Bien fol qui s'y fie n°4

Une semaine après le début du confinement, Lyon reprend des allures de petite ville de province, ce qu'elle est en partie. Une belle ville de province.

La fin de l’emprise humaine sur la nature

Comme je le titrais dans mon premier article, la vie qui était habituellement masquée par l’activité humaine et industrielle, se manifeste à nouveau, dans toute son authenticité et sa poésie. C’est ainsi que j’ai pu voir un héron à l’affût de poissons dans le Rhône. Le pauvre héron ne sait pas que les poissons sont interdits à la pêche, pollués aux PCB, relâchés pendant des décennies dans le Rhône par une usine de transformateur, avec l’accord de la préfecture. J’ai vu passer des oies sauvages volant en V au-dessus du Rhône. Ce n’est pas la première fois. Par contre, fait plus rare, j’entends une tourterelle le matin, qui est pour moi le signe d’un quartier calme de petite ville de province (alors que j’habite l’hyper centre).

Un héron sur le Rhône © Olivier Rouzet Un héron sur le Rhône © Olivier Rouzet

Gérard Colomb le maire sortant, voulait faire de notre ville un produit commercial à l'international (OnlyLyon), et la hisser au 15e rang européen. Depuis des années, la fête des Lumières accroit sa fréquentation, jusqu'à atteindre le million de visiteurs. Au point que nous fuyons la ville pendant tout le week-end. C'est indécent. Ce même phénomène de tourisme de masse se reproduit un peu partout en Europe : Marseille et ses croisières très sales, Venise et ses lagunes dévastées... J'espère que la nouvelle municipalité de transition écologique (que je souhaite confirmée au 2d tour, quand ?) aura d'autres projets et redonnera à la fête des Lumières sa juste dimension.

Le bruit de fond de la ville a disparu et laisse apparaitre les chants d’oiseaux. Il est possible de traverser le pont Garibaldi (branché sur l’échangeur de Perrache) à pied sans être inquiété. En Italie, ce pays qui souffre tant de l’épidémie, l’eau redevient claire à Venise, les dauphins sont de retour à Cagliari en Sardaigne… Et le ciel est enfin dégagé au-dessus de la Chine (voir ce film au sujet de la pollution habituelle).

Il n’y a plus de zébrure blanche dans le ciel, cette pollution due au trafic aérien. Et immédiatement, je repense au livre « La vie sur terre » qui m’a inspiré l’écriture de mon essai.  Nous avons à nouveau le temps de vivre, d’être débarrassés de tout le fatras de la modernité (bien qu’il en reste pas mal dans nos appartements citadins). Sommes-nous obligés de commander sur internet tout un tas de gadgets inutiles ? Des appareils pour courir, des vélos d’appartement, des imprimantes couleurs... ou des sextoys ? Je me réveille le matin à la lumière du jour, sans avoir besoin d’un appareil électronique qui intruse brutalement mon rythme naturel. Le temps ralenti. Toute la saveur de la vie enfouie réapparait. Faire des courses ou poster une lettre redevient un événement important.

J’ai retrouvé à la cave une bouteille de vin d’Acacia, réalisée au printemps de l’année dernière, qui se révèle être délicieuse, proche d’un porto blanc. Pour l’apéritif, je fais griller des graines de courge et de tournesol… sel, poivre… c’est top. Des amis dont je n’ai pas eu de nouvelles depuis des mois ou des années m’appellent, et nous passons une demi-heure… une heure… à discuter. Nous avons pu faire quelques « télé-apéro », avec des amis du quartier (ou plus lointains) pour échanger sur la situation, et simplement s’amuser.

Vin d'acacia et masque africain © Olivier Rouzet Vin d'acacia et masque africain © Olivier Rouzet

Dans ce drame sanitaire en cours, les thèmes que j’ai été amené à développer dans « Panne d’ascenseur dans le social » sont aussi présents : la toute-puissance de l'économie au détriment de la sécurité et de la vie, la sous-traitance poussée jusqu'à la rupture, la survenue d’un drame due à l’imprévoyance et à la vision à court terme, une logique de flux (l’arrivée des malades aux urgences, les usagers des ascenseurs affluant aux heures de pointe, les automobiles coincées dans les embouteillages…), l’automate qui remplace le vivant (les respirateurs pour tenter de sauver les cas graves) et un phénomène exponentiel que l’humain a du mal à gérer. Ce phénomène exponentiel rappelle bien évidemment la courbe du climat en dent de scie ascendante de Al Gore.

On l'a pas vu venir

Il y a un questionnement un peu technique sur l'origine du virus. Mais quoi qu'il en soit, quelle que soit son origine, nous ne l'avons pas vu venir. On se moquait bien des Chinois, peuple travailleur, obéissant, courbant l'échine, sous un régime politique totalitaire qui risquerait d'arriver chez nous, donc qui nous effraie. Et voilà que la terreur arrive vraiment. En vrai. C'était bon pour les pays sous-développés. Nous laissions l'Australie à ses incendies, et la Chine à son virus. Ils allaient s'en débrouiller. Ça n'arriverait pas jusqu'à chez nous. Là-bas, c'est les pays chauds, les virus s'y développent beaucoup mieux, ça grouille de cochonneries, des serpents, des scorpions, des cafards... Ils sont sales, ils mangent des chauves souris, c'est ignoble... bref, ils méritent bien ça !

Ensuite, je sentais autour de moi quelques esprits inquiets, mais qui passaient pour des casse-pieds, des empêcheurs de boire sa petite bière le soir entre amis. Des esprits rigides, des anxieux, des gens qui exagèrent le risque. Je ne m'informais pas. Je restais dans l'ignorance. Et puis lorsque nous avons appris que les Chinois étaient bloqués chez eux, on s'est dit à nouveau qu'ils exagéraient. C'était dans leur culture de se mettre au pas aussi facilement. Nos préjugés, notre arrogance française, notre mépris de la Chine et de ses habitants, qui sont les sous-traitants du monde, nos prolétaires d'aujourd'hui, nos petites mains, nos esclaves mis à distance, ou aussi ceux qui nous ont volé notre travail, qui ont ruiné des métiers entiers en automatisant, en vidant de leur substance et de leur sens... Mais au fait ? Sont-ce les chinois, ou les ... qui nous gouvernent ?

Et puis bam ! Jeudi soir, le Président nous annonce que les écoles fermeront. Ils ne dit pas le soir-même "Vous allez être confinés pour au moins deux semaines". Il n'a pas dit : "Quittez les villes, allez vous réfugier dans vos résidences secondaires pour ceux qui ont cette chance". Et pourtant, nombreux ont fait ce voyage, même après le mardi fatidique. On a rien vu venir. On est comme des c... La grosse claque qu'on se prend. On est plus cons que les chinois, c'est pas possible, y'a quelque chose qui cloche... Nous avons été aveuglés par nos préjugés.

Et nos dirigeants ont été aveuglés par la religion d'aujourd'hui, la sacro-sainte "Économie", et le culte de l'argent. Impossible d'arrêter l'économie pour un simple virus qui n'a pas l'air si dangereux...

Episode n°5

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