Un temps pour tout.

La réalité est bien moins ordonnée que ne l'est sa représentation. On peut donc avoir une autre interprétation de cette proposition que celle de la succession des choses et des événements.

Pour mémoire,

Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux:
un temps pour naître, et un temps pour mourir; un temps pour planter, et un temps pour arracher ce qui a été planté;
un temps pour tuer, et un temps pour guérir; un temps pour abattre, et un temps pour bâtir;
un temps pour pleurer, et un temps pour rire; un temps pour se lamenter, et un temps pour danser;
un temps pour lancer des pierres, et un temps pour ramasser des pierres; un temps pour embrasser, et un temps pour s'éloigner des embrassements;
un temps pour chercher, et un temps pour perdre; un temps pour garder, et un temps pour jeter;
un temps pour déchirer, et un temps pour coudre; un temps pour se taire, et un temps pour parler;
un temps pour aimer, et un temps pour haïr; un temps pour la guerre, et un temps pour la paix.
                                                     (Ecclésiaste, 3, 1-8, traduction Segond 1910).

Ou dans une autre version,

Un moment pour tout, un temps pour tout désir sous les ciels.
Un temps pour enfanter, un temps pour mourir. Un temps pour planter, un temps pour extirper le plant.
Un temps pour tuer, un temps pour guérir. Un temps pour faire brèche, un temps pour bâtir.
Un temps pour pleurer, un temps pour rire. Un temps se lamenter, un temps danser.
Un temps pour jeter des pierres, un temps pour ramasser des pierres. Un temps pour étreindre, un temps pour s’éloigner d’étreindre.
Un temps pour chercher, un temps pour perdre. Un temps pour garder, un temps pour jeter.
Un temps pour déchirer, un temps pour coudre. Un temps pour chuchoter, un temps pour parler.
Un temps pour aimer, un temps pour haïr. Un temps, la guerre, un temps, la paix.
                                        (Qohèlèt, 3, 1-8, traduction Chouraqui)

Les mots n'ont pas de sens, ils ont une signification, souvent plusieurs, presque toujours plusieurs, et en tout cas associer plusieurs mots dans une phrase permet plusieurs interprétations. Les mots n'ont pas de sens en soi, il se construit à chaque lecture et pour chaque lecteur. L'auteur attribue une certaine signification à ses propos mais n'a pas la maîtrise de leur sens puisque celui-ci n'émerge qu'à l'audition ou la lecture. En français une certaine forme, “sens” à l'écrit, prononcé /sãs/ (contrairement à la même forme “sens” qui constitue une des forme du verbe sentir et se prononce /sã/ ou au pluriel du mot “sen”), a trois groupes de significations, l'un s'articule sur l'acception I.A.1 de “SENS1” dans le Trésor de la langue française, le TLF, «faculté d'éprouver des sensations; système récepteur d'une catégorie spécifique de sensations», l'un sur l'acception I.A.1 de “SENS2”, «orientation, direction», l'un enfin sur l'acception II.A.1 de “SENS1”, «idée, signification représentée par un signe ou un ensemble de signes; représentation intelligible évoquée ou manifestée par un signe ou une chose considérée comme un signe». Les acceptions de “SENS1” dérivent du latin sensus, «perception, sensation, manière de sentir, de penser, de concevoir, idée; signification d'un mot», on dira, les deux aspects de la perception, sa réception du côté des organes de sens et son traitement interne, sa réception du côté de l'organe d'analyse et de compréhension; “SENS2” dérive en revanche d'un mot gotique, sinn, «chemin, direction», qui donna “sen” en ancien français, évoluant vers la forme “sens” sous l'influence du mot dérivé du latin. Écrivant ou disant que les mots n'ont pas de sens je me réfère donc à “SENS2” tout en prenant compte d'une des deux acceptions de “SENS1”, celle II.A.1: les mots ont certes une ou plus souvent des significations, mais dans un discours la signification attribuable à chaque mot n'émerge que quand l'ensemble de l'énoncé est émis, et surtout lu ou entendu, et le sens de la phrase, c'est-à-dire sa direction, la réalité qu'elle décrit et vers laquelle elle pointe, n'apparaît qu'après lecture.

Le sens d'un propos dépend donc du lecteur. Ne parlons pas de la forme initiale, en hébreu ou en araméen, sinon pour dire que la traduction Chouraqui fait éminemment partie de celles dites littérales, en opposition à celles dites semi-littérales et à équivalence fonctionnelle, il existe d'autres traductions qui ont une autre visée que, selon les auteurs, le rendu le plus exact possible, dont des traductions littéraires, poétiques ou critiques. Cette page la qualifie même d'ultra-littérale car «non seulement le mot à mot est respecté, mais encore le même mot hébreu est toujours traduit en français par le même mot»; mais l'auteur de la page est de parti-pris, et ne s'en masque pas, cf. cette «note personnelle»:

«Nous savons que la Bible est un livre inspiré par Dieu. Si le traducteur ne croit pas à l'inspiration divine de l'Écriture, il ne peut se mettre "dans la peau" de l'auteur; sa traduction sera défectueuse. (Cas de traductions faites par des théologiens libéraux, qui utilisent ensuite ces traductions pour critiquer la Bible et lui trouver des erreurs… […])».

Cela dit, la traduction Chouraqui est qualifiable d'ultra-littérale et pose parfois des difficultés de lecture. Au fait, cet “inspiré de Dieu” semblé méconnaître à la fois la réalité du texte et le travail d'André Chouraqui, car la Bible chrétienne est composée de textes rédigés en hébreu, en araméen et en grec, pour ceux en grec certains étant assurément ou possiblement transcrits d'un original araméen, d'autres assurément rédigés à l'origine en grec. Pour les textes en grec notamment, Chouraqui ne donne pas toujours la même traduction au même mot – et autant que je sache, il n'est pas non plus aussi systématique que ça pour les textes en araméen et en hébreu..

Soit dit en passant, les traductions dites à équivalence fonctionnelle, censées rendre le sens mais non la forme, sont supposées être “en langage ordinaire” et donc être plus accessibles que celles littérales ou semi-littérales, ou littéraires. Ce qui n'est pas si évident. Exemple:

Il y a sous le soleil un moment pour tout, et un temps pour chaque entreprise:
un temps pour naître, et un temps pour mourir; un temps pour planter, un autre pour déraciner la plante;
un temps pour tuer, et un temps pour soigner; un temps pour démolir, et un temps pour bâtir;
un temps pour pleurer, et un temps pour rire; un temps pour le deuil, et un temps pour la danse;
un temps pour jeter les pierres, un autre pour les ramasser; un temps pour les embrassements, un temps pour s’en abstenir;
un temps pour chercher, et un temps pour perdre; un temps pour conserver, un temps pour se débarrasser;
un temps pour déchirer, et un temps pour recoudre; un temps pour se taire, et un temps pour parler;
un temps pour aimer, et un temps pour haïr; un temps pour la guerre, et un temps pour la paix.
                                                        (L'Eccésiaste, 3, 1-8, traduction “la Bonne Parole”, 1981).

Le premier verset, «Il y a sous le soleil un moment pour tout, et un temps pour chaque entreprise», n'apparaît pas spécialement plus accessible, plus “contemporain” que «Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux», ou même que «Un moment pour tout, un temps pour tout désir sous les ciels», on peut même supposer que le terme “entreprise” en 1981 risque la mésinterprétation chez le public visé, les enfants et jeunes adolescents, pour qui le mot est plutôt un synonyme de “société industrielle ou commerciale” que de “activité”, et plus loin on discerne mal ce qu'il y a de plus “ordinaire” et “contemporain” dans «un temps pour conserver, un temps pour se débarrasser» que dans «un temps pour garder, et un temps pour jeter»; enfin le passage «un temps pour le deuil, et un temps pour la danse» n'apparaît pas une “modernisation” mais une interprétation ni plus ni moins accessible que «un temps pour se lamenter, et un temps pour danser» et «Un temps se lamenter, un temps danser». D'ailleurs, le tout premier verset est contradictoire avec cette prétention à l'accessibilité, «Paroles de Qohélet: c’est le fils de David, roi d’Israël à Jérusalem», contre «Paroles de l'Ecclésiaste, fils de David, roi de Jérusalem» dans Segond et «Paroles de Qohèlèt, le fils de David, roi de Ieroushalaîm» dans Chouraqui: chez Segond et Chouraqui le nom de l'énonciateur reprend le titre du livre, dans la traduction “Bonne Parole” le titre est donc L'Ecclésiaste, le nom donné dans les versets l'autre forme, ce qui ne donne pas plus de simplicité et de clarté, pour le moins...

Bref, ne parlons pas de la forme initiale mais de celle finale qu'avec la traduction Choraqui on peut supposer proche de l'original – celle dont je me sers habituellement, la traduction Segond,  fait aussi partie, du moins dans sa version de 1910, des traductions dites littérales. Le premier verset, «Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux», a au moins deux interprétations possibles: «chaque chose en son temps» ou «toutes les choses en même temps». Les deux sont vraies, car une chose donnée se réalise à un instant donné, et doit l'être autant que possible au moment idoine, mais à un instant donné certaines choses doivent être semées, d'autres récoltées. Pour illustration, on sème le “blé d'hiver“ en automne, au moment où on récolte certaines variétés de raisin et certains tubercules, et bien sûr on ne sème pas au même rythme les plantes vivaces et les annuelles, et on ne les récolte pas toutes de la même manière, telles on en récolte les fruits, telles la racine, telles la fleur, telles la tige, telles la plante entière. Donc, d'une part le “temps pour planter” n'est pas le même pour toute plante, de l'autre tout temps est à la fois “pour planter” et “pour récolter”.


La réalité est beaucoup moins ordonnée que ne l'est sa représentation. Par exemple, il est un temps pour le coronavirus “SARS-CoV-2”, un temps sans précédent et sans suivant, celui où il apparaît. Comme réalité singulière ce temps est insaisissable mais comme réalité sociale est situable, décembre 2019 et la ville de Wuhan, province de Hubei, en République populaire de Chine. Une fois ce temps advenu, tout temps est un temps pour ce virus, un temps pour naître et un temps pour mourir, un temps pour blesser ou tuer et un temps pour être tué. Et il y a un temps pour les humains, celui de leur action pour la santé et contre la contamination. Mais ce temps se divise lui-même en une multiplicité de temps, de temporalités. On prendra le cas d'une pandémie qui apparût, pour la société, dans le dernier quart du XX° siècle, celle causée par le VIH, et nommée SIDA.

L'apparition du sida est un moment unique, une réalité singulière, sa persistance n'a plus de moment et devient une multiplicité de moments, une première période d'environ cinq ans où aucun traitement curatif n'est découvert et où seule une politique de prévention se révèle efficace, puis le développement et la diffusion des premiers antirétroviraux, avec quelques problèmes, notamment le développement de résistances aux traitements, puis une dizaine d'années plus tard la mise en place de bithérapies puis de trithérapies (association de deux, puis trois antirétroviraux) et depuis, la conception puis la réalisation de nouvelles stratégies de contrôle de la pandémie. On voit donc que pendant une période assez longue, environ quinze ans, aucune solution durable et stable n'émerge, on voit aussi qu'aucun soin à proprement parler n'a été trouvé, on a des médicaments qui permettent une rémission mais cesser de les prendre réduit très vite le gain sanitaire. Et enfin, ce qui nous ramène à la situation contemporaine, on parle d'une possibilité de vaccin depuis à-peu-près aussi longtemps que le VIH fut identifié et associé au SIDA en tant que cause de ce syndrome. Pour être clair, en cette année 2020 on parle de la possibilité d'un vaccin contre le VIH depuis environ 35 ans, et depuis, aucune avancée significative n'a eu lieu sur ce point. Dans un autre billet je mentionne le fait, les coronavirus en tant que causes de maladies humaines ont été identifiés il y a plus de 50 ans; depuis, les recherches pour la mise au point d'un vaccin contre l'un ou l'autre de ces virus n'ont jamais cessé, et aucune n'a donné de résultat fiable et durable. C'est que, pour différents soient-ils, le VIH et les coronavirus ont une chose en commun: leur très grande mutabilité. Pour des virus relativement stables comme ceux de la grippe, on a déjà du mal à mettre au point des vaccins efficaces (selon les souches, ils ne sont protecteurs que pour 30% à 70% des personnes vaccinées), alors pour un virus très mutant, c'est mission impossible. Je vais radoter un peu puisque dans le billet mentionné... Ah ben tiens, je ne vais pas radoter mais me répéter. Dans le billet mentionné, «L'illusion du vaccin», après avoir discuté d'un autre échec flagrant en matière de vaccins j'écrivais:

«J'évite de jouer les devins mais je puis vous annoncer ceci: il en ira de même pour ce “covid-19”. En ce moment médiateurs et “responsables” politiques ou de santé expliquent que la pandémie “covid-19” sera jugulée incessamment sous peu, vous savez, demain ou après-demain, grâce à un ou plusieurs vaccins. Promis-juré, on en aura en janvier ou février 2021, demain ou après-demain donc. D'accord, on devait aussi en avoir incessamment sous peu, demain ou après-demain, en mars 2020 pour mai ou juin, en mai pour juillet ou août, en juillet pour septembre ou octobre, en... Demain donc, ou après-demain. L'un des jours où l'on rase gratis».

L'annonce d'un vaccin sous peu pour une maladie nouvellement identifiée répond à une certaine logique. Celle qui ne prend pas compte du fait que la réalité est beaucoup moins ordonnée que ne l'est sa représentation: parmi tous les maux qui menacent les humains et qui sont causés par des microbes, et spécialement ceux causés par des virus, un nombre restreint est susceptible d'un soin préventif ou curatif par vaccin, soit qu'il existe des soins suffisamment efficaces pour ne pas avoir à chercher un vaccin, soit que le mal est bénin, soit enfin qu'il n'existe pas de possibilité de vaccin. De cela il ressort qu'on ne peut pas envisager sérieusement que le développement d'un vaccin soit la meilleure solution pour lutter contre un microbe. L'exemple du SIDA montre que l'absence d'un vaccin n'empêche pas de mettre au point des stratégies curatives ou préventives contre un virus, les gants de latex, les préservatifs et les trithérapies, ainsi que les tests de dépistage, constituent un ensemble suffisant pour atteindre à une efficacité certaine. Ça ne signifie pas qu'un vaccin ne serait pas d'une utilité certaine, mais en revanche ça montre qu'entre le souhait de disposer d'un vaccin et la réalisation de ce souhait il peut se passer un temps long, et parfois infini. Second élément de la logique mentionnée, l'existence de vaccins, certains efficaces à un niveau proche de 100%, d'autres pas très efficaces, dont certains efficaces en-deçà du seuil de l'effet placebo (30% à 35%), ce qui n'induit pas que ce soit un effet placebo, mais du moins ça montre que quand on est dans le domaine de la “médecine scientifique” validée par les autorités de santé on n'applique pas les mêmes principes que pour la “médecine alternative” (l'efficacité de certains remèdes homéopathiques est égale ou supérieure à celle de certains vaccins ou remèdes allopathiques).. Troisième élément, l'extension du terme “vaccin” à des pratiques qui n'ont qu'un rapport formel, très spécialement les antitoxines (les “anatoxines”) qui ne luttent pas contre la cause mais contre l'effet, non contre la maladie mais contre ses symptômes. Cette extension est récente car les vaccins antitoxines sont apparus dans la décennie 1920. Les mots n'ayant pas de sens particulier il y a donc une logique générale, celle du langage, à étendre ou restreindre les réalités pointées selon le contexte. Toujours est-il, l'existence avérée de produits nommés vaccins ayant une efficacité avérée ou supposée contre des maux ou leurs symptômes atteignant les humains ou les animaux, spécialement contre les maladies les plus communes et les plus morbides ou mortelles est un puissant moteur pour faire naître l'espoir d'un remède de ce genre contre les maladies nouvelles, donc susciter des annonces de développements et de mises sur le marché de vaccins contre ces maladies.

Dans un ou deux billets je mentionne le fait que les coronavirus sont connus en tant que formes et structures depuis plus d'un demi-siècle, et qu'on les sait causes de maladies humaines depuis aussi longtemps, et qu'enfin depuis le même temps et même auparavant on a tenté de créer des vaccins pour lutter contre eux. Échec complet. Les coronavirus ont deux particularités, ce sont des virus à ARN et ils ont une haute capacité à muter et se recombiner. Ce qui explique largement comment certains coronavirus dont jusque-là les seuls hôtes étaient des chauves-souris ont pu devenir contaminants chez les humains. Cette capacité explique aussi pourquoi le tableau clinique du SARS-COV-2 est aussi divers et imprévisible. Et enfin pourquoi on n'a pas encore obtenu de vaccin pour cette sous-famille de virus: les protéines identificatrices d'une souche, ne valent pas nécessairement pour une autre souche ni même pour les générations suivantes dans la lignée de cette souche. Même si ce n'est pas le sujet de ce billet je renouvelle ma prévision: aucune chance qu'en janvier ou février 2021, ni d'ailleurs dans les mois ni les années qui suivent, on mette au point un vaccin efficace contre le “covid-19”. Si l'annonce d'un vaccin sous peu pour une maladie nouvellement identifiée répond à une certaine logique, la vraisemblance d'un tel vaccin répond à une autre logique, dans le cas de ce coronavirus la logique applicable n'est pas celle du désir mais celle de la biologie; parfois les deux convergent, là elles divergent.


Mon projet initial pour ce billet concernait la superstructure des entités politiques actuelles, ça sera pour un autre billet, en l'état celui-ci me convient, donc je le publie. Pour précision, cette discussion non menée sur la superstructure a un rapport avec la divergence entre logique du désir et autres logiques.

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