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Billet de blog 29 nov. 2021

Écriture exclusive.

Ou plus exactement, écriture excluant·e. Vous l'aurez peut-être noté, la “nouv·eau·elle formule”, c'est-à-dire la modification de l'habillage du site Mediapart, de cette fin novembre 2021, donne abondamment dans la discuté·e et disputé·e “écriture incluisi·f·ve”. Un nom assez inexact.

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C'est que, toute pratique d'écriture singulière, “différente”, est toujours “exclusive”, excluante. Elle l'est en soi, et sans qu'on y attribue de signification particulière, puisque toutes les personnes qui ne l'adoptent pas, et bien, sont exclues ou s'excluent de fait de cette pratique, ce qui divise les scripteurs en “pratiquants” et “non pratiquants”. Il n'y a pas nécessairement de volonté de la part des “non pratiquants” car pour adopter cette pratique il faut savoir qu'elle existe. Pour les personnes qui connaissent son existence ça n'est pas toujours perceptible mais il faut tenir compte de ceci, ce n'est pas parce qu'un sujet figure dans le débat public qu'il est connu de tous. Et bien sûr, le savoir de manière, disons, abstraite, n'induit pas qu'on se classe dans la catégorie des “non pratiquants” de manière délibérée, pour exemple j'ai connaissance des «rectifications orthographiques du français de 1990», et sais à-peu-près en quoi elles consistent mais quand elle a été décidée je pratiquais l'écriture et la lecture du français depuis un bon moment, environ trente-cinq ans (je suis né en 1959), j'avais mes habitudes, longuement et profondément acquises, et on ne s'en défait pas sur simple décret ministériel, d'autant que la très grande masse des écrits disponibles est antérieure à 1990 et correspond aux pratiques en vigueur avant ces rectifications, ce qui contribue à maintenir les automatismes acquis par les lecteurs et rédacteurs d'assez longue date. Je ne peux pas dire que ce soit proprement délibéré mais par le fait j'ai conservé l'essentiel de mes pratiques d'avant 1990 et j'écris de manière “non rectifiée”, du moins, non rectifiée selon les recommandations de 1990 – c'est que, ces rectifications ne sont pas les premières, loin de là, et que celles plus anciennes, antérieures à ma naissance, je les ai adoptées parce qu'elles étaient devenues entretemps la norme. Enfin, ça n'est pas si simple. Parcourant l'article de Wikipédia je lis que

«les mots composés du type “pèse-lettre” suivent au pluriel la règle des mots simples (des “pèse-lettres”)»,

or pour cet exemple particulier je suis certain que, l'écrivant avant 1990 je n'aurais jamais écrit «des pèsent-lettres», parce que quel que soit le nombre de “peseurs” l'action reste la même et me paraît “singulière”. Remarquez, probable que si j'avais mentionné un seul de ces objets avant 1990 j'aurais pu écrire «un pèse-lettres», rapport au fait que si l'action est singulière elle s'applique à un nombre infini de lettres. Prenez le cas d'une autre rectification:

«dans un certain nombre de mots, le trait d'union est remplacé par la soudure (exemple : “porte-monnaie” devient “portemonnaie”, comme “portefeuille” [...])»,

mis à part le fait que je continue à écrire “porte-monnaie” et non “portemonnaie”, ça m'évoque le mot “porte-manteau” (rectifié en “portemanteau”), jamais je n'ai lu «des portent-manteau». Les rectificateurs orthographiques comme leurs opposants supposent souvent une “logique discursive” évidente, or il est évident que ces objets, qu'on les mentionne au singulier ou au pluriel, sont prévus pour porter plus d'un manteau, donc il n'y a aucune logique à écrire “porte-manteau” au singulier et “porte-manteaux” au pluriel, ou l'une ou l'autre forme à la fois au singulier et au pluriel, il y a juste une coutume, pour un mot composé formé d'un verbe et d'un substantif, tantôt la coutume est de conjuguer en nombre le verbe, tantôt non, tantôt le substantif est toujours au singulier, tantôt toujours au pluriel, tantôt la marque du pluriel ne lui est adjointe que si on parle de plusieurs objets – “porte-manteau(x)” est intéressant de ce point de vue car selon la coutume on peut indifféremment écrire “porte-manteau“ ou “porte-manteaux” tant au singulier qu'au pluriel..

Ce qui me ramène à la question de l'écriture dite inclusive. Considérez l'introduction de ce billet:

«Ou plus exactement, écriture excluant·e. Vous l'aurez peut-être noté, la “nouv·eau·elle formule”, c'est-à-dire la modification de l'habillage du site Mediapart, de cette fin novembre 2021, donne abondamment dans la discuté·e et disputé·e “écriture incluisi·f·ve”. Un nom assez inexact».

J'ai à dessein placé des mots formellement “inclusifs” qui ne correspondent pas à l'usage “inclusiviste” le plus courant (tiens? Les mots “inclusivisme” et “inclusiviste” ne sont pas admis par mon correcteur orthographique. Étonnant...). Ça ne signifie nullement que ce genre de pratique n'existe pas, tout es possible puisque cette “écriture inclusive” ne correspond à aucune logique orthographique, il s'agit d'un usage idéologique, politique, cette forme d'écriture a pour but premier voire unique de mettre en exergue un supposé et en partie avéré “sexisme orthographique”, elle est dans la droite ligne d'une revendication qui a en partie une justification orthographique mais qui découle d'une position idéologique, la féminisation des noms de métiers en français.

La justification orthographique découle du fait que la “non féminisation” est un phénomène récent, jusqu'au XVII° siècle “genrer” les noms de métiers était une pratique habituelle, c'est sur l'impulsion des autorités politiques qu'on procéda massivement à une normalisation de la langue à partir du milieu de ce siècle, avec entre autres conséquences une limitation drastique de cette féminisation pour les métiers considérés comme l'apanage des hommes – ça fonctionnait aussi dans l'autre sens, avec une “non masculinisation” des noms de métiers censément pratiqués par les seules femmes. Cette tendance est liée à l'évolution du régime et à son “absolutisation”, il s'agissait de diffuser un modèle d'être-au-monde dont le parangon était “le sommet”, un homme noble, de cour, parisien, d'où la mise à l'écart et la minorisation de tout ce qui n'y correspondait pas.

Avant de reprendre sur l'inclusivisme scripturaire, quelques mots sur l'autre aspect, en tout premier l'ajout d'une “marque du féminin” qui n'a aucun effet sur la langue parlée. Là il n'y a aucune justification orthographique et en outre, il ne s'agit pas proprement de féminisation des noms de métiers. Je suppose que ça porte aussi sur d'autre formes mais pour l'essentiel il s'agit d'ajouter un “e” aux finales de mots en “eur”. Quatre problèmes:

  • Ça n'a presque aucun effet sur la langue parlée, sinon d'amener les locuteurs à prononcer “eureu” pour bien montrer que, hein! C'est un nom de métier “féminisé”;
  • Ça ne correspond pas à un usage ordinaire du français;
  • Ça provoque la disparition de formes attestées;
  • Ça n'est pas une féminisation.

Le dernier point me semble le plus simple: ajouter un “e” final c'est valider la prééminence du masculin sur le féminin, la forme “normale” est “[machin]eur”, la forme “dérivée” est la reconnaissance implicite que ces noms de métiers sont “normalement masculins” donc “non féminins”. Clairement, cette forme de “féminisation” renforce donc la perception conventionnelle d'un position subalterne des femmes.

Le troisième point n'est ni simple ni compliqué, il est, voilà tout. En outre, il ne touche pas tous les termes. Dans mon jeune temps on connaissait une forme féminine correspondant à la forme masculine “docteur”, le mot “doctoresse”; actuellement on use le plus souvent de la forme “docteure”. Or, la forme “doctoresse” n'est pas une “féminisation” mais la forme normale de certains mots comportant ces finales, celle directement héritée du latin. J'ai entendu une pseudo-justification concernant ce remplacement de “oresse” par “eure”, il paraît que les finales en “esse” sont péjoratives. D'accord. Donc les formes “duchesse”, “princesse” et “comtesse” sont péjoratives? La “péjoration” de “drôlesse” ou de “gonzesse” n'est pas due à la finale mais au sens du mot et à son appréciation, “drôle” et “gonze” ne sont pas des termes spécialement “mélioratifs” ni même neutres, “prince” et “comte” sont valorisés et valorisants, ergo “princesse” et “comtesse” le sont. Autre cas, en un premier temps l'alternative “féminisée” de “auteur” fut “auteure”, or la logique aurait été de conformer le mot à ceux comparables: lecteur / lectrice, rédacteur / rédactrice, éditeur / éditrice, donc auteur / autrice. Ce qui commence peu à peu à s'imposer, du moins pour les personnes qui agréent à la féminisation des noms de métiers.

Le second point est expliqué par ce que dit des deux suivants, il y a des processus, disons, spontanés de féminisation et de masculinisation, ce qu'on nomme le “génie de la langue” – non pour dire que la langue est géniale mais qu'elle à une genèse, une origine –, et les locuteurs habituels d'une langue vont spontanément adopter la forme alternative en fonction de la forme de la finale et des cas similaires. Je ne suis pas certain que d'un point de vue historique la finale du mot “auteur” appartient au même groupe que celle des mots “lecteur” et “éditeur”, en revanche je suis certain que ces trois mots ont un rapport de proximité, appartiennent au même champ sémantique, celui de l'écrit, de l'écriture; on peut envisager “auteuse” ou “autoresse”, des formes répondant à ce génie de la langue, des formes attestées comme alternative aux finales en “teur”, mais la proximité sémantique avec “lecteur” et “rédacteur” induit à privilégier “autrice”, et en tout cas n'induit pas à choisir une forme qui ne répond en rien au génie de la langue, l'ajout d'un “e”. Autre exemple, pourquoi “professeure” plutôt que “professeuse”? Ah oui! Bien sûr! la finale “fesseuse” est péjorative. Donc “professeur” et sa finale “fesseur” ça va, non péjoratif?

Le premier point est purement idéologique, disons, aussi idéologique que cette propension à privilégier cette pseudo-féminisation de la forme “eure”. En un sens, cette pseudo-féminisation est proprement la confirmation de la prééminence des hommes sur les femmes, car elle n'apparut pas spontanément ou par la volonté des premiers porteurs de ce souhait de féminiser les noms de métiers, la féminisation en “eure” est avant tout un choix politique, celui des “normalisateurs” désignés par les autorités politiques du Québec en charge de la féminisation. Sans vouloir être méchant euh non! En voulant être méchant on peut dire que ce fut une stratégie efficace du “patriarcat” pour réduire fortement ce souci de rééquilibrage des rapports entre femmes et hommes: Ok! On “féminise” mais bon, c'est quand même le masculin la “vraie” forme, hein! Chacun à sa place...

Reprenons la question initiale. Perso, je ne suis pas trop convaincu par cette forme particulière d'écriture dite inclusive, ça me semble ressortir largement d'un même processus de normalisation par minorisation que dans le cas mentionné des finales en “eure”, d'abord ça ne vaut que pour l'écrit, à l'oral ça ne se prononce pas ou ça ne change rien à la prononciation “masculine”, ou alors ça donne des trucs aberrants, ensuite il existe une autre forme d'écriture “inclusive”, celle que je privilégie, et que parfois je complète par un autre usage, énoncer les deux termes. Entre autres, quand je cause de vous qui me lisez, tantôt je mentionne “mon lectorat”, tantôt j'écris “mes lectrices et lecteurs”, toujours dans cet ordre; serais-je une autrice, j'opterais pour l'énoncé “mes lecteurs et lectrices”, il s'agit d'une pratique de politesse ancienne, mentionner en premier le terme “pas de son genre”. L'autre usage mentionné n'est pas celui du terme générique englobant toutes les personnes mais le choix de n'user que d'une des alternatives, écrire seulement “ma/mes lectrice/s” ou “mon/mes lecteur/s”, sans que ça ait une quelconque justification. Bien sûr, ça n'a d'intérêt que si, dans un même discours, telle fois je “masculinise”, telle autre je “féminise” les hypothétiques destinataires de mes écrits. L'avantage non négligeable étant que ça fonctionne aussi bien à l'oral qu'à l'écrit.

L'inclusivité c'est aussi le choix des termes désignant de manière générique. Par exemple j'utilise rarement “gens” pour préférer “personnes”, parce que ça entraîne l'usage des articles et pronoms “féminins”. Il m'est arrivé de le mentionner, je suis “de genre féminin” puisque je suis une personne. Une autre de mes pratiques, quand je parle d'un individu de mon espèce dont le genre est indifférent ou non déterminé, systématiquement j'utilise le terme “humain” sauf quand je cite des autrices et auteurs qui ont une autre pratique. Les personnes qui privilégient l'usage de “homme” comme terme générique ont raison, à la fois c'est un usage avéré et ancien et ça correspond à l'usage latin, dans cette langue “homo” s'applique originellement à l'espèce, le terme désignant les membres masculins de l'espèce étant “vir”, mais dès l'Antiquité tardive “homo” était devenu un synonyme de “vir”, en gros, “les représentants les plus significatifs de l'espèce sont ceux de sexe masculin”. Ben non, pas du tout, en tout cas pour moi: tous les membres de l'espèce sont significatifs donc tous sont des humains, et la moitié seulement des hommes.

Mon sujet initial est cette propension nouvelle du site de Mediapart à user abondamment de l'écriture dite inclusive dans la forme la plus critiquée, celle du “point médian” permettant à la fois de réunir et de séparer le masculin, le féminin, le singulier et le pluriel, ça explique le titre du billet: cet usage est avant tout facteur d'exclusion, celle des personnes qui n'adhèrent pas à ce schéma, classe à laquelle j'appartiens. Parce que cet usage est clivant, et non parce que j'ai une opposition idéologique envers cette pratique. C'est bête à dire mais les supposées “inclusions” qui ont pour vertu d'exclure, je n'apprécie pas.

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