Lettre à mon père, otage du coronavirus en Inde

Ambassades, compagnies aériennes, gouvernements…Tels ces Papous, qui appelaient leurs divinités sur des postes-radios fictifs, sacrifiant au « Culte du Cargo » comme sur l’autel des enchantements de la modernité, je suis assise chez moi à espérer. Mais un espoir habité, contaminé par la crainte.

« Culte du cargo » :

Rite sacré de Nouvelle-Guinée au cours duquel les populations indigènes invoquaient les avions pour les forcer à atterrir sur leurs rives avec leurs cargaisons.

 

Le 8 mars dernier, mon père et sa compagne atterrissaient à Chennai, dans le sud de l'Inde. Ce voyage devait être la respiration, la bouffée d’oxygène tropical, après une année toxique. Seulement, deux jours plus tard, New Delhi interdisait aux étrangers l'entrée sur son territoire. Sans le savoir encore, ils étaient sans doute les derniers français à débarquer sur le continent.

Programme de « vacances indiennes » classique : ils quittent l’Etat du Tamil Nadu pour Pondichéry, Cochin puis la province du Kerala, ces destinations qui ont alimenté l’imaginaire de générations de voyageurs. Le rêve !

Comme pour le demi-million de français partis de bonne foi à la même période, (il en reste aujourd’hui plus de 80 000 bloqués aux quatre coins du monde), la propagation du Covid-19 demeure une menace assez vague. Je crois sincèrement que ni eux, ni moi en France, ne réalisons alors que tout va basculer.

C’est sur notre groupe Whatsapp « Vacances en Inde » que le premier message inquiétant m’arrive, le 14 mars au réveil, avec les cinq heures de décalage horaire : « Les hôtels annulent nos réservations les unes après les autres » écrit mon père « ils ne veulent plus de Français. On va essayer d’appeler l’Ambassade. Qu’est-ce qu’il se passe ? On a raté une info ? »

Je me réveille en Vendée, au cœur de l’Europe, dans un monde qui subitement se prend à vaciller. Pour la première fois, je me vois lui écrire ce mot : « Rentre ! ».

Message après message, internet me fait vivre, à 8000 kilomètres de distance, la panique qui monte en eux : ce sont très vite les bus et les taxis qui leurs sont interdits, jusqu'à ce qu'ils comprennent que c'est la notion même de déplacement qui n'est plus possible. Ils glissent dans une quarantaine qui ne dit pas encore son nom, sans informations, sans explications, sans solution. Les rares hôtes qui acceptent de les dépanner pour la nuit doivent les signaler aux autorités.

« Ce matin on a été regroupés dans un hôtel par la police avec une dizaine de français. On ne sait pas vraiment pour combien de temps, on n’a pas tous les mêmes informations. Mais l’endroit est bien, on voit la mer. Delphine est inquiète, moi ça va mieux. »

Moi, ça ne va pas. A l’autre bout du monde j’apprivoise ma propre quarantaine, dans la maison de mon père. Venue pour quelques jours de vacances, je ne suis pas repartie lorsque l'annonce du confinement général est tombée. Je jongle frénétiquement avec les ajustements d’un nouveau quotidien, la recherche anxiogène d’informations sur l’actualité indienne et leurs possibilités de retour, les appels aux Ambassades…

Dix jours vont passer. Comme un escalier que l’on descend sans jamais arriver nulle part. Dix jours dans cette maison, sa maison, où l’absence de mon père est partout.

Les frontières se ferment peu à peu, les couloirs aériens se vident, nous éloignant chaque instant un peu plus. Au-dessus de moi le ciel de l’Atlantique est bleu, pas un sillage d’avion. Personne ici ne songe même à s’en réjouir... 

J'ai pourtant grandi dans ce qu'on nomme, ou nommait, le « village monde ». Ce sont ces frontières invisibles, notre aisance à voyager, nos moyens de communication sans limites, qui se retournent aujourd'hui contre nous. Punis chacun à un bout du monde pour n’avoir ni pu ni voulu comprendre le déchainement du tsunami, le virus de la mondialisation. Nous croyions à l'espace infini et subissons aujourd'hui les conséquences de notre domination abusive du temps et de l'espace. Ce fil d’Ariane destructeur nous reliant l’un à l’autre d’un coin à l’autre de la planète.

Cela, mon père n’y pense pas. Plus le temps. « Quand on est arrivés on voyait que les gens avaient peur de nous, aujourd’hui je me demande si ce n’est pas nous qui commençons avoir peur d’eux. »

Cela fait maintenant deux longues semaines que ni lui ni moi ne savons plus à qui nous vouer…Perdus ? L’un pour l’autre. L’un et l’autre. Oui.

Ambassades, compagnies aériennes, gouvernements…Tels ces Papous, qui appelaient leurs divinités sur des postes-radios fictifs, sacrifiant au « Culte du Cargo » comme sur l’autel des enchantements de la modernité, je suis assise chez moi à espérer. Mais un espoir habité, contaminé par la crainte.

Hier soir, l’Inde a déclaré un confinement national. A présent, plus un avion, un train, un bus, un taxi pour les sortir de leur enfermement. Sans échappatoire. « Souvenez-vous que même un seul pas hors de chez vous peut ramener la grave maladie du coronavirus dans votre foyer » a martelé le premier ministre indien Narendra Modi.

« N'ayant plus rien à perdre ni Dieu en qui croire, afin qu'ils me rendent mes amours dérisoires » dit le poème, « moi, comme eux, j'ai prié les cargos de la nuit… »

 

 Orane CHARRIER

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