On n’arrête pas le Progrès, on l’accélère

La technologie pose aujourd’hui plus de problèmes qu’elle n’en résout, elle nous incite à consommer toujours plus en excluant les plus fragiles, et s’impose comme une religion… qui ne relie pas. Marcher et éviter les ascenseurs est un exemple parmi d’autres pour ralentir et dépenser moins, pour une meilleure santé corporelle, culturelle et spirituelle.

Article paru dans Kairos n°42, Novembre-Décembre 2019

 

Vous connaissez certainement l’histoire du fou qui repeint son plafond. Un autre fou arrive et lui dit : « Accroches-toi au pinceau, je retire l’échelle. » De deux choses l’une. Soit vous optez pour la solution technologique, et vous utilisez une peinture spéciale qui fait aussi « colle express », dès qu’on tire sur le pinceau. Soit vous faites preuve d’un peu de bon sens, et vous répondez : « Je vais d’abord descendre… et tu pourras la retirer comme tu veux. »

J’ai écris cet essai « Panne d’ascenseur dans le social, Le progrès contre les citoyens[1] » pour penser le monde confus dans lequel nous vivons… pour réussir à sortir de cette confusion, qui peut rendre fou, violent, ou désespéré. Ce livre comporte trois parties : une enquête policière, un comparatif ascenseur/escalier, et une réflexion à propos du Progrès. La première partie correspond au titre « Panne d’ascenseur dans le social » : une enquête sur un accident mortel causé par un ascenseur en panne, dans un quartier ouvrier de Strasbourg : l’affaire Bilal. La deuxième partie pourrait s’intituler « Panne de social dans l’ascenseur », en opposant les usagers et les salariés à la toute-puissante industrie des ascensoristes. Et évidemment, mon titre suggère fortement la troisième partie : « L’ascenseur social est en panne ». La mobilité sociale, qui était encore possible il y a 30 ans, n’est plus de mise aujourd’hui, et nous oblige à reconsidérer l’éducation, la formation, le travail, et le salariat… La mobilité sociale, aussi appelée « méritocratie », et un thème central auquel notre président Macron s’accroche désespérément.

J’ai écrit ce livre pour les gens de ma génération - je suis né en 1963 comme Bernard Legros - des gens qui ont parfois de la difficulté à percevoir que le monde a changé, et que les bases conceptuelles qu’ils ont connu ne sont plus valables. Ce qui oblitère d’autant leur vision de l’avenir et ce qu’ils transmettent à leurs enfants. Je l’ai donc écrit pour faciliter le dialogue entre ma génération et celle de nos enfants, qui sont les adultes d’aujourd’hui.

J’écris depuis longtemps. En 2005, j’ai écris un texte fondateur : le récit de la première journée de la « marche pour la Décroissance », de Lyon à Vaugneray. Je me suis improvisé journaliste, en réalisant des interviews de marcheurs que j’ai publiées sur decroissance.info. Et puis en 2015, plusieurs sujets et lectures se sont croisés et je me suis dit que je pourrais les développer dans un livre. La thématique des ascenseurs revenait plusieurs fois dans le très poétique et philosophique « La vie sur terre » de Baudouin de Bodinat, qui montre à quel point la modernité nous dépossède de notre corps et nous prive d’une certaine poésie du quotidien. Je me disais que les ascenseurs - en comparaison avec les escaliers - avaient du mal à se justifier. Autant sur de longues distances, tout le monde comprend qu’on arrive plus vite en voiture ou en avion… qu’à pied ou en vélo. Autant sur quelques étages, la marche semble toujours avoir son intérêt. À 55 ans, je monte quotidiennement les 4 étages de mon immeuble sans ascenseur, et ça me maintient en forme. Mes invités arrivent essoufflés parce qu’ils n’ont pas l’habitude, leurs enfants arrivent en courant de joie, et les livreurs - des trentenaires - pestent qu’on n’ait pas encore installé d’ascenseur.

Une version presque caricaturale de la modernité, c’est le thème du progrès technologique, qu’on résume souvent par le « Progrès ». Un jour de printemps 2015, je roulais tranquillement en vélo dans Lyon quand je suis tombé nez à nez avec une publicité pour la fibre optique SFR : « On n’arrête pas le progrès, on l’accélère. » Trop, c’était trop. Il fallait répondre. Je suis devenu un très bon client pour ma librairie de quartier, et j’ai lu avec frénésie des dizaines de bouquins de critique sociale, pendant que j’étudiais le sujet des ascenseurs. Une réflexion de Bodinat m’avait accroché, comme une évidence : un escalier ne tombe jamais en panne. J’ai fait quelques calculs, et j’ai abouti au résultat que l’ascenseur n’avait aucun intérêt sur 1 à 2 étages. Je me suis intéressé à la disponibilité et aux pannes, et je me suis rendu compte que les ascenseurs subissaient les mêmes lois que la plupart des flux, dans le tourisme, les transports, l’approvisionnement en eau ou en énergie : une notion de débit admissible - un seuil - au-delà duquel le débit s’effondre. Voici un exemple pour illustrer ce phénomène. À Lyon, dès qu’il y a un rayon de soleil le week-end, tous les lyonnais partent se promener dans les Alpes, en Ardèche ou en Provence, et ça bouchonne sur l’autoroute du Soleil. Tout ça pour croiser un voisin de quartier dans un village « pittoresque » à 200 km de chez soi, et acheter la même fausse poterie artisanale et locale… fabriquée en Chine. Donc concernant les ascenseurs, j’en suis arrivé à la conclusion qu’ils n’avaient aucun intérêt en période de pointe sur 5 à 8 étages, ce qui représente la majorité des immeubles. Ce qui veut dire que les ascenseurs n’ont aucun intérêt, en général. Si les gens les utilisent encore, c’est essentiellement par confort ou par paresse. Nous sommes des animaux paresseux et honteux de l’être. Il ne faut surtout pas nous le dire, ça nous rend très en colère.

De fil en aiguille, j’ai découvert un lobby inconnu du grand public français, qui fait un travail de propagande impressionnant : la Fédération des Ascenseurs. J’ai listé leurs 8 arguments, et je les ai testé un par un : aucun ne résiste à la critique. La sécurité, la disponibilité, la rapidité, le confort : des thèmes prosaïques qui n’intéressent personne. Que la Fédération enrobe avec des thèmes très en vogue, des cautions positives auxquelles nous devons absolument adhérer : la caution écologique avec les économies d’énergie, la caution sociale avec la convivialité, la caution de la modernité et du sport avec la mobilité, et la caution solidaire avec l’accessibilité et le vieillissement de la population. Tout cet effort de communication… c’est du flan, du vent… comme la plupart des discours du marketing et de la communication d’entreprise. La Fédération des Ascenseurs profite de notre ignorance du sujet pour nous rouler dans la farine. Et ce constat, on peut le faire pour presque tout : les ascenseurs, les compteurs « intelligents », l’internet, notre travail et nos salaires, et là… ça devient politique, et c’est tout de suite moins drôle parce que des milliers de français exclus du Progrès - les Gilets jaunes - le font savoir tous les samedis depuis des mois. Ils ne demandent qu’à y participer, mais constatent qu’ils n’y arrivent pas. Ils font le constat que le Progrès ne fonctionne plus.

En l’an 2000, la prédiction futuriste des années 1970 - se déplacer en soucoupe volante - ne s’était malheureusement pas réalisée. Au lieu de cela, on comptait environ 2000 accidents d’ascenseurs chaque année. On a considéré que c’était dû à la vétusté des appareils, construits pour l’essentiel dans les années 1970. Une loi de « modernisation des ascenseurs » - la loi « de Robien » - a été votée. Ces accidents ont très fortement diminué, mais il en reste toujours… et sur des ascenseurs flambant neuf. J’ai découvert que cette loi « de Robien » avait été motivée par un accident très médiatisé à l’époque, l’affaire Bilal. Un pauvre petit de 4 ans meurt en tombant dans une cage d’ascenseur en panne, dans une banlieue ouvrière de Strasbourg. J’ai décidé de développer un chapitre entier sur cette affaire, parce que j’ai senti qu’il se cachait là toute la misère humaine. La misère de cette famille, touchée de plein fouet par un drame terrible… La misère du quartier de la Meinau, qui fut le terrain d’expérimentation des GIR[2], l’outil répressif du ministre de l’intérieur Sarkozy… La misère des banlieues françaises, sous-équipées, sous-entretenues et laissées à elles-mêmes… La misère politique avec la supercherie de Chirac en 2002… La misère médiatique, avec un Pujadas en pleine forme à l’époque, qui préfigurait la révolte des banlieues de 2005… Et de façon plus discrète, la misère industrielle… des ascensoristes, tentant de profiter de la loi de Robien comme d’une manne, dans un marché en déclin, dans un contexte de désindustrialisation de l’Europe, mentant comme des arracheurs de dent, jusqu’à cacher les morts dans les statistiques d’accidentologie.

Depuis plusieurs décennies, deux conceptions de la société s’opposent. Les objecteurs de croissance ont très bien résumé cette opposition avec leur slogan « Moins de biens, plus de liens. » D’une part l’idéologie du Progrès, et de l’économie. La-recherche-et-les-investissements-pour-créer-des-emplois-et-relancer-la-croissance… Les guerres de nos démocraties contre la barbarie (mais chut… surtout pour notre pétrole). Les gaz à effet de serre et le réchauffement climatique (mais surtout… laissez-moi mon droit à polluer). Bref, la religion du Progrès : une religion que ne relie pas, et laisse chacun « isolé ensemble », selon la célèbre expression de Guy Debord[3]. D’autre part, un besoin de retrouver du lien, du sens, de la proximité, de reprendre contact avec la nature, avec son corps, avec son alimentation et sa santé. Donc finalement de bricoler du religieux qui relie vraiment, une forme de spiritualité athée, avec des croyances nouvelles, des valeurs réellement humanistes, et des chemins de traverse. Une vision poétique de la vie, avec de la saveur, des surprises, de l’intensité, des rencontres, des aventures. Quelque chose qu’on pourrait appeler la « décence commune », ou la « vie bonne », faite de permaculture urbaine ou rurale, de jardins partagés, de Slow food, de Fab lab et de DIY (Do It Yourself), de débrouille et d’entre-aide. Bref… une simplicité enthousiaste, qui passe par une forte réduction de sa consommation et une réorientation de son emploi du temps personnel. En somme : « Moins de télé, plus d’ateliers. » Un mode de vie qui met en défaut et menace l’économie toute puissante, et dont la répression ne se fait pas attendre… sur les objecteurs de croissance, qu’on traite de marginaux passéistes, de nostalgiques réactionnaires… ou sur les Gilets jaunes, qui se font copieusement tabasser et gazer, et que les médias conservateurs stigmatisent comme violents et antisémites. Et à y réfléchir, la décence commune est sans doute plus facile pour les bobos des centres-villes, ou à la rigueur pour les prolos des banlieues, que pour les ruraux de nos campagnes dévastées.

D’un côté, la culture du « Toujours Plus », de l’avoir, du chiffre et de la quantité. D’un autre, la culture du « Moins » (c’est le titre d’une revue décroissante suisse[4]), de l’être, de la lettre et de la qualité. D’un côté les riches, l’argent, la finance, le discours. De l’autre, les pauvres, l’humain, le travail, et la réalité. D’un côté, l’idéologie de la domination et de la violence. De l’autre, le constat de « la fin de la domination formelle[5] », et la construction patiente d’une société de partage et de non-violence. Le « moins » qui était minoritaire commence à entamer sérieusement le « plus ». Pour paraphraser Jean-Pierre Raffarin[6], je dirais : « Say no to the more, and yes to the less. » À force de « Fakir », de « Merci Patron » et de « Nuit Debout », l’ancien journaliste François Ruffin a réussi à fatiguer copieusement Bernard Arnaud, magnat de la presse et plus grosse fortune française. Pour ainsi dire, le fakir a charmé le serpent. Cette opposition n’est pas nouvelle. On peut voir là le symbole du Tao : le plein et le vide, le yin et le yang, la construction et la destruction. Si nous sommes tentés de prendre partie pour François Ruffin, faut-il pour autant blâmer Bernard Arnault ? Celui-ci protège ses entreprises comme une mère poule veille sur ses poussins. Je garde en tête cette idée singulière : il est vain de chercher des coupables. C’est toute l’humanité qui coule ensemble et, comme le dit Bodinat, cette « épouvantable tyrannie ne profite à personne[7] ».

À ce propos, je suis amusé de voir que le président Macron reprend le thème du Progrès dans son slogan pour les élections européennes : « Liberté, Protection, Progrès ». Qu’est-ce que signifie ce slogan ? La fraternité est remplacée par le Progrès. Plus besoin de se préoccuper des autres : il suffit de consommer. La liberté… laquelle ? La liberté d’expression ? Non. La liberté d’entreprendre. L’économie ne veut plus avoir affaire avec des salariés, qui sont des charges. Tous « uberisés », c’est plus simple. Mal payés, mais libres de travailler quand on veut. La protection remplace l’égalité… pourquoi ? Insécuriser les individus pour mieux pouvoir les protéger. Les attentats successifs sous l’ère Hollande ont servi la cause politique : ils ont permis d’effrayer la population, pour que celle-ci réclame une protection policière. C’est exactement ce qu’à fait Bush junior avec son Patriot Act. C’est une façon de gouverner. C’est immoral, c’est très moche, ça ne cadre pas avec les valeurs républicaine, mais c’est bien pratique pour avoir la paix. Il suffit de mettre des flics partout et les gens sont heureux. Ils n’ont plus aucune velléité de contestation.

Le vieux système rigide se défend. Il lutte pour sa survie. Mais il s’effondre par tranches, comme la banquise. Et l’effondrement n’est pas à venir : il est en cours. Depuis des décennies. Sous nos yeux. Les premières guerres pour le pétrole, par les pétroliers américains (le clan Bush). Les catastrophes nucléaires, toujours hors de France (Cocorico). L’effondrement démographique de la Russie sous Eltsine. L’effondrement économique de l’Argentine. L’effondrement des Twin towers. Puis la destruction de pays présentés comme barbares, dirigés par d’affreux dictateurs, mais qui étaient en réalité des forces d’opposition à la toute-puissance américaine et au dollar imposé comme monnaie mondiale (Irak, Lybie, Syrie…). Les catastrophes et les réfugiés climatiques, qu’on appelle avec condescendance des « migrants »… Les catastrophes sont en cours, et il n’y en aura pas forcément de pire. Il n’y aura pas forcément une guerre nucléaire et des hordes de barbares à la Mad Max. L’effondrement démographique aura sûrement lieu : par une baisse de la natalité, une probable augmentation de la mortalité naturelle et une réduction de la longévité. Et il y aura très certainement un effondrement de l’économie occidentale. Un effondrement ou une reconversion, une réorientation, une diversification.

Pendant longtemps, j’ai considéré que c’était une catastrophe, un mal redoutable. Aujourd’hui, je considère que nous avons beaucoup de chance de traverser cette époque. Il y a des enjeux très beaux à saisir, des opportunités merveilleuses. Comme vous pourriez dire ici en Belgique, autour d’une bonne bière : « Kairos ! »

 

[1] Editions Libre & Solidaire, Paris, mai 2019.

[2] Groupements d’intervention régionaux

[3] Guy Debord, La Société du spectacle, Gallimard, 1967.

[4] Journal romand d'écologie politique <http://www.achetezmoins.ch>

[5] Peter Wagner, Sauver le progrès, comment rendre l’avenir à nouveau désirable, La Découverte, p. 131.

[6] Nommé Premier ministre par Jacques Chirac, auteur des « raffarinades », la plus célèbre ayant été prononcée pour le référendum européen de 2005 : « Win the “yes” needs the “no” to win against the “no” ».

[7] Baudouin de Bodinat, La Vie sur terre, Encyclopédie des Nuisances, 2008, p. 196-197.

 

 

 

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