou autres critères – vous en connaissez plusieurs je suppose. Pour être précis, ce type de fractionnement définit toujours deux ensembles, la “France non fractionnable” et la “France fractionnable”: chaque fraction s'oppose à toutes les autres et toutes les fractions s'opposent à un même objet, supposé “non fractionné”. Il serait idiot de vouloir définir cet objet car il ne se construit pas positivement, en tant que “France ceci et cela et cela encore” et toute la suite de “critères non fractionnants”, mais négativement: ce qui reste de la population française n'entrant pas dans une catégorie fractionnelle. Un objet très variable, par exemple dans les années 1970 encore, et même durant la décennie suivante et un peu de celle d'après, la population “d'origine européenne” autre que “française de souche” était largement considérée “fractionnelle”; en ce début de XXI° siècle ça n'a pas cessé mais c'est désormais très minoritaire. Disons que les titres «Cette France ibérique qui vote Le Pen» ou «Cette France italienne qui vote Le Pen» apparaîtraient immédiatement non pertinents à un auteur d'article à publier sur Mediapart, qu'il adhère ou non à cette idée. Je suppose d'ailleurs qu'il aurait quelque difficulté à proposer «Cette France jaune qui vote Le Pen» ou «Cette France basanée qui vote Le Pen», et bien sûr, il ne pourrait même pas penser «Cette France juive qui vote Le Pen» – non pas ne pas penser la chose, mais penser le titre nommant la chose, une “France juive”.

Pourquoi la rédaction de Mediapart accepte-t-elle le titre «Cette France noire qui vote Le Pen» alors qu'elle en refuserait tout autre nommant une “France colorée” d'autre nuance? C'est une question. Il y a bien des réponses, qui ne s'excluent pas les unes les autres. Qui pour moi se résument en une: il y a une évidence pour la rédaction de Mediapart à voir “les noirs” comme une catégorie sociale “naturelle”, il y a donc une différence ontologique entre la “France noire” et la “France non noire”. Pour moi, ça part de cette forme d'antiracisme qu'on peut qualifier de “racisme inversé”, supposer que telle fraction de la population “racisée” est ontologiquement préservée de certaines opinions, entre autres du racisme et de la xénophobie.

Avant de poursuivre, il faut s'entendre sur ce qui en France peut ou non figurer dans cette classe. La couleur de peau est un des éléments mais non le seul et non toujours pertinent, il existe par le monde beaucoup de populations à la carnation suffisamment sombre pour être qualifiable “noire”, entre autres en Océanie et en Inde du Sud, mais d'autres traits phénotypiques les distinguent de la plupart des populations de l'Afrique dite noire. Là-dessus, il existe toute une population qui sur l'aspect de la carnation serait plutôt qualifiable de “bistre” dans ses nuances les plus claires, proches de la nuance “safran”, une nuance brun moyen, mais qui par d'autres caractères phénotypiques est proche des “noirs noirs”. En même temps ma précédente proposition, l'exclusion des populations “noires” d'Inde ou d'Océanie, n'est pas si tranchée, à Madagascar par exemple il y a deux ensembles de populations qui aujourd'hui encore se mélangent très peu, l'une originaire du continent africain, l'autre qui a ses origines dans les populations “austronésiennes”, dont la carnation est très variable, de brun très foncé à “blanche”, c'est-à-dire rosée, mais qui par ses traits phénotypiques est identifiable comme “malgache” donc “africaine”, donc “noire”. Et bien sûr il y a le cas des “sang-mêlés”, des populations françaises ayant une ascendance en partie “noire (d'origine) africaine”. Ben là ça dépend de beaucoup de choses. Prenez une personne comme Corinne touzet:

Corinne Touzet en 2004 © Source: Wikimedia Commons

Les aléas de la génétique font qu'elle a hérité des traits phénotypiques de la part “européenne” de ses ascendants, ce qui la distingue notablement de sa grand-mère paternelle qui a toutes les caractéristiques signalant une origine ouest-africaine; d'autres membres de sa famille de même génération qu'elle et avec un mélange d'origines équivalent ont un phénotype nettement plus “africain”, y compris parfois pour la carnation. Qu'elles le soient ou non, ces personnes ont de fortes chances d'être perçues comme “noires” parce qu'elles ont les autres traits; inversement, serait-elle un peu plus sombre de peau, Corinne Touzet n'a aucun autre trait permettant une supposition immédiate de “négritude”.

La catégorie “France noire” pose un problème non plus ontologique mais logique: construire une catégorie subjective comme catégorie objective, une classe indéterminée comme classe déterminée. Voici une des “définitions” proposées dans la page de commentaires de l'article:

«La France noire, ce sont les descendants des Africains mis en esclavage jusqu'en 1848. En 1946, les gouverneurs coloniaux sont renommés préfets et leur population devient française, mais elle est reste toujours sous je joug des descendants des esclavagistes. Les plus chanceux deviennent fonctionnaires».

Une définition qui pose plusieurs problèmes. Le premier est celui pointé pour Corinne Touzet: elle est “descendante d'esclaves africains” mais bon, ça ne se voit pas sur sa gueule, “bien de chez nous” dirait un chroniqueur du site fdesouche.com, et en outre elle est au mieux “un quart d'ascendance esclave”, plus probablement d'une telle ascendance pour un huitième ou un seizième, rapport au fait qu'il y a au moins une ou deux générations postérieures à la fin de l'esclavage avant celle de sa grand-mère. Pour précision, ce que dit sur elle n'est pas certain, jamais vu la tête de sa mère-grand, mais il est exact qu'elle a des “ascendances esclaves” comme dirait notre définisseur, et en revanche elle a mis en fiction cette ascendance dans le téléfilm Un parfum de Caraïbes où elle se représente en tant que petite-fille d'une femme qui a toutes les caractéristiques phénotypiques requises:

Jody Valente, chanteuse et actrice française. © Source: Wikimedia Commons

Je m'interroge donc: pour le producteur de cette définition, jusqu'à quelle proportion de “sang esclave” peut-on figure dans la “France noire”: un seizième, un trente-deuxième, moins, plus? Et, un nègre affranchi et devenu propriétaire d'esclaves est-il “d'ascendance esclave” ou “d'ascendance esclavagiste”? Dans le second cas, aussi sombres de peau seraient ses descendants, ils seraient de la “France non noire”, puisque “non d'ascendance esclave”. Désolé pour les constructions d'expressions un peu bizarres mais avec des prémisses aussi inconsistantes, difficile d'en trouver de consistantes...

C'est une parmi bien d'autres définitions proposées dans cette page ou ailleurs, telles axées sur la carnation, telles sur d'autres traits, telles ne considérant que les populations descendantes d'esclaves, telles y intégrant d'autres ascendances. Là-dessus, en matière de négritude et d'ascendances il n'y a aucune évaluation rationnelle possible, comment discuter sérieusement de notions aussi inconsistantes? Désolé, ma proposition en introduction, prendre au sérieux la notion de “France noire”, est irréalisable, je ne peux la prendre au sérieux.

Raison pourquoi la page de commentaires de l'article fait partie de celles qui voient le nombre de commentaires les plus importants avec une progression extrêmement rapide: de sa publication le 23 janvier alentour de 17h (premier commentaire à 17h43) au 25 janvier à 12h30, 160 commentaires – tenant compte qu'entre ces deux moments plusieurs furent dépubliés par la rédaction. J'explique: plus le sujet de base ou le titre est inconsistant et “politique”, plus il suscitera d'interventions partisanes “pour” et “contre”, qui à leur tour donneront lieu à des “réponses” tout aussi tranchées, puis assez vite on aura droit à des attaques ad personam, spécialement entre les contributeurs de pages de ce genre, qui se retrouvent fréquemment pour reprendre un vieux débat entre eux, tenter de déterminer lequel est le plus con ou/et le plus salaud. Comme ils n'y parviennent jamais ça contribue fortement à faire progresser rapidement le nombre des contributions. Voilà pourquoi avec un titre aussi inconsistant cet article se retrouve en moins de deux jours avec 160 commentaires. Rien de plus à dire là-dessus.


Addendum. Ah si! Un truc de plus à dire: je trouve rassurant de constater que jusqu'ici aucun n'est jamais parvenu à faire la démonstration d'être plus con ou/et plus salaud que les autres...

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