Et les morts de la grippe, au fait?

C'est vrai quoi! On ne parle plus que des “morts du COVID-19“ mais en toute hypothèse il doit y avoir beaucoup plus de morts par autre cause en France, depuis le début de l'année.

Dans le billet «Neuf personnes sur dix» je mentionne un article de Sciences et Avenir qui parlait de l'épidémie de grippe saisonnière de l'hiver 2017-2018 et disait que selon les autorités de santé elle aurait causé au moins 13.000 morts. On comprendra que si durant l'hiver 2019-2020 le nombre de morts dues à la grippe saisonnière est très en-dessous du niveau moyen annuel. D'après l'Institut Pasteur, qui me semble une source fiable, elles «touchent chaque année 2 à 8 millions de personnes en France, avec un excès de mortalité attribuable à la grippe de 10 000 à 15 000 décès, principalement chez les sujets fragiles». Chez les vieilles personnes notamment (neuf victimes sur dix ont plus de 65 ans, ce qui devrait vous rappeler un fait dans l'actualité concernant un autre virus qui provoque de fortes fièvres et des syndromes respiratoires parfois aigus...).

Les nombres ne signifient que ce qu'on veut leur faire signifier. En 2003, durant une période longue et continue de forte chaleur, une canicule au sens strict, on attribua à cette canicule une “surmortalité” de l'ordre de 15.000 décès. Surmortalité, ça devrait signifier quoi? Selon moi, que le nombre de morts sur une période déterminée, par exemple une année, est à la fois significativement plus élevé que la moyenne sur une période beaucoup plus longue, par exemple trente ans, significativement plus élevé que les plus hautes valeurs sur la période, et suivi d'au moins deux années où le nombre de décès n'est pas significativement moins élevé que la moyenne. Dès 2004, donc une année où on n'avait pas le recul suffisant pour le vérifier, et de nouveau les années qui suivirent jusqu'à au moins 2007, un discours récurrent fut que la “surmortalité” de 2003 était avérée, en gros qu'elle satisfaisait à tous ces critères en tant que fait statistique. Comme j'aime m'informer bien, vérifier les faits plutôt que me satisfaire de ces “informations” médiatiques, j'ai été consulter les données de l'INSEE, une première fois pour la période 1985-2005:

Données de mortalité en France, 1985-2005 © Olivier Hammam Données de mortalité en France, 1985-2005 © Olivier Hammam

Puis une deuxième fois pour la période 1985-2012:

Données de mortalité en France, 1985-2012 © Olivier Hammam Données de mortalité en France, 1985-2012 © Olivier Hammam

On peut le constater, ni dans le premier tableau ni dans le second l'année 2003 ne répond à ces critères: elle n'est pas la plus significativement élevée par rapport à la moyenne, et en outre l'année qui suit est en revanche significativement en-dessous de la moyenne et significativement en-dessous de l'autre année de moindre mortalité avec exactement 11.000 décès de moins. De là à supposer qu'une part importante des “surmorts” de 2003 seraient pour un bon nombre d'entre eux morts quelques mois plus tard, par exemple en janvier-février 2004, moment de plus forte mortalité par la grippe hivernale, il n'y a pas loin. Corrélation n'est pas causalité mais du moins, on peut voir par ces tableaux que la mortalité en 2003 est “dans l'écart normal” ce qui, au passage, n'est pas le cas de l'année 2012, plus que double du précédent maximum, en 1985.

Dire que corrélation n'est pas causalité ne consiste pas à énoncer un lieu commun précautionneux, on ne peut pas savoir sans une analyse fine s'il s'agit plus d'une corrélation que d'une causalité, par exemple en 2004 on constate un net abaissement du nombre de morts routières, pas aussi impressionnant mais tout de même, quelque chose comme 2.000 de moins si je me rappelle; si d'autres changements dans la société ont pu amener à réduire les causes de mortalité dans d'autres secteurs (travail, oncologie, virologie, loisirs) cette valeur de 2004 serait moins significative. Quoi qu'il en soit, la mortalité en 2003 n'est pas en dehors des données “normales” de la période 1985-2011. Soit dit en passant, la série continue de valeurs hautes à partir de 2008 est probablement très corrélée avec le fait que les premières générations du baby boom de l'après-deuxième guerre mondiale commencent à dépasser en masse les 75 ans. Là on peut supposer une certaine causalité...

Pour en revenir au “COVID-19”, le principe est le même: il est prématuré de parler de surmortalité, et plus prématuré encore d'attribuer ces morts au seul coronavirus cause de cette pandémie, il est déjà connu que cet “excès de mortalité”, comme dit l'Institut Pasteur, répond au même critère que celui qui vaut pour la grippe saisonnière: décès principalement chez les sujets fragiles. En toute hypothèse et contrairement à la canicule de 2003, les statistiques à venir pour l'année 2020 montreront probablement qu'il n'y eut pas une mortalité en excès très élevée par rapport à la moyenne sur trente ans, en fait on devrait avoir pour l'année 2020 une sous-mortalité significative, puisque, et là aussi c'est déjà documenté, il y eut au cours des deux mois de confinement en France une baisse notable de mortalité dans certaines catégories (route, accidents cardio-vasculaires, maladies induites par la pollution, etc.). Comme le “déconfinement” est partiel et progressif, la courbe de ces autres catégories devrait progresser lentement d'ici l'automne.

Toute mort est regrettable pour les familles et les proches, et toute mort anticipée regrettable aussi pour l'ensemble de la société, reste ceci: parler de “surmortalité” devrait être réservé aux seuls cas où l'essentiel des morts en excès “non normaux”: entre 1914 et 1920, avec la guerre mondiale puis avec la pandémie de “grippe espagnole”, on peut proprement parler de surmortalité: beaucoup de morts assez ou très jeunes (20 à 40 ans) essentiellement parmi les hommes, et aucune compensation dans les années qui suivirent. Pour 2003 on peut parler de morts anticipées mais non de “surmorts”, pour 2020 on ne peut encore parler de rien, il faut attendre au moins la fin de l'automne  pour pouvoir déterminer sir les “morts du COVID-19” sont des “surmots” ou des personnes qui seraient probablement mortes durant le premier quadrimestre 2020, ce virus hâtant faiblement leur décès ou remplaçant d'autres virus ou bactéries en tant que facteurs de comorbidité. Vous comprendrez bien que s'il apparaît que les “morts de la grippe” de l'hiver 2019-2020 sont très en-dessous de la moyenne annuelle (environ 12.500 décès), le coronavirus cause du “COVID-19” n'aura été qu'un virus de remplacement pour une partie de ces décès. Disons, si le nombre de cas de décès par comorbidité associés à des micro-organismes saisonniers ou permanents est en net recul pour la période de janvier à mai 2020 dans la population âgée de plus 65 ans, la “surmortalité” due à ce coronavirus devra être fortement relativisée...

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