Avant-propos machiavélien.

Tant qu'à citer Machiavel, cet avant-propos à son “Discours sur la première décade de Tite-Live“, qui exprime très bien le but que peut se fixer tout honnête humain qui devise sur le monde et les êtres, spécialement les humains.

Je n'ignore pas que le naturel envieux des hommes si prompts à blâmer, si lents à louer les actions d'autrui, rend toute découverte aussi périlleuse pour son auteur que l'est, pour le navigateur, la recherche des mers et des terres inconnues. Cependant, animé de ce désir qui me porte sans cesse à faire ce qui peut tourner à l'avantage commun à tous, je me suis déterminé à ouvrir une route nouvelle, où j'aurai bien de la peine à marcher sans doute. J'espère du moins que les difficultés que j'ai eues à surmonter m'attireront quelque estime de la part de ceux qui seront à même de les apprécier. Si de trop faibles moyens, trop peu d'expérience du présent et d'étude du passé rendaient mes efforts infructueux, j'aurai du moins montré le chemin à d'autres, qui, avec plus de talents, d'éloquence et de jugement, pourront mieux que moi remplir mes vues ; et si je ne mérite pas d'éloge, je ne devrais pas du moins m'attirer le blâme.

Si on considère le respect qu'on a pour l'antiquité et, pour me borner à un seul exemple, le prix qu'on met souvent à de simples fragments de statue antique qu'on est jaloux d'avoir auprès de soi, d'en orner sa maison, de donner pour modèles à des artistes qui s'efforcent de les imiter dans leurs ouvrages ; si, d'un autre côté, l'on voit les merveilleux exemples que nous présente l'histoire des royaumes et des républiques anciennes, les prodiges de sagesse et de vertu opérés par des rois, des capitaines, des citoyens, des législateurs qui se sont sacrifiés pour leur patrie, si on les voit, dis-je, plus admirés qu'imités, ou même tellement délaissés qu'il ne reste pas la moindre trace de cette antique vertu, on ne peut qu'être à la fois aussi étrangement surpris que profondément affecté ! D'autant plus que, dans les différends qui s'élèvent entre les citoyens, ou dans les maladies auxquelles ils sont sujets, on voit ces mêmes hommes avoir recours ou aux jugements rendus, ou aux remèdes ordonnés par les anciens. Les lois civiles ne sont, en effet, que des sentences données par leurs jurisconsultes qui, réduites en principes, dirigent dans leurs jugements nos jurisconsultes modernes. Qu'est-ce encore que la médecine, si ce n'est l'expérience de médecins anciens, prise pour guide par leurs successeurs ? Et cependant, pour fonder une république, maintenir des États, pour gouverner un royaume, organiser une armée, conduire une guerre, dispenser la justice, accroître son empire, on ne trouve ni prince, ni république, ni capitaine, ni citoyen, qui ait recours aux exemples de l'antiquité ! Cette négligence est moins due encore à l'état de faiblesse où nous a conduits la religion actuelle, ou aux maux causés par cette paresse orgueilleuse qui règne dans la plupart des États chrétiens, qu'au défaut de véritables connaissances de l'histoire, dont on ne connaît pas le vrai sens, ou dont on ne saisit pas l'esprit. Aussi la plupart de ceux qui la lisent s'arrêtent-ils au seul plaisir que leur cause la variété d'événements qu'elle présente ; il ne leur vient pas seulement en pensée d'en imiter les belles actions ; cette imitation leur paraît non seulement difficile, mais même impossible ; comme si le ciel, le soleil, les éléments et les hommes eussent changé d'ordre, de mouvement et de puissance, et fussent différents de ce qu'ils étaient autrefois.


En complément cette partie de la dédicace de l'ouvrage, qui donne à penser sur Machiavel et surtout sur ce que le plus souvent on en croit et on en dit quant à ses rapports aux princes:

quotel.gifJ'ai la satisfaction de penser que si j'ai commis des fautes dans le courant de cet ouvrage, j'ai, du moins, bien certainement réussi dans le choix de ceux à qui je l'adresse. Non seulement je remplis un devoir et je fais preuve de reconnaissance, mais je m'éloigne de l'usage ordinaire aux écrivains qui dédient toujours leurs livres à quelque prince et qui, aveuglés par l'ambition ou par l'avarice, exaltent en lui les vertus qu'il n'a pas, au lieu de le reprendre de ses vices réels.
Pour éviter ce défaut, je ne l'adresse pas à ceux qui sont princes, mais à ceux qui, par leurs qualités, seraient dignes de l'être ; non à ceux qui pourraient me combler d'honneurs et de biens, mais plutôt à ceux qui le voudraient sans le pouvoir.
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