Les Français pour témoins

Le président Macron a reçu le dictateur comorien Azali Assoumani malgré une contestation populaire inédite.

Si la France est aujourd'hui ce grand pays respecté et aimé à l'international, et tous les Français le savent mieux que quiconque, c'est parce qu'il est le pays hôte des droits de l'homme. C'est parce qu'il a toujours été du côté des peuples démunis et de la droiture. En effet, en 1789, les Français ne sont pas morts uniquement pour leur seule patrie. Ils sont tombés pour léguer à l'humanité, un monde meilleur débarrassé de toute injustice, de toute privation et de toute tyrannie.

Par la même occasion, la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen garantissait à tous les citoyens de cette terre, un égal accès aux droits, une société sans ordres et des libertés individuelles et collectives.

Ces droits, acquis dans la douleur, sont, hélas, aujourd'hui bafoués et piétinés de la manière la plus abjecte, dans un pays ami de la France, avec lequel celle-ci est liée par plus d'un siècle d'histoire; les Comores.

En effet, depuis l'arrivée au pouvoir du président Azali Assoumani en 2016, ancien putschiste, une instabilité politique sans précédent s'est installée aux Comores. Elle est faite de violations des droits de l'homme, de privation des libertés des citoyens, de persécutions des opposants, d'une purge contre les journalistes . Les principaux opposants au régime du président Azali sont tous aujourd'hui en prison. Ainsi, l'ancien président de l'Union des Comores, Ahmed Abdallah Mohamed Sambi, est enfermé sans la moindre forme de jugement voilà un an et un mois.

Les journalistes sont régulièrement censurés sinon intimidés ou torturés par les services du ministère de l'intérieur. Trois des journalistes les plus célèbres de ce pays en ont fait la douloureuse et calamiteuse expérience. Abdallah Abdou Hassani Agwa a été emprisonné sans jamais être jugé; en prison, il a été victime d'une tentative d'assassinat. Toufeyli Maecha, du quotidien Masiwa, a été filmé nu lors d'un interrogatoire humiliant au cours duquel il a été torturé et fouetté. Enfin, Oubeidillah Mchangama de Facebook Fm, a été giflé à l'Assemblée nationale, en présence d'une délégation de députés de l'océan indien par le ministre de l'intérieur, Mohamed Daoudou Kiki puis enfermé là aussi sans le moindre jugement.

De son côté, la société civile est également touchée par ces violences. On fait état de nombreux cas de tortures infligées à des Comoriens pour des raisons, le plus souvent fallacieuses. Le dénommé Saoûlard, originaire de l'île d'Anjouan, retenu dans le cadre d'une affaire d'agression sur un militaire, a été sommé de désigner comme responsable, un membre de l'opposition alors même que l'auteur des faits était connu et identifié. Il s'agirait d'un autre militaire qui a été couvert par le régime en place, si bien que la victime elle-même, avait bien innocenté Saoûlard en indiquant clairement qu'il n'était pas son agresseur. Mais pour avoir refusé de désigner comme commanditaire des faits, un leader de l'opposition, Saoûlard a été jugé puis emprisonné, non sans avoir été torturé au préalable: ses dents ont été arrachées à la tenaille, on lui nourrissait d'excréments humains... Si Saoûlard a fait part de ces traitements au juge lors de son audience publique, celui-ci lui a simplement répondu: " ça, on s'en fout."

Le cas de Saoûlard est, hélas, loin d'être isolé. Il n'est pas non plus le cas le plus grave de barbarie enregistré depuis l'arrivée en 2016, du président Azali Assoumani à la tête de l’État comorien. Des citoyens comoriens ont été froidement exécutés par des éléments de la gendarmerie nationale et d'autres blessés par balles. Gazon, un jeune homme originaire de la ville d'Ikoni, près de Moroni, a été tué à bout portant. On ignore aujourd'hui les raisons de sa mise à mort; aucune enquête n'a été diligentée par les autorités judiciaires du pays. D'autres Comoriens ont été ainsi assassinés, soit parce qu'ils ont osé manifesté contre le régime à Anjouan, soit parce qu'ils se sont illustrés autrement, ailleurs dans l'archipel.

Aujourd'hui aux Comores, un droit fondamental, constitutionnellement garanti et respecté par toutes les démocraties du monde entier, celui de tenir des manifestations publiques, a été retiré des citoyens comoriens. Manifester est passible de poursuites judiciaires dans ce pays. Ce 04 juillet 2019, Me Moudjahid, avocat aux barreaux de Moroni, a déposé une demande de manifestation pour le 07 juillet auprès de la préfecture de la capitale. Non seulement ce droit lui a été refusé sans motifs réels mais aussi, Moudjahid a été convoqué le 05 juillet à la gendarmerie, où il a été menacé de poursuites pour avoir osé faire une telle demande.

Ce climat de tension intervient dans un pays qui avait renoué avec la stabilité depuis l'adoption de la constitution de décembre 2001 qui instituait entre-autres la présidence tournante entre les îles de l'archipel des Comores. Aujourd'hui, cette stabilité est d'autant plus menacée que le président Azali s'est attribué le droit de briguer deux mandats successifs, méprisant ainsi la présidence tournante qui devrait revenir à un Comorien d' Anjouan en 2021. Il resterait ainsi au pouvoir jusqu'en 2029. Le risque d'implosion des îles est réel.

Les manifestations pour un état de droit qui ont été tenues par le passé aux Comores ont été toutes réprimées dans le sang. Deux anciens candidats aux élections présidentielles ont été sciemment blessés par les forces de l'ordre lors d'une manifestation publique. L'un, M. Wadaane du parti RIFAID Comores, a perdu l'usage d'un bras. Et l'autre, Maître Larifou du RIDJA, a perdu l'usage d'une jambe. Tous deux poursuivent leur soin, encore aujourd'hui, à Paris.

Dans cette situation de terreur, les Comoriens de l'intérieur craignent pour leur vie et exigent l'arrêt complet de ces intimidations. Ainsi, ont-ils demandé à leurs compatriotes de la diaspora, de porter leurs voix, en manifestant à leur place, eux qui le peuvent encore, pour ainsi attirer l'attention d'un pays comme la France sur la gravité de la situation qui prévaut actuellement aux Comores. Le 28 mars dernier, des Comoriens ont assiégé l'ambassade des Comores à Paris, protestant contre la politique du président Azali Assoumani et pour exiger le départ de l'ambassadeur des Comores en France qui ne représente plus aucun Comorien.

Quelques jours plus tard, à Marseille, 3000 Comoriens se sont réunis pour exiger le départ du président Azali Assoumani. A Paris, une manifestation du même ordre a réuni plus de 2000 Comoriens, place de la République. Et dès lors, tous les dimanches, des manifestations toujours aussi suivies, ont lieu un peu partout en France et dans le monde : Paris, Marseille, Lyon, Nice, Saint-Denis de la Réunion, Dakar...

Il apparaît très clairement que les Comoriens veulent renouer avec la démocratie, la stabilité et l'état de droit. Ils ont fait appel au président de la République française à travers une lettre datée du 18 juillet 2019, remise en mains propres à l’Élysée, pour exiger le départ du président Azali Assoumani dont la majorité des Comoriens contestent la légitimité et la politique rétrograde. Malheureusement, le président Macron a préféré mépriser la colère de tout un peuple.

Pis encore, il a décidé, malgré cet état de fait, de recevoir le dictateur Azali Assoumani en visite officielle à partir du lundi 22 juillet 2019 au palais de l’Élysée, ce symbole de la grandeur de notre France que nous chérissons tous et de son rayonnement.

Le président Macron est donc en train de cautionner une dictature sanguinaire et de ternir, indirectement, de ce fait, l'image de la France. Le peuple comorien prend le peuple français ami pour témoin. L'histoire retiendra l’entêtement du président français à recevoir un dictateur qui martyrise vos frères, vos sœurs et vos amis comoriens.

Les honneurs de la République ont été accordés à une personne qui a déclaré une guerre sans merci contre son propre peuple. Au même moment, aux Comores, des mères pleurent leurs enfants exécutés par l'armée ou enfermés dans la très insalubre et redoutable prison de Moroni. Peuple,français, le président Macron, en recevant l'un des plus grands malfaiteurs de ce monde, n'a engagé que son âme et conscience. Nous vous savons toujours solidaires des peuples opprimés. Vous vous placerez, cela ne fait aucun doute, du côté du peuple comorien meurtri. Aucune manigance, aucun agissement, d'une quelconque autorité que ce soit, ne saurait entacher votre réputation de peuple résolument pacifique.

Alors que je m'apprête à finir ces quelques mots, j'ai une pensée très profonde pour l'un des plus grands théoriciens que la terre ait eu à porter. « De la première page à la dernière, la Révolution, disait Jules Michelet, n'a qu'un héros : le peuple. »Il est clair que ce combat noble mené pour le rétablissement de la paix et de la démocratie aux Comores, ne saurait s'achever que sur le triomphe du peuple comorien héroïque, exactement comme le peuple français a fini par triompher, tout aussi héroïquement, en 1789. Ce triomphe futur et inéluctable sera certes celui de tous les Comoriens mais par extension, celui des Français également et de tous les peuples de ce monde car aucun homme sur cette terre ne mérite de vivre sous les jougs. En attendant, cette complaisance du président Macron envers le dictateur Azali Assoumani, risque de créer des tensions dont lui seul devra assumer les conséquences. Les peuples comoriens et français continueront à demeurer unis et à espérer qu'un jour, quelqu'un, quelque part, saura placer les intérêts des peuples au dessus de toute autre considération.

 

                       Omar MIRALI

 

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