La mort, le plaisir, le désir, l'amour et Adèle Van Reeth.

Chaque fois que j'entends Adèle Van Reeth causer de la mort, de l'amour, du désir et du plaisir, je me demande pourquoi elle croit que tout le monde est dans son cas, que nous avons tous peur de l'amour, du désir, du plaisir et de la mort et dans le même temps sommes tous guidés par le plaisir, l'amour, le désir, et par la peur de la mort.

Non que je suppose ça contradictoire: si vraiment ce sont nos plus grandes craintes, il est alors logique que ça nous attire et nous guide. Mais je comprends mal pourquoi elle semble croire (et non pas savoir) que son cas est une généralité. Rapport au fait que dans le cadre de son émission sur France Culture, Les Chemins de la philosophie, elle en cause le plus souvent quand elle débat sur des philosophes qui ont une opinion contraire. Je me demande donc pourquoi elle a une telle constance dans son déni de cette évidence: son cas n'est pas une généralité.

J'espère qu'un jour quelqu'un lui posera la question.


Tiens ben, par exemple, la présentation de son émission du jour:

«La philosophie d'Épicure est toute entière orientée vers la recherche du plaisir... pourtant, elle questionne aussi la mort. Comment concilier ce qui semble inconciliable? Comment en finir avec la peur de la mort?» (présentation de «Est-il bien raisonnable d’avoir peur de la mort?»).

“ce qui semble inconciliable” est, si je comprends bien, à la fois la recherche du plaisir et le questionnement sur la mort. Concernant le désir, j'y reviendrai un peu plus tard, dès que l'émission sera disponible à la réécoute, pour citer un de ses propos, un propos assez intriguant. Concernant cet “inconciliable”, puisque, comme elle le sait et comme le mentionne implicitement le titre de cette émission précise, l'épicurisme c'est entre autres principes cesser d'avoir peur de la mort, se questionner sur la mort ne peut alors être une source de déplaisir, ça ne peut l'être que si la mort est un motif de crainte. Le plaisir et les questionnements sur la mort ne sont donc ni conciliables ni inconciliables, ils sont sans rapport direct qui les éloignent ou les rapprochent.


«Oui, alors, tout va bien avec le désir, c'est vraiment à une époque avant la psychanalyse qu'on peut affirmer cette phrase», nous dit avec de l'ironie dans la voix Adèle Van Reeth, genre «Ils étaient bien naïfs, ces épicuriens!». Ce qui prouve simplement qu'elle n'a pas écouté son interlocuteur, et qu'elle a une conception très “café du commerce” de la psychanalyse. Son interlocuteur vient de lui dire ceci:

«Il se trouve que nous sommes équipés, nous autres humains, d'une curieuse faculté, peut-être pour notre bonheur mais aussi pour notre malheur, qui est la raison. Et cette raison, l'exercice de notre jugement, l'exercice de notre faculté d'opiner, et bien, comme nous le savons tous, nous l'avons pour le meilleur et pour le pire. C'est-à-dire qu'elle peut aussi bien concevoir des représentations fausses, et faire des suppositions fausses, et notamment des suppositions erronées concernant les dieux, ou concernant la mort. Donc, ce qui nous empêche fondamentalement d'être simplement heureux, comme un simple agrégat atomique qui planerait là dans l'univers, c'est que fondamentalement nous avons en nous cette faculté, la faculté rationnelle, qui peut produire des jugements eux-mêmes générateurs d'illusions, et ces illusions, comme l'immortalité de l'âme, comme les enfers, etc., ces illusions nous rendent malheureux. Donc nous nous rendons malheureux tous seuls à cause de cette faculté merveilleuse que nous avons, qui s'appelle la faculté rationnelle».

Pour le plaisir (le bon plaisir), cette remarque d'Adèle Van Reeth juste après ce propos:

«C'est la faculté rationnelle, c'est pas l'imagination qui nous fait nous tromper? C'est pas, euh... Le désir?».

Bien évidemment, sa sortie ironique sur le désir et la psychanalyse suit de peu ces échanges. Le propos de son invité, Pierre-Marie Morel, montre on ne peut plus clairement que la philosophie épicurienne est en complet accord avec l'idéologie psychanalytique d'obédience freudienne: la faculté rationnelle peut produire des jugements générateurs d'illusions, et ces illusions nous rendent malheureux. D'où il appert que l'hypothèse d'Adèle Van Reeth, «c'est vraiment à une époque avant la psychanalyse qu'on peut affirmer cette phrase», méconnaît le principe de base de la psychanalyse: être en accord avec son désir, le dégager des illusions qui nous rendent malheureux, et dont nous sommes les producteurs. Je transcris son “commentaire” (en fait, son opinion sans lien avec le propos de son invité) sur «l'imagination qui nous fait nous tromper», juste pour confirmer sa difficulté de compréhension, et du propos de son invité, et de ce qu'est la raison: l'imagination participe de la faculté de raison, précisément ce qui dans cette faculté peut nous conduire à nous tromper.

Pour imaginer il faut pouvoir raisonner, parfois on imagine réalistement, parfois illusoirement, quand c'est illusoirement ça induit un écart entre ce qu'on imagine et ce qui est ou peut être, et le constat de cet écart rend malheureux. C'est la faculté de juger, la raison, qui selon qu'elle nous conduise à la réalité ou à l'illusion, peut être source d'ataraxie, de tranquillité de l'âme, ou d'exaltation, de frénésie, d'angoisse, l'imagination étant un cas de cette faculté. Adèle Van Reeth semble croire que ne pas avoir peur de la mort et ne pas l'anticiper sont une même chose; c'est justement l'inverse: je n'ai pas peur de la mort, donc je ne fais pas semblant de ne pas devoir mourir, donc j'anticipe bien plus ma mort que qui la craint car je la sais inéluctable. À quoi bon avoir peur de ce qui est certain? C'est la meilleure manière de mal vivre sa vie en étant dans l'attente vaine de ce qu'on ne connaîtra jamais, puisque l'on ne connaîtra jamais la mort: tant que je vis, je ne sais rien de la mort sinon son inéluctabilité; quand je mourrai je ne saurai rien de la mort puisque je ne vivrai plus; en attendant, vivons sans crainte ce qui est certain, et vivons avec des désirs réalisables, donc bons.

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