Bien fol qui s'y fie n°2

Première sortie après 5 jours de confinement. Nous sommes confinés, mais paradoxalement moins isolés et moins intrusés par l'économie, mise en suspens.

 © Olivier Rouzet © Olivier Rouzet

Rue de l'Université, 13h.

 

Confinés pour la bonne cause

Ce jeudi 19 mars 2020 est plus désert qu'un dimanche de mois d'août à Lyon.

Je me suis muni de l'attestation signée pour prendre l'air à proximité de chez moi. Simplement marcher. C'est déjà une activité physique. Profiter de ce beau soleil de mars. Heureusement que la météo est clémente, que nous ne sommes pas dans les pires journées de novembre ou de janvier.

Les quais du Rhône sont interdits aux piétons. Quelques esprits rebelles ont franchis les barrières et utilisent l'espace dédié aux sportifs. Aucun flic en vue. L'avenue Berthelot ne voit passer que quelques dizaines de véhicules entre deux feux rouges, alors qu'il en passe des centaines habituellement.

Nous sommes confinés pour éviter une catastrophe sanitaire, ou pour la contenir. Sans confinement, les prévisions annoncent 250 000 morts. Nous sommes bien au-delà des 15 000 morts de la canicules en 2003. Le pire est à venir, la semaine prochaine sans doute. Les hôpitaux ne sont pas préparés à recevoir une telle affluence. La nouveauté de ce virus, c'est sa vitesse de propagation. Il se transmet facilement d'une personne à une autre (15' de conversation normale suffisent), et de façon insidieuse puisqu'il faut au moins une semaine avant qu'il ne se déclare.

Il y a donc dans cette mesure une dimension de solidarité inédite, envers tous ceux qui risqueraient d'en mourir.

Nous sommes confinés, comme assignés à résidence, mais c'est pour la bonne cause. Situation inédite, anxiogène pour certains. Car la réalité est brutalement modifiée. Il y a risque d'intrusion. L'intrusion d'un virus dangereux. Le biologique se manifeste et défie l'économie, qui est à l'arrêt. La vie (la biologie, la biosphère, la biodiversité) maltraitée depuis des décennies par l'économie capitaliste sans limite, semble se venger, envoyer un signal fort. La santé ne peut pas être bradée au profit d'une économie de la toute-puissance. A l'intrusion économique et technologique (publicité omniprésente, big data, fichage...) répond une autre intrusion, l'intrusion du virus. Une intrusion qui n'est pas là pour vendre du Coca-Cola et du temps de cerveau disponible. Une intrusion qui nous rappelle à l'ordre, l'ordre du vivant sur la terre, un ordre qui existait déjà bien avant les fantaisies du marketing. Une loi bien plus puissante que la loi du marché.

 

Une prise de conscience

Même si notre Président tient un discours persifleur et changera de ton lorsque l'économie aura repris sa marche "Business as usual", espérons qu'il restera quelque chose dans les esprits. Une prise de conscience chez nous, citoyens, de cette nécessaire solidarité. La vie de voisinage qui prend une nouvelle saveur. Nous découvrons la vie de nos voisins d'en face, en pleine journée. Une réalité que nous ne voyons pas habituellement, étant absent de chez nous, sur notre lieu de travail. Nous communions le soir à 20h en applaudissant les équipes soignantes, mises à l'épreuve par le virus... et l'imprévoyance politique.

Espérons qu'il restera quelque chose d'une prise de conscience chez les dirigeants de ce monde. Les dirigeants des multinationales qui prennent tour à tour la parole et communiquent avec leurs salariés. Les dirigeants politiques qui doivent prendre des décisions graves, dont les conséquences se chiffrent à plusieurs centaines de milliers de morts potentiels.

Nous sommes confinés, mais nous sortons de notre isolement. Nous sortons de la pression économique habituelle qui nous maintient isolés les uns des autres. Nous ne subissons plus la pression économique en tant que travailleurs et en tant que consommateurs. C'est le paradoxe. Cette expérience difficile, cette épreuve d'une réalité inédite, possède une vertu intrinsèque puissante. Kairos. Il y a là une belle opportunité.

Episode n°3

 

Avenue Berthelot, 13h30.

 © Olivier Rouzet © Olivier Rouzet

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