Chronique d’un naufrage annoncé

L’assassinat de Samuel Paty et la confusion des débats qui l’ont suivi illustrent une fois de plus la dérive d’un pays qui vit sa plus grave crise politique depuis la guerre d’Algérie. Otage de la vindicte des réseaux sociaux et de la misère intellectuelle de ses élites, la République renoue avec ses vieux démons. La mémoire de Samuel Paty mérite un débat plus digne.

Et la République sombra...

« Stupéfaction », « horreur », « sidération », « communion », « des armes pas des larmes », « la peur doit changer de camps », « agir », « interdire », « expulser », « division » etc. La litanie de mots et de poncifs utilisée par les politiques et les professionnels de la polémique suite à l’assassinat de Samuel Paty est longue et surtout éloquente. Disons-le très clairement, tout cela donne lieu à un débat qu’il est difficile de ne pas trouver confus voire abject.

Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie dans un collège de Conflans Saint-Honorine, a été décapité pour avoir tenté de faire réfléchir ses élèves sur la liberté d’expression en utilisant des caricatures du Prophète. Le crime est ignoble, barbare, d’un autre âge et rien ne peut justifier un tel acte, surtout quand on sait que l’intention de cet homme était d’aider des gosses à construire une pensée critique. L’obscurantisme le plus hideux a pris cette fois pour cible le plus respectable des métiers, l’enseignant, cette irremplaçable courroie de transmission du savoir et de la citoyenneté.

 Maintenant venons-en aux coupables et donc au médiocre procès-débat en cours, dans le contexte particulier du procès des attentats de Charlie Hebdo et du débat sur le séparatisme. Les coupables donc : évidemment le meurtrier dont la radicalisation et la folie ne font aucun doute, probablement pour complicité un militant-prédicateur salafiste, probablement aussi ce père d’une élève du collège où enseignait l’infortuné professeur et enfin d’autres individus qui auraient été en contact avec le meurtrier.

Mais surtout à en croire les récupérateurs de tous bords les vrais coupables seraient toutes celles et ceux qui auraient été « complaisants » envers un islam qui selon ces mêmes accusateurs est ontologiquement radical et incompatible avec les valeurs de la République. La rapidité avec laquelle l’extrême-droite, la droite et la gauche dite de gouvernement se sont emparées du bréviaire républicain pour désigner les « responsables » qui arment le bras des terroristes contraste terriblement avec les atermoiements d’une République qui se penche encore aujourd’hui avec peine sur la façon dont ses valeurs se sont accommodées de la colonisation et de ses crimes tout en perpétuant la tradition coloniale de suspicion et de surveillance envers les populations musulmanes.

Coupables aussi les parents d’élèves musulmans, ce nouveau fer de lance du « séparatisme », qui d’après les experts qui courent les télévisions et certains sondages, seraient de plus en plus nombreux à placer leur religion au-dessus des lois de la République en incitant leurs enfants à ne pas accorder de crédit à l’enseignement de l’école laïque et obligatoire. Et par un syllogisme audacieux, coupable donc les musulmans qui ne dénonceraient pas ce crime ignoble et qui ne se montreraient pas solidaires de ceux qui dénoncent, à coup de « punchline » ou de vociférations outrancières, les dérives mortifères de l’islam qu’ils assimilent désormais sans ambages à l’islamisme, tendant ainsi à essentialiser les musulmans comme radicaux.

En temps normal j’aurais qualifié toutes ces gesticulations de cirque médiatique ou de pathétique course à l’audience. En réalité nous sommes dans quelque chose de beaucoup plus grave. 

Nous sommes pris dans l’engrenage infernal dans lequel des politiciens douteux, des éditorialistes sulfureux et des intellectuels de pacotille s’évertuent à nous enfermer depuis plus de 20 ans : cette stigmatisation d’une partie de la population française et ce refus du débat sont révélatrices d’une fracture béante entre deux conceptions de la République et malheureusement annonciatrices d’affrontements de plus en plus virulents. C’est la plus grave crise politique et culturelle que nous traversons depuis la guerre d’Algérie.

Certains d’entre nous se verront donc désormais taxer d’« islamo-gauchisme », se feront traiter de « collabos » ou de « traîtres », au prétexte qu’il bafouent les lois de l’universalisme républicain en hurlant à l’islamophobie,  au racisme, à la persistance de l’esprit colonial  dès lors que les « vrais » républicains dénoncent et cherchent à circonscrire les dérives sectaires d’une religion qu’ils jugent désormais incompatible avec l’esprit et les lois de la République. Ce meurtre est abject mais sa récupération politicienne l’est encore plus.

Pour ces gens-là, l’occasion est donc belle de faire la leçon à une certaine gauche irresponsable qui hurlait au racisme quand une certaine droite décomplexée et une gauche convertie aux sirènes du libéralisme alertaient sur les dangers de l’Islam politique ou radical, alors que dans le même temps ces courageux « lanceurs d’alerte » de salon cautionnaient sans vergogne les ventes d’armes aux régimes saoudien, émirati et qatari, principaux financeurs des différentes mouvances islamistes dans le Monde. Magnifique chef d’oeuvre masochiste d’un pays qui n’est plus à une contradiction près.

Belle occasion aussi de faire la leçon aux Indigènes de la République, aux Racisés, aux Obono, Thuram et autres pourfendeurs du néo-colonialisme, la Ligue des Droits de l’Homme, l’Observatoire de la Laïcité, bref une France « sous influence » des islamistes,  dénoncée par l’intelligentsia bien pensante de droite comme de gauche qui bien entendu ne fera jamais son auto-critique concernant sa grande responsabilité dans la situation que vit le pays, elle qui nous ressert à longueur de journée de vieilles rengaines sécuritaires aux relents racistes (notamment sur les migrants), quand ce ne sont pas des discours moralisateurs et faussement doctes justifiant les différences de classe et les injustices sociales, idées nauséabondes qui ont finalement conduit à la démission de l’Etat et à la faillite d’un service public comme l’Education Nationale.

Tout comme il est abject et déplacé chez certains de s’émouvoir que « c’est l’Education Nationale qu’on assassine » alors que ces mêmes personnes ont conspué, jusqu’à une époque très récente, la profession d’enseignants, ce nid de gauchistes fainéants et fonctionnarisés. Cette sainte communion avec le corps enseignant durera le temps d’une séquence qui prendra fin quand on remettra sur la table le sujet de leurs si avantageuses retraites.

 Nous voilà désormais nous aussi plongés dans un climat très délétère, alors que nos éditorialistes et intellectuels de renom commentaient il y a encore quelques jours de façon suffisante, limite moqueuse, les émeutes qui secouent les Etats-Unis à quelques semaines d’une élection présidentielle cruciale. Pas de ça chez nous, l’ordre républicain et le grand esprit français nous protègent. D’ailleurs, comme nous sommes les plus intelligents et que nous sommes le phare du Monde, nous allons faire une loi contre le séparatisme islamiste. La belle affaire que voilà, une loi inutile (puisque tout l’arsenal juridique existe aujourd’hui) dont le potentiel de dérives discriminatoires et les conséquences néfastes pour ce fameux « vivre ensemble », cher aux élites bienveillantes, n’ont pas traversé les cerveaux si bien faits de ces mêmes élites déconnectées des réalités sociales de ce pays.

L’essentialisation des français musulmans est aujourd’hui à son comble. On ne parle plus d’arabes ou de noirs, on parle de hordes islamisées qui veulent défaire notre chère République, cette gueuse que les aïeuls royalistes et crypto-fascistes de certains souhaitaient abattre il n’y a pas si longtemps. Ce vocable est repris par les chaînes d’information et allègrement adopté par les politiciens de droite comme de gauche. Quand on parle des banlieues, ces fameux « territoires perdus » que la république doit « reconquérir » ou « pacifier » (remarquez le vocable colonial), on évoque leur islamisation et la radicalisation rampante qui y règne. Le musulman devient donc un suspect voire un indésirable, comme le fut le Juif pendant l’occupation ou l’Algérien en France pendant la guerre d’Algérie, et s’insurger contre toute stigmatisation à leur encontre équivaudra toujours à un acte de trahison.

Dans toutes les réactions que j’observe de façon continue depuis une semaine, je n’ai vu que des appels en creux à la haine, des menaces à peine voilées de proscription, des injonctions à se réformer et surtout un procès en responsabilité des musulmans dans la fabrique des terroristes. Rien en revanche sur la réalité sociale des « territoires perdus », de la persistance de l’héritage colonial dans les mentalités collectives qui fait des musulmans des citoyens de seconde zone, du sentiment d’abandon et de rejet croissant par une partie de leurs concitoyens, et au final de l’impossibilité qui leur est désormais prescrite par une partie de l’opinion publique d’être à la fois musulmans et citoyens français.

 Nous y voilà donc. Misère du politique, impossibilité du débat, ce pays sombre dans les eaux troubles de l’ignorance et de la bétise, où l’action de l’Etat est désormais dictée par la vindicte des réseaux sociaux et le verdict de polémistes radicalisés par la haine de cet autre qu’ils estiment indésirable.

Que voyons nous depuis quelques jours ? Un masque d’indignation qui cache le visage de l’extrême-droite.

 

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