Le roi des mots tordus : « Universel »

Retour en début d'année 2020 sur une pirouette langagière dont le Président a le secret. L'exécutif voulait une réforme des retraites "universelle", au point de tordre le sens même du mot ?

Emmanuel Macron aime tordre les mots pour qu’ils correspondent à sa réalité. Malheureusement pour lui, les mots ont un sens qu’il convient visiblement de lui rappeler. 

Universel, le (CNRTL)

Adjectif, du latin universalis, « relatif au tout ».

  • Qui s'étend à l'univers entier, qui embrasse la totalité des êtres et des choses.

 

Le 14 janvier 2020, le Président est en visite chez Heli Union à Pau. Depuis plusieurs semaines, l’universalité de sa réforme des retraites ne cesse de se fissurer. Interrogé sur le sujet, Emmanuel Macron déclare qu’ "universel, ne veut pas dire que c’est le même [système de retraite] pour tout le monde". 

En un instant, le sens de ce mot, que je pensais connaître, vole en éclat. Je suis frappé par la violence sourde et insidieuse de cette phrase. Car enfin, que dire après cela ? Comment argumenter face à un tel déni de sens ? Imaginez votre tête si votre supérieur vous réprimandait en vous disant : "Quand je te valide un document, cela ne signifie pas que je te donne mon accord." Vous avez mal à la tête ? C’est normal. Pris au piège d’un flagrant délit de novlangue orwellienne, je m’en suis alors remis au dictionnaire. 

Tous s’accordent à dire que l’universel, c’est justement ce qui concerne la totalité, l’univers entier, le tout. Ainsi, on dit d’un donneur de sang qu’il est universel lorsqu’il est compatible avec tous les autres groupes. Le 3 décembre 2019 à Rodez, le Président ne disait pas autre chose lorsqu’il s’exprimait à propos des régimes spéciaux :

  • C’est pas possible dans un système universel par points. Si je commence à dire, on garde un régime spécial pour l’un, ça va tomber comme des dominos, hein ! Parce que derrière on me dira "vous faites pour les policiers, donc les gendarmes". Ensuite, on me dira "vous faites pour les gendarmes, donc pourquoi pas pour les infirmiers et infirmières, les aides-soignants"... Et puis on va refaire nos régimes spéciaux !

Problème, la contestation monte et très vite la mécanique des "dominos" se met en place. Les policiers, tout d’abord, sont exaucés deux jours à peine après cette déclaration. D’autres suivent, preuve que l’universalité n’existe pas, dès lors que l’on entre dans les réalités professionnelles des uns et des autres. Pourtant, le 11 décembre 2019, Edouard Philippe martèle à nouveau : "Universel, ça veut dire pour tout le monde [...] sans exception." Mais la rhétorique ne prend pas et le conflit s’endurcit. 

Alors, comme on ne peut pas éviter la polémique, il faut vider le mot de sa substance. Fin décembre 2019, les éléments de langage évoluent. On tente tout d’abord la périphrase, en évoquant des "modalités de transition", avant de se tourner vers une nouvelle formulation. On parlera désormais de "régimes spécifiques". 

Spécial et spécifique sont deux mots au sens très proche. Toutefois, l’Académie française précise qu’il est "abusif d’employer cet adjectif [spécifique] comme synonyme de « spécial » ou de « particulier »". Par exemple, vous pouvez, en tant qu’être humain, avoir une spécificité propre, mais vous serez toujours spécial par rapport aux autres, dans leur ensemble. Ainsi, le concept de régime spécifique ne s’opposant pas au système général (vous suivez toujours ?), mais tenant compte des caractéristiques de certains métiers, la réforme peut toujours se revendiquer comme universelle. 

Une nouvelle fois, le bricolage sémantique peine à convaincre l’opinion, qui voit bien que tout le monde ne sera pas logé à la même enseigne. C’est bien cela le nœud du problème. Comme souvent, le gouvernement dissimule, contourne, joue sur les mots, là où les gens questionnent le sens profond de la réforme. 

C’est dans ce contexte qu’il faut prendre la déclaration radicale d’Emmanuel Macron à Pau. En disqualifiant le sens même du mot universel, en le vidant de sa substance, il tue l’essence même du débat. Si prétendre à l’universel ce n’est plus s’adresser à tous de la même manière, il n’y a plus de contradiction à ce que la réforme intègre des régimes spécifiques.  "La guerre, c’est la paix" écrivait Orwell dans 1984 ; eh bien désormais, "l’universel, c’est le particulier". Simple, n’est-ce pas ?

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