Raoult et Véran: les trois différences.

Les deux principales différences entre Didier Raoult et Olivier Véran: 1) le premier est moine, le deuxième est défroqué; 2) le moine ne porte pas le froc, le défroqué le porte.

La troisième différence est que le premier se nomme Didier Raoult, le second Olivier Véran. Pour des raisons qui me sont propres j'ai tendance à préférer le prénom du second à celui du premier mais bon, ça n'a pas grande importance ici...

Olivier Véran est présenté dans l'article que lui consacre Wikipédia comme «un neurologue et homme politique français». D'accord. Un peu plus loin, dans la partie «Carrière professionnelle», il nous est dit:

«Praticien hospitalier, il exerce en qualité de neurologue au CHU de Grenoble-Alpes.
Engagé dans le milieu syndical et associatif, il a occupé les fonctions de président de l'Association des assistants des hôpitaux de Grenoble, de porte-parole de l'Intersyndicat national des internes des hôpitaux, et de conseiller titulaire à l'Ordre départemental des médecins de l'Isère.
En 2019, il intègre les Young Leaders de la France China Foundation».

D'accord. Un “praticien”. Mais un “praticien” qui ne pratique pas beaucoup: il obtient son diplôme de docteur en médecine en 2008 mais quatre ans plus tard «il obtient un executive master en gestion et politique de santé à l'Institut d'études politiques de Paris». C'est à l'IEP mais c'est un “executive master“, on se demande pourquoi. C'est quoi ça, un “executive master“? Les instituts d'études supérieures ça devient compliqué, de mon temps pourtant pas si lointain il y avait six ou sept titres académiques, maintenant il y en a presque autant que de filières... Bon, je me renseigne.

Je me suis renseigné. C'est de la daube. 40 journées de formation en deux ans pour censément assimiler tous les domaines que recouvre la “gestion et la politique de santé” dans les domaines de la médecine, de la pharmacie, de l'industrie pharmaceutique, de la politique nationale et des politiques territoriales, chacun de ces domaines requérant censément plusieurs années d'études. 40 jours de formation, je faisais ça en deux mois et demi à la fac pour une seule filière. J'ai mon idée sur le but réel de ce type de formations (outre l'aspect financier: pas loin de 20.000€ pour 40 jours ça fait cher de la journée, je ne sais pas combien il y a d'élèves mais même avec seulement 20 ça rapporte 10.000€ par journée de formation) mais peu importe. Censément,

«L’Executive Master de Sciences Po s’adresse aux personnes titulaires d’une formation de premier cycle de l’enseignement supérieur (soit 3 années d’études, IEP ou grande école) et justifiant d’une expérience professionnelle d’au moins 5 ans».

Il est bon de savoir que «des demandes de dérogation peuvent être envisagées», sinon on se demanderait comment Olivier Véran qui, en 2010, n'a pas une expérience professionnelle au sens strict de cinq ans, et n'a pas fait trois ans d'études dans une grande école, a pu suivre cet “executive master”. Ce type est étonnant: praticien ET président de l'Association des assistants des hôpitaux de Grenoble ET porte-parole de l'Intersyndicat national des internes des hôpitaux ET conseiller titulaire à l'Ordre départemental des médecins de l'Isère ET étudiant à l'IEP (à temps très partiel, certes) ET investi en politique ET dès 2012 député, puis en 2015 Conseiller régional ET en charge du pilotage du comité de réforme du mode de financement des établissements de santé auprès de la ministre de la santé à partir de 2016 ET de nouveau député (et toujours Conseiller régional) en 2017 ET ... C'est sans fin. Je veux bien que ce type soit un praticien, mais quand? Disons, pour pratiquer faut être “un peu” auprès de ses patients...

Didier Raoult c'est plus linéaire et moins dispersé: depuis 1972 il se limite à un seul champ de compétence, la médecine, précisément la recherche en infectiologie et en épidémiologie. Je tiens à citer ce passage de l'article qui lui est consacré:

«À la demande du gouvernement, durant l'épidémie de SRAS de 2002-2004, il rédige en 2003 un rapport sur le bioterrorisme et les risques épidémiologiques. Il y pointe l'impréparation du système de santé français en cas de pandémie. Il recommande un grand discours fondateur d'une nouvelle politique de santé qui serait capable de mieux anticiper les risques épidémiologiques, dont il voit qu'ils deviendront un des enjeux forts d'un monde interconnecté. Il met en garde contre les risques de débordement des services de santé français, et recommande de doter les hôpitaux d'infectiopôles, notamment d'unités de fabrication de tests, afin de repérer le plus vite possible, et le plus tôt possible, les premiers malades».

Souligné par moi. En 2003. Les responsables politiques du genre Olivier Véran qui tentent de nous faire croire qu'il était impossible de se préparer à une pandémie telle que celle en cours depuis le début de l'année 2020 reçoivent ici un cinglant démenti: dès 2003 un rapport commandé par le gouvernement de l'époque pointe clairement l'impréparation du système de santé français et «les risques de débordement des services de santé français». 2003-2020: on ne peut pas vraiment dire que ce soit une surprise imprévisible... En plus, le rapport propose des solutions.


Pourquoi le moine et le froc? Et bien, il paraît que l'habit ne fait pas le moine. Même en admettant qu'Olivier Véran est réellement un praticien, c'est dans un domaine sans rapport avec le cas actuel, où un infectiologue et épidémiologiste avec derrière lui quarante ans de pratique semble, que dire? Semble “un peu” plus en situation d'avoir un avis circonstancié qu'un neurologue vaguement praticien...

Vous connaissez un peu les milieux académiques? Moi je connais bien: pour qu'un type avec la dégaine de Didier Raoult et avec une aussi grande gueule soit dans la position qu'il occupe, faut vraiment qu'il ait une compétence éminente, dans ces milieux on n'a rien contre les personnes “genre baba cool” ou “genre baroudeur” dans l'apparence, mais tant qu'ils restent dans des positions subalternes. Pour les promos vaut mieux avoir le bon look et la parole mesurée (parole mesurée dans la forme, je précise, pour le fond c'est autre chose...). Olivier Véran a “le bon look” et la parole mesurée – dans la forme. Ce n'est pas vraiment un moine mais il porte l'habit et a la “bonne parole”. Raoult dit des choses raisonnables mais les dit vulgairement; Véran dit très souvent des horreurs, mais il les dit de manière distinguée.

C'est le problème avec les médias: on a tendance à plus y faire confiance à ceux qui ont le bon habit mais le mauvais discours, voire le discours mauvais, qu'à ceux qui ont le bon discours, et souvent le discours bon, mais la mauvaise apparence...

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