Le roi des mots tordus : « J’assume »

« J’assume » : depuis le début de sa Présidence, Emmanuel Macron assume tout, tout le temps pourvu qu’on ne le contredise jamais et que cela ne prête pas à conséquence.

Emmanuel Macron aime tordre les mots pour qu’ils correspondent à sa réalité. Malheureusement pour lui, les mots ont un sens qu’il convient visiblement de lui rappeler. 

J’assume (Larousse)

Du latin assumere, prendre sur soi.

  • Prendre en charge une activité, une responsabilité.
  • Se considérer comme solidaire d'un état, d'une situation, d'un acte et en accepter les conséquences.


La scène se déroule dans les jardins de la Maison de l’Amérique latine, le 24 juillet 2018. Depuis plusieurs jours, les révélations se succèdent dans ce qui est en train de devenir l’affaire Benalla. Le Président, resté silencieux jusqu’alors, convie les députés de La République en Marche pour reprendre la main et remobiliser ses troupes. Le message est clair : il « assume ». Il le répète même à plusieurs reprises.

  • La République, elle tient quand chacun assume ses responsabilités. J’assume les miennes de là où je suis. Avec la vérité des faits, celle que je viens de rappeler. Mes collaborateurs l’assument. Vous avez vu le préfet aujourd’hui avec une immense dignité, parfois traité d’une manière que je ne qualifierai pas. Le Premier ministre assume ses responsabilités, les ministres les assument, et c’est important pour toute la République.

Important pour la République, mais surtout pour la majorité, ébranlée par une semaine passée sous le feu médiatique. Le Président tonne, il a le visage tendu, une gestuelle martiale. Il conclurait du désormais célèbre « parce que c’est notre projet ! » que l’on ne s’en étonnerait pas. Mais, c’est une autre petite phrase qui va marquer l’opinion : « S’ils veulent un responsable, il est devant vous. Qu’ils viennent le chercher. » sans que l’on sache très bien qui désigne ce « ils ». D’autant qu’ « ils » peuvent bien venir le chercher, ils ne le trouveront pas. Selon l’article 67 de la Constitution, le Président est politiquement irresponsable (chat-perché si vous préférez) : 

  • Le président de la République n’est pas responsable des actes accomplis en cette qualité, sous réserve des dispositions des articles 53-2 et 68. Il ne peut, durant son mandat et devant aucune juridiction ou autorité administrative française, être requis de témoigner non plus que faire l’objet d’une action, d’un acte d’information, d’instruction ou de poursuite. Tout délai de prescription ou de forclusion est suspendu. Les instances et procédures auxquelles il est ainsi fait obstacle peuvent être reprises ou engagées contre lui à l’expiration d’un délai d’un mois suivant la cessation des fonctions – Article 67 de la Constitution de la Cinquième République française dans sa rédaction en vigueur depuis le 24 février 2007

L’opposition le prend au mot, et par la voix d’Alexis Corbière, député de La France Insoumise, l’invite à venir auditionner devant la Commission d’enquête parlementaire. « Aucun sens » balaie François de Rugy, président de l’Assemblée Nationale. Le Président « n’est responsable que devant les Français » précise-t-il. Il ne croit pas si bien dire. Ainsi, lorsque le 5 janvier 2019, une poignée de Gilets jaunes enfonce la porte du ministère du porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, la formule tourne en boucle sur les réseaux sociaux. Ils sont venus le chercher. L’acte est condamnable, mais il est la preuve que les mots ont des conséquences et qu’ils suscitent la colère dans l’opinion. 

Mais d’où vient ce « j’assume » ? S’il semble faire partie de l’ADN macronien, c’est pendant la campagne présidentielle de 2017 que le trait s’affirme. « De plus en plus, il dit : “J’assume”. » raconte Catherine Barbaroux dans les pages du magazine Capital, et très vite, l’expression se répand dans la majorité comme un mauvais virus. Relégué en orbite de Jupiter, Édouard Philippe, à la barbe encore sombre, « assume » en une de Libération du 4 octobre 2017, « de prendre des décisions courageuses » (suppression de l’ISF notamment, sic.). Il « assume » à nouveau sa politique dans L’Emission politique de France 2 face à Jean-Luc Mélenchon. Mais c’est Sibeth N’Diaye, porte-parole du gouvernement, qui porte la formule à son pinacle quand elle confie à Stéphanie Marteau, alors journaliste à L’Express, « j’assume de mentir pour protéger le Président ».  

Depuis le début de sa présidence, Emmanuel Macron assume tout : ses réformes, ses petites phrases, ses décisions, les polémiques des uns et les scandales des autres. Mais que signifie ce « J’assume », au fond ? Revenons une quinzaine d’années en arrière, le 21 avril 2002. Au soir du premier tour, Lionel Jospin, s’exprimant devant un parterre de militants du parti socialiste suite à son élimination au premier tour de l’élection présidentielle, avait eu cette phrase restée célèbre : « J’assume pleinement la responsabilité de cet échec en me retirant de la vie politique. » Le mea culpa se double d’une décision ferme et, on peut le dire, aujourd’hui définitive. 

Assumer, c’est prendre la responsabilité, mais accepter aussi les conséquences. Sans cela, la formule revient à dire « c’est comme ça et puis c’est tout ». Emmanuel Macron assume, pourvu qu’il n’y ait ni contradictions ni conséquences, car le Président déteste se désavouer. Ainsi, il peut dire le 17 avril 2020 dans les colonnes du Point : « Je refuse aujourd’hui de recommander le port du masque pour tous et jamais le gouvernement ne l’a fait », pour se contredire le 23 avril lors d’une téléconférence avec 22 maires en disant qu’il « faudra probablement imposer le port du masque » pour qu’enfin le 28 avril, Édouard Philippe annonce à l’Assemblée Nationale que « le port du masque sera rendu obligatoire dans tous les transports, métros comme bus » et que le 5 mai, le Président porte ce masque lors d’une apparition publique dans une école.

Emmanuel Macron assume car, dans sa propre réalité, il a toujours raison. Le port du masque est inutile, mais obligatoire, débrouillez-vous avec cela. 
















 

 

 

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