555: Mort aux cons et aux salauds!

Vaste programme, avait dit un bon auteur (pas spécialement un homme bon, mais un auteur de bons mots). Raison pourquoi j'espère qu'il ne se réalisera pas mais sans certitude, tant les cons et les salauds sont acharnés à leur propre perte...

Il faut partir d'un point dont je discute beaucoup: on ne naît pas humain, on le devient. Un long, un très long processus, au moins sept ou huit ans, le plus souvent au-delà de vingt ans, parfois plus qu'une vie. Tant qu'on ne vient pas au bout de ce processus, et bien, on n'est pas humain. Devenir humain est une curieuse opération, à un moment on “meurt à soi-même” et on “ressuscite”; avant ce moment, que par tradition je nomme “conversion”, on n'est pas un humain. Pas de méthode précise pour y parvenir car ça concerne chacun d'entre nous et que chacun trouve sa propre voie pour ce faire; et certains, en fait beaucoup d'humains nominaux, de membres de l'espèce de ce nom, n'y parviennent jamais. Certains refusent la conversion ou n'y accèdent pas, certains sont des “faux-convertis”, ils donnent l'apparence de la conversion mais comme il s'agit d'une opération interne qui certes agit sur l'apparence, on peut en avoir l'apparence sans procéder à l'opération interne.

À chacun aussi sa manière de le décrire. Voici la mienne. En premier, l'individu susceptible d'humanisation subit un fort conditionnement qui lui permet d'avoir un comportement socialement acceptable; dans une deuxième étape il est partiellement déconditionné mais subit en même temps une forme plus complexe de conditionnement, qui dérive de la première; la troisième étape est similaire mais le déconditionnement partiel concerne le conditionnement de la deuxième étape, et le nouveau conditionnement est plus complexe encore et requiert notamment de l'apprenti humain d'y participer, de se servir des deux premiers conditionnements pour contribuer à son propre conditionnement de troisième niveau; la quatrième et dernière étape est proprement la conversion, l'humain en formation doit en un même mouvement se déconditionner et se conditionner mais cette fois ça doit être délibéré, il doit consentir à son conditionnement, qui sera unique et valable pour lui seul. On peut rater à toutes les étapes mais en général les deux premières réussissent, plus ou moins bien mais donc elles ratent assez peu. Les troisième et quatrième étapes ratent souvent, spécialement la quatrième. Une part importante d'humains nominaux ne parviennent jamais à consentir à leur état d'humain accompli, à “se convertir”. Ce sont les ratés de l'humanisation qui forment la cohorte des cons et des salauds.

Qui supposerait n'être ni con ni salaud ferait vraisemblablement une erreur, le but de la deuxième étape est de faire d'un apprenti en humanisation un con, celui de la troisième étape, d'en faire un salaud; comme je le dis parfois, un con est un salaud en devenir, un salaud un con qui s'ignore, c'est effectivement vrai mais ça concerne aussi le processus d'humanisation: un con est un salaud en devenir parce qu'il est dans le cas d'un apprenti humain qui est resté à un moment quelconque de l'étape qui devait le faire passer de l'état de con à celui de salaud; un salaud est un con qui s'ignore car la quatrième étape consiste pour l'essentiel à se comprendre à la fois comme con, comme salaud, comme anté-con et comme anté-humain. Pour le dire autrement: à chaque étape antérieure l'individu doit s'oublier, considérer être “autre”, ne plus être ce qu'il fut dans l'étape précédente, n'être plus un petit enfant, ne plus être un enfant, plus être un adolescent; la quatrième étape, devenir adulte, consiste à comprendre qu'on est ce qu'on fut toujours, cet individu qui s'est construit à chaque étape à partir de tous les acquis antérieurs, ce qui n'est pas de la plus grande évidence puisque le franchissement des étapes antérieures est basé sur cet oubli progressif de soi, ce sentiment inculqué de “devenir autre”. Je dis, “vraisemblablement une erreur” du fait qu'on peut ne pas franchir toutes les étapes avec une égale réussite, une part non négligeable même si minoritaire d'humains nominaux ne passe pas la première ou la deuxième étape, ne parvient pas pour diverses raison à intégrer le comportement social élémentaire ou celui secondaire, reste éternellement “petit enfant”, entièrement dépendant de son entourage pour des actes élémentaires, ou “enfant”, sans autonomie d'action, une part non négligeable reste “adolescent”, sans autonomie de décision, et une part encore importante “inaccompli“, sans liberté de décision.

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