Quid des engagements pour une France solidaire?

Au terme d'une campagne électorale qui aura vu une mobilisation citoyenne inédite pour une France plus solidaire, Friederike Röder, Directrice France de l'ONG ONE, revient sur les engagements des candidats en matière de lutte contre l'extrême pauvreté, les inégalités, la corruption et l'évasion fiscale.

77% des jeunes de 18 à 35 ans estiment aujourd’hui que la solidarité internationale doit être un aspect important du projet politique porté par les candidats à l’élection présidentielle et 60% sont favorables à une augmentation du budget d’aide de la France aux pays en développement (étude Harris).

Qui oserait encore dire que les Français ne sont pas solidaires ? Et surtout, que la jeunesse ne s’intéresse à rien si ce n’est à elle-même ? Ces chiffres font taire ces préjugés trop longtemps véhiculés et rabâchés pendant la campagne présidentielle qui arrive aujourd’hui à son terme. La jeunesse française est engagée, généreuse, et ses préoccupations vont au-delà de ses seuls intérêts personnels. Elle défend une vision d’un monde et d’une France plus solidaire et est consciente des mesures à prendre et des efforts à fournir pour y parvenir. Les candidats à la présidentielle auront-ils répondu à ses attentes ?

La France, comme toute la communauté internationale, s’est engagée à allouer 0,7% de sa richesse nationale à l’aide aux pays en développement. Or, elle s’est éloignée de cet objectif au cours des 10 dernières années, atteignant avec peine les 0,38%. Comment excuser, ou même juste expliquer ce retard quand on sait que nos voisins comme le Royaume-Uni ou l’Allemagne ont eux déjà atteint cet objectif par conviction et vision politique ?

A quelques jours du premier tour, l’heure est au bilan des engagements des uns et des autres sur cette question, et plus particulièrement des 6 réponses que les candidats ont transmises à ONE dans le cadre de la campagne « Cap ou pas Cap » : à savoir, dans l’ordre chronologique, Benoît Hamon, Nicolas Dupont-Aignan, Jean-Luc Mélenchon, Jacques Cheminade, Emmanuel Macron et Philippe Poutou.

A la lecture de ces réponses substantielles, la bonne nouvelle est que sur un spectre politique assez large, il y a un consensus entre ces 6 candidats sur la nécessité d’augmenter le budget d’aide aux pays en développement au cours du prochain quinquennat, bien que certains candidats soient plus ambitieux que d’autres. 4 des 6 candidats ayant répondu à ONE ont pris l’engagement d’atteindre cet objectif de 0,7% d’ici à 2022 : Benoît Hamon, Jean-Luc Mélenchon, Jacques Cheminade et Philippe Poutou. Emmanuel Macron, pour sa part, s’engage à y parvenir d’ici à 2025 et Nicolas Dupont-Aignan propose d’augmenter l’aide européenne de 50 milliards par an.

On constate aussi un consensus sur les objectifs prioritaires que doivent remplir l’aide de la France. Les candidats reconnaissent qu’elle doit d’abord permettre aux personnes les plus pauvres et les plus vulnérables, principalement en Afrique, d’avoir accès aux services essentiels que sont la santé et l’éducation, mais aussi permettre d’investir dans l’agriculture et ainsi lutter contre la faim. Tous relèvent par ailleurs la priorité qui doit être donnée à plus de la moitié de l’humanité, trop souvent discriminée et marginalisée, à savoir les femmes et les filles. Ils reconnaissent tous les inégalités qu’elles subissent et le « cercle vertueux » que nous pouvons créer en combattant cette injustice.

Dans la lutte contre l’extrême pauvreté, l’argent est certes le nerf de la guerre mais ce n’est pas la solution magique. Certains candidats l’ont bien compris: l’opacité du système financier mondial pénalise particulièrement les pays les plus pauvres en les privant de leurs propres ressources, cruciales pour leur développement. La lutte contre la corruption et l’évasion fiscale doit faire partie intégrante de la politique de développement de la France. Notre aide ne pourra être efficace si par ailleurs, on laisse 89 milliards de dollars s’échapper chaque année d’Afrique pour être blanchis dans des sociétés écrans et des trusts hébergés en Europe ou d’autres économies parmi les plus prospères. Benoît Hamon, Jean-Luc Mélenchon, Jacques Cheminade et Philippe Poutou ont complètement intégré cette dimension dans leur programme alors qu’Emmanuel Macron ne répond pas vraiment à cette question en ne lui réservant qu’une très vague ligne. 

Mais en matière de solidarité internationale, un point particulier aura suscité des débats au cours de cette campagne. Certains candidats ont remis en question ce qui devrait être une évidence: la finalité, la nature même de l’aide au développement. En voulant l’utiliser non pas pour lutter contre l’extrême pauvreté mais pour contrôler les flux migratoires ou pour favoriser les entreprises françaises, certains candidats prônent une instrumentalisation de l’aide au développement qui est contraire aux engagements internationaux de la France et à nos valeurs. Les traités européens stipulent d’ailleurs explicitement que l’aide au développement doit avoir pour « objectif principal la réduction et, à terme, l’éradication de la pauvreté ».  Si fort heureusement, plusieurs candidats tels que Benoît Hamon, Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron se sont positionnés contre cette approche, ce débat ne devrait même pas avoir lieu puisque l’expérience et les études ont déjà prouvé que cette conditionnalité de l’aide est complètement inefficace dans les objectifs qu’elle se fixe, comme ce fut le cas de l’Allemagne en 1994 avec le Vietnam ou des Pays-Bas en 2012 avec le Ghana.

Après plusieurs mois et semaines de débats, la solidarité internationale aura finalement réussi à se faire une place et trouver échos chez plus de la moitié des candidats. Mais plus de la moitié, c’est encore en deçà des attentes des citoyens Français et surtout bien en deçà de l’ampleur des défis que posent l’extrême pauvreté, le changement climatique, les famines, les conflits et les inégalités mondiales.

La mobilisation des citoyens se poursuivra au-delà de l'élection pour que le mandat du prochain président soit à l’image de la France solidaire qu’ils appellent de leurs vœux.

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