Dans l'obscurité de la parole

Un problème de lecture:Benjamin Fondane et L'Eglise de Louis-Ferdinand Céline. La naissance d'un débat récent sur Médiapart à propos d'un article de Benjamin Fondane sur L'Eglise de Céline rend nécessaire, je crois, une mise au point.

Un problème de lecture:Benjamin Fondane et L'Eglise de Louis-Ferdinand Céline. La naissance d'un débat récent sur Médiapart à propos d'un article de Benjamin Fondane sur L'Eglise de Céline rend nécessaire, je crois, une mise au point.

Concernant les rapports de Fondane avec Céline, la chronologie est importante. Voyage au bout de la nuit paraît en 1932. Rimbaud le Voyou de Fondane est imprimé en septembre 1933. Fondane adresse les exemplaires d'auteurs en octobre avec un exemplaire destiné à Céline et reçoit probablement la lettre de remerciement de Céline en novembre. Céline en réponse à l'envoi s'était dit « très reconnaissant d'avoir pensé à moi pour l'envoi de votre magnifique Rimbaud. Voici un livre qui fera sûrement époque. Il prélude toute une version de la critique littéraire basée sur l'inconscient qui ne nous rendra peut-être pas meilleurs mais peut-être moins bêtes et c'est toujours ça. Amicalement à vous. L.F. Céline ».[1] Remerciement rapide mais chaleureux qui évalue d'ailleurs de façon erronée le rôle de la psychanalyse dans l'ouvrage. Tout indique alors que Fondane est ravi de cette lettre, en particulier la réaction de son entourage[2]. Céline lui adresse t-il alors en retour un exemplaire de L'Eglise ? Quoi qu'il en soit, l'article de Fondane sur L'Eglise paraît le 22 novembre 1933 dans Le Cahier Bleu[3]. Céline répond le 29 novembre suivant. Un tel échange n'est pas étonnant car Fondane et Céline font partie tout deux de l'écurie de Denoël et par ailleurs entre la révolte individualiste pacifiste de Céline telle qu'elle s'est exprimée dans le « Discours sur Zola » à Médan, et les thèmes catastrophistes de Voyage au bout de la nuit (1932) et la révolte fondanienne des coïncidences certaines existent encore en 1933 et peuvent justifier une certaine sympathie. L'article de Fondane ayant été republié récemment sur le site Médiapart avec un échange d'opinions de lecteurs qui ne connaissent pas forcément l'œuvre fondanienne, il s'imposait de mettre au clair une certain nombre de choses. Dans ce dossier, il importe avant tout d'éviter les anachronismes et les grilles de lectures induites par les destinées des deux protagonistes, Fondane sera victime de l'antisémitisme d'Etat et de la Collaboration avec le nazisme, arrêté, déporté et assassiné à Auschwitz en 1944. Céline aura la trajectoire du pire que l'on connaît, rejoignant bientôt la meute d'un antisémitisme d'Etat qui a conduit au génocide juif. La tentation est forte de les opposer comme des symboles idéologiques et la critique n'a pas échappé à ce piège avec les meilleures intentions du monde[4]. En réalité, la situation est plus complexe et je voudrais commenter cet article de Fondane pour montrer qu'il n'est pas un adversaire de Céline en 1933.De quoi s'agit-il ? Écrit en partie dès 1926, mais publié en 1933 après le Voyage au bout de la nuit (1932) chez Denoël et Steele, la pièce de théâtre L'Eglise de Céline trace un portrait décapant, anarchiste, pessimiste de la société de son temps.[5] La pièce évolue à partir des pérégrinations du Docteur Bardamu, de l'Afrique francophone dont le colonialisme est sévèrement parodié (acte I), à Brodway aux Etats-Unis (acte II), puis à la Société des Nations (acte III), et enfin dans le Paris populaire (acte IV et V). Le cynisme désespéré de Bardamu dans une société dont il refuse d'adopter les règles du jeu hypocrites donne sans doute son titre à la pièce : « Et alors ! c'est pas une religion, mon petit, Janine, la vie. Vous devriez le savoir ! C'est un bagne ! Faut pas essayer d'habiller les murs en église... il y a des chaînes partout... » dit Bardamu à Janine, la jeune fille estropiée qui lui rétorque que les femmes de Bardamu ne l'aiment pas. La misère humaine, chaleureuse à sa manière, provocante, affectueuse, désespérée, entoure au dernier acte la danse d'Elisabeth Gaige, la danseuse américaine qui se déshabille lentement au son d'un phono. L'acte III en introduisant une intrigue à la Société des Nations au cours de laquelle Bardamu se fait renvoyer, met en scène trois directeurs juifs : Yudenzweck, Mosaic et Moise qui illustrent une thèse antisémite commune à cette époque à la droite et à l'Action française : une prétendue direction juive de la Société des Nations. Bien que les autres personnages hollandais, hongrois, français ou britannique du chapitre III soient aussi grossièrement parodiés, nul ne pouvait ignorer le portrait antisémite de Yudenzweck en « juif polonais, long cache poussière noir, petite casquette, lunettes épaisses, nez extrêmement crochu... »[6], les allusions de Céline au nombre de juifs à la Société des Nations, au bateau dénommé le Youpinium, à l'argent protecteur des juifs, à la métaphore des termites maîtres du monde placée dans la bouche de Yudenzweck, à l'hypocrisie diplomatique de la machine administrative des commissions ... constituent les figures d'un antisémitisme qui annoncent qu'on le veuille ou non les écrits antisémites ultérieurs de Céline. Cependant, il faut approfondir le contexte de cette composante antisémite tissée avec le thème d'une administration qui pousse à la guerre par son incohérence diplomatique.[7] Le chapitre III présente une explication entre Mosaic et Yudenzweck à propos de Bardamu, inassimilable au « langage collectif ». Le langage du réalisme politique, avec ses apartés et ses doubles langages, qui n'est assurément pas celui de Bardamu et Yudenzweck le reconnaît : « Il me jugeait, je l'ai ensuite compris, parce que nous ne parlons pas la même langue. Il parlait le langage de l'individu, moi, je ne parle que le langage collectif. Il m'intéressait alors jusqu'au moment où j'ai compris ça. Alors, j'ai cessé de l'écouter, par discipline. C'est du poison qu'ils parlent les individus. »[8] L'entretien qui suit immédiatement entre Bardamu et Yudenzweck est fortement ambivalent puisque si ce dernier rejette Bardamu (suite à son diagnostic un peu trop sincère de la mort du Docteur Gaige) comme « intelligent, artiste, scientifiquement médiocre, administrativement nul, individualiste, peu commandable », avec la mention : « importance par rapport à notre avenir : nulle », la relation entre eux se colore soudain d'une sympathie soudaine du côté de Yudenzweck qui lui avoue : « Je vous comprend et je vous aime...vous êtes un peu divin. Adieu ! Bardamu ! ».[9] L'ambiguité est donc déjà présente dans le texte même. Il est difficile de lire ce dialogue comme pure hypocrisie ; si Yudenzweck sacrifie finalement la carrière de Bardamu à la S.D.N., c'est après lui avoir proposé un autre poste que ce dernier refuse. Le portrait d'un Yudenzweck comporte « gentillesse » et « faiblesse » selon une note de Céline qui décrit son état d'esprit où se mêle amitié, curiosité et paternalisme. Cynisme extrême où bien réelle ambivalence du portrait ? Cette ambiguïté du portrait de Yudenzweck et de sa relation à l'égard de Ferdinand Bardamu-Céline contribue peut-être au silence de Fondane à l'égard de l'antisémitisme de L'Eglise dans l'article « A propos de L'Eglise de Céline » que Fondane publia dans le Cahier Bleu le 22 novembre 1933. Le style en forme de lettre de cet article en rend l'interprétation délicate car ar sa forme même (une lettre à l'auteur) il invite à une lecture littérale, mais d'une part, il use de l'antiphrase comme figure ironique, pastichant à la fois les arguments des adversaires de Céline dans le style célinien, notamment en renchérissant sur son autodérision, doublant ainsi la difficulté d'identifier la prise en charge auctoriale du discours. Le fait que Fondane ait été victime de l'antisémitisme nazi encourage immédiatement une lecture anti-célinienne de ce texte. Par exemple, l'interprétation que Charlotte Wardi a donné de l'article de Fondane dans la revue Europe en 1998[10]. Pourtant, je voudrais souligner ici qu'elle est anachronique et ne pas tient pas compte des affinités Fondane-Céline en 1933, même si peuvent paraître choquantes eut égard aux oeuvres antisémites ultérieures de Céline. L'article de Fondane débute avec un portrait en style célinien de l'époque, pessimiste, ironique, sarcastique sur la gaîté universelle assise sur les soubresauts de l'histoire, « crimes, explosions, menaces de guerre, révolutions », la misère, la mort et l'injustice « l'homme d'aujourd'hui doit, pour être gai, marcher au moins sur un cadavre », mêlant les tromperies de la Science et du Fisc. Je voudrais montrer que 'influence du « Discours sur Zola » dit de Medan de Céline est très forte sur le pastiche de Fondane qui en reprend même des expressions. C'est lui qui alimentera aussi la rédaction de son article intitulé : « Lever de Rideau »[11]. Par exemple, lorsque Fondane écrit : « Mais le Rêve en avez-vous fait une belle chose ! » il fait référence à ce passage du Discours de Médan : « À nous donc les symboles et les rêves ! Tous les transferts que la loi n'atteint pas, n'atteint pasencore. Car, enfin, c'est dans les symboles et les rêves que nous passons les neuf dixièmes de notre vie, puisque les neuf dixièmes de l'existence, c'est-à-dire du plaisir vivant, nous sont inconnus, ou interdits. Ils seront bien traqués aussi les rêves, un jour ou l'autre. C'est une dictature qui nous est due. » L'intention de sens de signification dans ce texte de Fondane est obtenue par antiphrase : si « le monde est gai » c'est évidemment qu'il ne l'est pas du tout ! Cette tirade cocasse et macabre qui vise à ridiculiser l'optimisme pourrait aussi être prise en charge par Fondane dont le Rimbaud attestait d'une critique de l'humanisme traditionnel dans la tradition de Nietzsche et de l'homme du souterrain de Dostoïevski. Le pessimisme de Fondane eut égard à la science, au progressisme rationaliste et positiviste, à l'humanisme traditionnel, rencontre dans l'apocalypse comique et macabre qui traverse la vision du monde de Céline des affinités indéniables. La suite du texte le montre clairement : « Pourquoi troubler notre digestion de pacifistes, de matérialistes, d'hommes assurés d'un avenir certain et meilleur ? » ajoute Fondane, usant d'un « nous » indirect qui est la voix des adversaires de Céline. Le catastrophisme célinien signifie Fondane, usant toujours de cette voix indirecte par antiphrase, est démenti par « l'Institut de l'hygiène, de la Longévité de la Vie, de la Panacée Universelle, tous les Instituts », par le départ prochain de la bourgeoisie, la sublimation des instincts « agressifs, sadiques » de l'homme, par la castration des « impuissants » et des « dégénérés » en Allemagne, par le désarmement « pudique » de l'Europe. Autrement dit, Fondane partage la vision catastrophique de l'histoire de Céline. Certes ce paragraphe commence par : « Que faites vous là, M. Céline, avec vos neuf lignes qui mènent au crime et une qui mène à l'Ennui ? ». On est tenté de lire cette phrase comme un jugement éthique du texte de Céline, mais la suite du texte, entièrement construit par antiphrase, est : « Pourquoi faire votre Cassandre et prophétiser le malheur ? Pourquoi troubler notre digestion de matérialistes, de pacifistes... », de telle sorte que le sens de cette phrase se charge de son contraire ironique. Il faut noter que cette phrase même est une citation extraite du Discours sur Zola que Céline avait prononcé le 1er octobre 1933 à Médan et qui représente une base de forte convergence avec les thèmes fondaniens. On ne peux pas comprendre le sens de l'article de Fondane si on ne le considère pas comme une réponse au Discours sur Zola. Il est probable qu'aux yeux de Fondane la position de Céline définie dans le Discours a occulté le chapitre III de L'Eglise. Plus exactement, la moitié de l'article de Fondane répondant d'abord au Discours sur Zola, la lecture de l'Église obéit entièrement au Céline du Discours. Or ce Céline trace un portrait pessimiste de civilisation empreint d'un violent scepticisme social et politique : Quand nous serons devenus normaux tout à fait au sens où nos civilisations l'entendent et le désirent et bientôt l'exigeront, je crois que nous finirons par éclater tout à fait aussi de méchanceté. On ne nous aura laissé pour nous distraire que l'instinct de destruction. C'est lui qu'on cultive dès l'école et qu'on entretient tout au long de ce qu'on intitule encore : la vie. Neuf lignes de crimes. Une d'ennui. Nous périrons tous en choeur, avec le plaisir en somme, dans un monde que nous aurons mis cinquante siècles à barbeler de contraintes et d'angoisses.[12] Cette sentence laconique : « neuf lignes de crimes. Une d'ennui » s'inscrit dans une profession de foi pacifiste virulente et tragique. La guerre et les « gueulements dictatoriaux » se nourrissent d'une conception sado-masochiste de la civilisation. Elle conclut une longue tirade pessimiste où la dénonciation de la logique guerrière des nationalismes se mêle au refus de s'en tenir au niveau d'explication politique ou idéologique de la mécanique de la guerre : « Ni la misère profonde ni l'accablement policier ne justifient ces ruées en masse vers les nationalismes extrêmes, agressifs, extatiques de pays entiers. On peut expliquer certes ainsi les choses aux fidèles, tout convaincus d'avance, les mêmes auxquels on expliquait il y a douze mois encore l'avènement imminent, infaillible, du communisme en Allemagne. Mais le goût des guerres et des massacres ne saurait avoir pour origine essentielle l'appétit de conquête, de pouvoir et de bénéfices des classes dirigeantes. On a tout dit, exposé, dans ce dossier, sans dégoûter personne. Le sadisme unanime actuel procède avant tout d'un désir de néant profondément installé dans l'homme et surtout dans la masse des hommes, une sorte d'impatience amoureuse, à peu près irrésistible, unanime, pour la mort. [...] Or les Gouvernements ont pris la longue habitude de leurs peuples sinistres, ils leur sont bien adaptés. Ils redoutent dans leur psychologie tout changement. Ils ne veulent connaître que le pantin, l'assassin sur commande, la victime sur mesure. Libéraux, Marxistes, Fascistes ne sont d'accord que sur un seul point : des soldats ! » Dès lors, la citation de Fondane rend vraiment peu probable l'hypothèse d'une attaque morale de la littérature de Céline, hypothèse anachronique en novembre 1933. Elle renforce par contre l'hypothèse selon laquelle Fondane répond surtout au « Discours de Médan » sur Zola où il peut rencontrer une vision tragique et apocalyptique de la civilisation qui n'est pas loin de la sienne.[13] La suite du texte confirme que Fondane approuve cette vision pessimiste et cette charge provocatrice de Céline : « C'est bon d'avoir dit son fait à la société, à la bourgeoisie, à la France, au monde ; c'était même nécessaire»[14] Lorsque Fondane lui reproche son ton : « Ca se dit avec du brio, du brillant, de l'entrain, que diable ! », il est évident que le reproche est encore par antiphrase, et que Fondane, grand lecteur de Dostoïevski n'est nullement indigné de ce trait de style célinien.[15] Aussi lorsqu'il avoue ne pas se lasser de lire les chroniques qui malmènent Céline tous les jours, « à juste titre » parce que Céline attaque « l'homme » et qu'il ne « faut pas toucher à ça » parce que l'homme est bon, m'entendez-vous, bon, vertueux et pacifique », comprenons encore qu'il partage le pessimisme provocateur de Céline. Allons plus loin, Fondane ne craindra pas à plusieurs reprises d'envier les polémiques qui attaquent Céline : « Je sais que Céline a eu la chance de critiques violentes, acerbes, méchantes, dures qui m'ont été refusées ; pourquoi ? Il attaquait la France, l'armée, la patrie, l'homme ; il attaquait des idées générales. »[16] Ailleurs, dans un nouveau chapitre prévu pour Rimbaud le voyou, il y revient avec une comparaison avec Rimbaud : « Ce n'est pas que, comme Céline, il veuille dénoncer l'homme ; cela ferait croire qu'il pense l'homme mauvais, digne de vengeance et de torture ; non, après tout, l'homme lui indiffère ».[17] Cette dernière comparaison nous semble importante car elle trahit le fait que Fondane a perçu à ce moment la cruauté et le ressentiment dans la vision tragico-burlesque de Céline. C'est ici sans doute que naîtront les réserves de Fondane qui paraîtront en filigrane à la fin de son article, encore faut-il faire la part des outrances de langage de l'époque. Fondane parle volontiers du « sang intellectuel » de « la lutte à la vie à la mort » avec le rationalisme de Husserl ![18] Toute la suite de l'article est un éloge indirect de L'Eglise. Fondane continue avec le même procédé : feindre de gourmander Céline pour ses abus, son anticonformisme, son pessimisme, son apolitisme, son irrévérence à l'égard de L'Eglise, son irrespect à l'égard des médecins (fort malmenés dans L'Eglise), son individualisme, son dédain à l'égard de la légion d'honneur, le scandale de la scène finale de la pièce où Elisabeth danse et se déshabille devant les spectateurs puisque on n'accepte les impudeurs seulement dans le cadre moral d'un film où « ça finit par un mariage quand le film est gai, ou avec une tombe au champ d'honneur - quand c'est super gai !...ce qui importe, c'est la moralité de l'histoire »[19]. Toute cette tirade qui parodie un point de vue moral montre que Fondane a apprécié cette scène finale, et à notre sens l'interprétation que Madame Charlotte Wardi a donnée de ces passages ne tient pas. Lorsqu'elle affirme que Fondane ne « pouvait que réfuter l'idéologie dépouillée de spiritualité vraie prônée dans L'Eglise, où le rêve et les aspirations idéales sont réduits corps et à la beauté des jambes musclées de music-hall. Son jugement est sans appel. L'oeuvre ne vaut même pas les piètres films américains dont il raille la fausse moralité et le factice, elle n'est que du ‘mauvais cinéma' », Charlotte Wardi lit à contre sens le texte : Fondane, qui vient d'écrire Rimbaud le voyou selon les perspectives scabreuses de Dostoïevski , n'est pas du genre à s'indigner de l'immoralité de cette scène, au contraire, et surtout pas au nom « d'aspirations idéales » décapées par le dépassement de l'éthique chestovien et l'héritage nietzschéen. Aussi lorsqu'elle prend au sens littéral la phrase : « Je viens de lire votre Eglise et je suis vraiment navré. », elle effectue un autre contre sens car il suffit de lire la suite pour comprendre l'antiphrase ironique : « C'est du propre que d'appeler un livre comme celui-là l'Église ! C'est une vieille institution, je veux bien, et qui ne sert à rien, c'est entendu...elle est si vieille qu'on lui doit un peu de respect et même de tendresse. » Fondane est si loin de s'indigner de l'immoralité de la scène de l'acte 5 de L'Eglise qu'il se plaira un mois plus tard dans le Cahier Bleu dans un article intitulé : « Lever de rideau » à peindre une situation socio-politique de l'Europe exactement dans le style célinien. Admirateur du film de Germaine Dulac d'après un scénario d'Artaud La Coquille et le clergyman en d'Un chien andalou de Bunuel, Fondane ne peut évidement pas prendre à son compte ces reproches moralisants. Allons plus loin, nous savons que lorsque Fondane tournera son film Tararira en Argentine en 1936, il terminera son film par une scène de concert de luthistes cassant un salon de « dames emplumées et bijoutées » au son du boléro de Ravel « gémi par Elisa Aguilar ».[20] Le producteur refusera de distribuer le film. Les audaces de Fondane ne sont pas moins provocatrices que celles de Céline, et Fondane sait parfaitement que l'érotisme célinien fonctionne aussi comme parodie de civilisation : « Je sais que le public n'est venu que pour ces jambes, tout le monde le sait ; et les producteurs donc ! Mais il est inconvenant de le dire ! ». Lorsque Fondane lance à Céline : « ce serait du meilleur cinéma, s'il était permis de dire ces choses! », il le pense naturellement, et tournant Tararira peut-être se souviendra t-il de la qualité du comique célinien. Si Fondane est sévère pour l'érotisme de consommation qui apparaît dans le cinéma de masse dans son article « Cinéma 33 », il s'empresse de souligner dans son article sur Céline que l'érotisme célinien, provoquant, pessimiste, est d'une autre nature, étant entouré d'ivrognes, de malades, d'incurables, d'un enfant nègre, de coups de révolver ratés sur Bardamu. Bref, tout porte à croire que Fondane admire ce final célinien[21]. Aussi, la fin du texte de Fondane dans laquelle Charlotte Wardi voit un avertissement provoqué par une reconnaissance de « la haine du juif attisée par Céline », n'est pas à prendre dans ce sens non plus : les « conseils » de Fondane à Céline sont encore par antiphrase ; car que lui conseille t-il ? De ne plus être malmené par les communistes ou les bourgeois ou les médecins, en se pénétrant de « l'Esprit du Temps » préconisé par Hegel. Pour Fondane, l'anti-hégélien par excellence, ce n'est qu'ironie. De même encore lorsqu'il le menace du « bûcher » en tant « qu'individu » qui après les juifs le conduira à « renier ses livres », « piteux, misérable, objet de la rigolade universelle » après quoi « nous, hommes d'ordre, oublierons votre génie, ce génie qui n'aura pas servi la Cause. » La « Cause », avec un grand C, désigne ici évidemment le Social et ses valeurs conformistes, moralisantes, utilitaires qui n'accepte pas l'individualisme irréductible. Le nous, « hommes d'ordre » ne contient évidemment pas la pensée fondanienne. Céline se s'y trompe pas dans sa réponse à Fondane en réitérant sa profession de foi. Dans cette lettre, nulle allusion à l'antisémitisme de l'acte III. La liste des destinataires de ses vitupérations dans cette lettre ne mentionne pas les juifs mais elles sont réaffirmées avec une grande violence : Mon mépris pour ces brutes est total, absolu. Je les aime bien comme on aime les chiens mais je ne parle pas leur langue de haine. Ils me dégoûtent totalement dès qu'ils aboient. Et ils n'arrêtent pas. Qu'ils aillent se faire dresser s'il se peut encore ! Mais je crois qu'ils sont enragés. Et ils minaudent ! Bien à vous. L.F. Céline N'oublions pas que toute la pensée existentielle tend aussi à opposer l'individu, le penseur privé, contre les catégories générales éthiques du social. Lorsque Charlotte Wardi écrit de Fondane : « S'il désapprouve l'écriture de la « litote » il n'en désapprouve pas moins Le voyage et L'Eglise qui ne servent pas « la cause », celle de la vie des hommes [je souligne] ».[22] Selon nous, il s'agit là d'un contre sens manifeste : Fondane retrouve en Céline une thématique qui est la sienne, et toute sa lettre est par antiphrase ironique une défense de Céline, de son « génie qui n'aura pas servi la Cause ». La fin de l'article de Fondane consacré à L'Eglise n'abandonne pas l'antiphrase ironique : « Vous savez bien que Hegel, qui est très côté aujourd'hui, nous enseigne à nous pénétrer de l'Esprit du Temps. Qu'attende vous pour le faire ? » Voilà encore un des « conseils » prodigué ironiquement par Fondane qui partage avec Chestov un violent anti-hégélianisme. Fondane. Il met littéralement en scène la voix des « hommes d'ordre » dont il ne fait pas partie évidemment. Il est clair que Céline apparaît dans ce discours ironique comme une victime probable de cet « ordre » bourgeois. La fin de l'article qui annonce la catastrophe « la nuit monte... » y compris la catastrophe morale pour Céline ne dénote pas une conscience de l'antisémitisme célinien, même si le portrait moral de Céline n'est pas reluisant : « vous qui êtes lâche, poltron, peureux ? Je vois d'ici la flamme devant laquelle vous renierez vos livres ». Le portrait est d'ailleurs tracé par Céline lui-même de Ferdinand Bardamu-Céline dans L'Eglise. En clair, Fondane demande à Céline de ne pas céder devant les pressions de la Cause et de l'Esprit du Temps, idéaux sociaux et moraux étrangers à la « vision tragique du monde » de Céline. Pourtant, l'article de Fondane est muet sur l'antisémitisme de l'acte III de L'Eglise. De la part d'un écrivain juif roumain qui a subi déjà les effets de l'antisémitisme en Roumanie, cela peut étonner. De la part d'une future victime de l'antisémitisme nazi, cela peut scandaliser. Devons-nous renoncer à toute portée critique de l'article de Fondane ? De l'éreintement parodique aux pièges de l'ambiguïté Je voudrais répondre à cette dernière question en considérant le choix stylistique et performatif sur le lecteur choisi dans cet article par Fondane. Pourquoi avoir choisi cette forme stylistique étrange ? Pourquoi avoir choisi l'acrobatie stylistique consistant à pasticher Céline en donnant à la voix narrative qui s'adresse à lui les arguments de ses adversaires ? Une telle stratégié indirecte de sens n'était-elle pas fort risquée du point de vue de son effet sur le lecteur ? A mon sens, Fondane, qui avait pratiqué avec virtuosité le pastiche en Roumanie, est loin de le manier avec innocence. Je voudrais faire état de ce qui à mon sens constituent deux « indicateurs critiques » présent dans l'article de Fondane à l'égard des positions de Céline. Le premier indicateur critique apparaît avec la phrase : « ... les juifs y passeront d'abord bien sûr, et ça nous fera gagner du temps. » Pour celui qui a lu l'acte III de L'Eglise, l'allusion ne devrait pas être innocente, mais elle est surtout ambiguë car Céline apparaît lui aussi comme menacé par les fascismes à titre d'individu : « Le tour de l'individu viendra aussi n'en doutez pas... ». Il faut comprendre que les juifs aussi bien que « l'individu » Céline se retrouveront ensemble victimes des « fascismes vainqueurs ». Là encore, il faut se rapporter au Discours de Médan[23] de Céline qui attaque les fascismes pour comprendre une allusion qui peut sembler paradoxale avec le recul d'un observateur contemporain. Pourtant, tout donne à penser que l'apologie de l'individu révolté est approuvée par Fondane. Pourtant, et c'est là le premier indicateur critique, il a pris une décision de sens subtile en choisissant de donner un sort commun de victime à Céline et aux juifs ce qui à notre sens est une réponse ironique à l'antisémitisme célinien de L'Eglise. Le deuxième « indicateur critique » me paraît être la phrase : « Vous qui êtes lâche, poltron peureux ? Je vois d'ici la flamme devant laquelle vous renierez vos livres ». Certes, il y a là la reprise de l'auto-dérision de Céline à l'égard de son propre personnage. Pourtant, n'y a t-il pas davantage ? Suite à la parution de l'article de Fondane sur L'Eglise, la réponse que Céline envoie à Fondane le 29 novembre 1933 montre va renchérir sur cette auto-dérision: « ... Il est bien possible qu'on me pende un jour prochain - qu'on essaye tout au moins - et après ? Ceci prouvera t-il cela ? Je ne sais qui au juste me pendra. Les militaires ? les bourgeois ? les communistes ? les confrères ? Qui ? l'accord n'est pas fait. Vous l'avez bien dit, je suis prêt à renier n'importe quoi. Chez les aveugles pourquoi se faire supplicier pour telle ou telle couleur ? Le bleu plutôt que le vert ? En verront-ils davantage ? [24] Cette réponse est intéressante car elle montre puisque Céline éprouve le besoin de se justifier dans sa réponse, c'est bien qu'il perçu un avertissement qui va plus loin qu'une simple figure de style. La surenchère de l'aveu (« Je suis prêt à renier n'importe quoi ») contenu dans la réponse n'est pas brillant et s'il renforce l'autodérision morale que Céline manie à l'égard de son propre personnage, il semble répondre à ce qui apparaît comme une inflexion critique sous la plume de Fondane.[25] Ainsi la fin de cet éreintement parodique écrit par Fondane s'achève en créant par deux fois des ambiguïtés de sens parl'utilisation de la forme stylistique elle-même empruntée à Céline. Cette complicité stylistique peut très bien être perçue comme une mise en garde subtile face à l'indétermination de sens véhiculée par le style. Quoi qu'il en soit, Fondane s'exposait par avance à un conflit d'interprétations sur son texte, indétermination qui est renforcé (pour nous lecteur de 2011) par l'évolution idéologique ultérieure de Céline. Le choix de cette ambiguïté stylistique (de cette autonomie polyphonique des voix narratives à l'égard de l'autheurité) est aussi risqué pour Fondane que pour Céline qui voit ainsi se refléter comme dans un miroir les ambiguïtés véhiculées par son style même. Affinité, ironie, méfiance, imitation stylistique, curiosité, ambivalence se fondent et ces traits stylistiques ne répondent pas seulement à l'ambiguïté et à la dissimulation célinienne. Ils apportent sans doute aussi par l'ambiguïté de leur forme un avertissement à Céline que Fondane a cru bon d'inscrire dans son texte. Il reste cependant curieux qu'il ait risqué cette stratégie de sens dans un article destiné au public. En 1933, il faut avouer que l'identification politique de Céline n'est pas faite ; on sait qu'Aragon et Elsa Triolet ont participé à la traduction en russe du Voyage au bout de la nuit en espérant encore orienter Céline vers le communisme. Fondane pour sa part place encore Céline parmi les révoltés individualistes, et il serait anachronique de lire ce texte en fonction de ce que nous savons de l'engagement de Céline dans la collaboration. N'oublions pas qu'en 1933, Céline n'a publié (à part son livre sur Semmelweis en 1924) que Le voyage au bout de la nuit chez Denoël et Steele (1932) et que les critiques hésitent à classer l'oeuvre entre la droite, la gauche, le nihilisme, l'anarchisme ; il faudra attendre 1936 pour que leur auteur exprime publiquement son antisémitisme dans les violents pamphlets de Mea culpa (1936) puis dans Bagatelles pour un massacre (1937), L'Ecole des cadavres (1938) et les Beaux draps (1941). Cependant, Charlotte Wardi rappelle avec justesse que certains critiques de droite tels que Ramon Fernandez soulignent déjà que « M. Céline se fait de la S.D.N. menée par les juifs, une idée toute semblable de celle de l'action française et de M. Hitler ».[26] D'autres critiques tels que Jean Prévost dans Notre temps le 4 octobre 1933 réagissent clairement en écrivant que « Cet aboiement de mauvaise humeur contre tout, qui a enchanté certains révolutionnaires, les décevra de temps en temps. Il contient, par exemple, une bonne dose d'antisémitisme. [...] on s'est étonné de voir M. Léon Daudet aimer le livre de Céline, il aimera sans doute celui-ci dont une part semble écrite sur ses conseils ».[27] Dès 1933, le lecteur qui lisait la presse pouvait donc se faire une idée claire de l'antisémitisme de Céline, même si celui-ci s'inscrit dans le contexte ambigu d'une parodie universelle. Quand à Aragon, il peut encore interroger en novembre 1933 dans Commune l'orientation de Céline, mais avec une conscience du danger de l'antisémitisme de L'Eglise : « Le grand problème pour vous Louis-Ferdinand Céline sera, quoi que vous en croyiez, de sortir de l'agnosticisme. Par quelle porte le ferez-vous ? On ne peut le dire et j'espère que ce ne sera pas par celle de Maurice Barrès et du nationalisme, malgré vos petites idées sur Israël [souligné par nous]. Vous qui vous refusez à choisir, vous choisirez. Nous nous retrouverons un jour dans la bataille. Permettez moi de souhaiter vous voir un jour du côté des exploités et non des exploiteurs ».[28] Quand à Paul Nizan, il écrit dans L'Humanité : « Céline n'est pas parmi nous, sa profonde anarchie, son mépris, sa répulsion générale qui n'exceptent le prolétariat. Cette révolte pure peut le mener n'importe où, parmi nous ou nulle part »[29]. Soulignons que si Fondane avait méprisé Céline en 1933 sur la base de la lecture du Voyage au bout de la nuit (1932) ou de L'Eglise, il aurait été étonnant qu'il lui adresse Rimbaud le voyou comme il le fait, probablement fin 1933. Soulignons à ce propos que Fondane et Céline publient chez le même éditeur. A l'égard de la politique éditoriale de Denoël, les paradoxes sont nombreux : Denoël est l'éditeur de Fondane avec la publication de Rimbaud le Voyou (1933), La Conscience malheureuse en 1936 et Faux Traité d'esthétique en 1938. Mais il est aussi l'éditeur de Céline puisque il a publié Voyage au bout de la nuit (1932) et publiera encore Mea Culpa (1936) puis Bagatelle pour un massacre en 1937 et L'Ecole des cadavres en 1938 année de la publication de Faux Traité d'esthétique. Ce n'est pas par hasard qu'il cesse de mentionner Céline après 1934, probablement atterré de voir ce nihilisme incertain s'engager dans un antisémitisme systématique. Dans un nouveau chapitre prévu pour Rimbaud le voyou, donc probablement postérieur à 1934, Fondane souligne à propos de Céline que « cela ferait croire qu'il pense l'homme mauvais, digne de vengeance et de torture » ; cette remarque semble indiquer qu'il a conscience d'une cruauté célinienne. Les relations de Céline avec Fondane s'arrêtent ici. Les recherches des céliniens montrent que dès 1933, si Céline masque plus ou moins son antisémitisme et le racisme qu'il emprunte à Gobineau sous le masque d'une violence antisociale générale[30], le racisme multiforme qui s'entremêle à un hygiénisme médical et à un biologisme transparaît déjà dans la correspondance et dans les témoignages oraux. Loin de représenter une brutale conversion, la violence névrotique et délirante des pamphlets de Céline se saisira bientôt des opportunités politiques de l'antisémitisme d'Etat.[31] La vision célinienne de « Lever de rideau » De façon intéressante, la vision politique de Fondane s'exprime un mois plus tard après la parution de son article sur L'Eglise de Céline le 22 décembre 1933 toujours dans le même Cahier Bleu avec « Lever de rideau ». Cet article apparaît étrangement proche des thèmes et du style du Discours sur Zola de Céline, en attaquant la politique pour interroger une remise en question de l'homme : Ah certes, la révolution n'était qu'un espoir, mais nous avions bien besoin d'espoir. Il fait bon de mourir, un espoir au coeur. A présent, la perspective est changée. On mourra sans espoir. La merde n'a changé que de nom. Les mots ont fait leur temps. Qui va payer ce merveilleux spectacle? Mais nous, pardieu! C'est nous les futurs cadavres, Messieurs! Nous, les asphyxiés à venir. Nous, la chair à canon. Nous, qui avions voulu, clamé, crié, chanté: Politique d'abord! On nous en a donné de la politique, à en crier grâce! Et pendant qu'on politiquait autour de nous, en notre nom, nous allions à nos petites affaires. C'est bon après tout de dormir son week-end, d'écrire contre Dieu, d'aller au bordel, oui, tout cela est bon, et nous y avons un droit imprescriptible. Les droits de l'Homme, quoi! Nous avons brisé en morceaux les tables de la vieille loi morale, celle qui décrétait que l'homme est un animal stupide, orgueilleux, pendable! Qu'il a dû commettre je ne sais quel effrayant péché! ça vous étonne, vous? Il n'y a péché que l'homme n'ait commis depuis la nuit du temps, qu'il ne s'apprête encore à commettre. Et, certes, son premier péché, son péché mignon, c'est d'affirmer qu'il n'a jamais commis de péché. Politique d'abord! De l'homme on s'occupera par la suite.[32] Ce texte commence comme par la description très expressionniste d'un spectacle tragi-comique de militaires, des grandes manoeuvres politiques de Staline, de Roosevelt et de Mussolini, de la « prohibition à poil sur une montagne de bouteilles vides » et de « girls, jambes en l'air, suant l'or et le crime » avec des intermèdes mettant en scène le Fisc, un coiffeur et la loterie nationale. Ce spectacle est suivi d'une analyse des forces politiques en Europe, sans illusions vis-à-vis du communisme russe abandonnant l'internationalisme pour mener une politique d'intérêt stratégique et défensive qui n'exclut pas les calculs cyniques. Vision pessimiste, apolitique, fondamentalement sceptique, avec des charges contre l'industrie de l'armement et l'exaltation de la guerre. Elle s'achève par une vision d'apocalypse et macabre dans laquelle le poète voit des vivants « ciment des futures fosses communes » dans la ville. Vision noire et apocalyptique, toute expressionniste (Fondane dit un spectacle reihnardtien, du nom de Max Reihnardt, le metteur en scène et réalisateur de cinéma qui a fourni ses techniques au théâtre et au cinéma expressionniste allemand) dont le final extraordinaire emprunte à l'évidence aux figures désespérées de l'expressionnisme allemand : On épingle les robes. Et déjà, la Cécile Sorel de la mort, cette horrible sorcière d'un âge révolu et que nous adorons, parce que nous aimons la pourriture, s'apprête à descendre cet escalier, celui du Temps, celui que nous comblons de notre carne, s'apprête, vous dis-je, à descendre et à demander devant le vide universel, au bas de cet escalier monumental du néant: L'ai-je bien descendu? Cette image ultime fait allusion à un épisode mondain de la revue « Vive Paris! » du Casino de Paris en 1933 au cours duquel Cécile Sorel (1873-1966) dans le rôle de Célimène apparut au sommet d'un escalier de 15 m et, arrivée au bas des marches, lança au public où se trouvait Mistinguett en lançant : « L'ai-je bien descendu ? ». La transposition littéraire de cet épisode dans un spectacle digne des gravures macabres d'Ensor conjoint l'amour et la mort, l'élégance et le tragique, la frivolité et l'horreur. Cette attitude désespérée devant le sentiment d'une catastrophe universelle explique sans doute l'intérêt que Fondane trouva dans la hantise de la mort et le catastrophisme de Céline. Au-delà, il faudrait analyser le mélange d'espoir eschatologique, de catastrophisme et peut-être de messianisme qui transparaît dans le discours existentiel fondanien.

Pourtant, les textes politiques ultérieurs de Fondane perdront cette allégresse macabre toute célinienne, mais conserveront leur catastrophisme, par ailleurs lucide. Comme beaucoup de visions expressionnistes, celle-ci sera rejointe par la réalité. Fondane fera effectivement le ciment des fosses communes. Mais l'extraordinaire « Lever de rideau » est aussi celle d'un philosophe chestovien qui vient de publier un article sur Heidegger dans les Cahiers du Sud en 1932, un essai d'herméneutique existentielle Rimbaud le voyou en 1933 et des études sur Kierkegaard. Apporte t-il des réponses philosophiques ? L'homme existentiel, c'est-à-dire l'individu subjectif délivré du cauchemar rationnel offre t-il quelque réponse vivable à la mécanisme tragique de l'histoire ? La façon dont Fondane écrit sur Céline en 1933 montre à notre sens un aspect délicat de la suspension du jugement éthique dans l'orientation anti-rationaliste adoptée par Fondane, et à l'arrière-plan de ses positions intellectuelles, dans le chestovisme. En effet, l'anti-idéalisme, l'anti-humanisme et l'anti-rationalisme inscrivent le chestovisme dans une « impossibilité du dire éthique ». Issu de Nietzsche, de Dostoïevski et de Chestov, renforcé sans doute par la plongée dans l'oeuvre rimbaldienne, l'anti-rationalisme chestovien frôle parfois ce que nous pourrions appeler avec prudence un ‘anarchisme religieux'. J'ai montré dans deux livres[33] que sa défense de l'individu était toute négative, de même que son discours sur l'ontologie ou encore son discours sur le théologique. Par ‘négatif', j'entends que l'irrationalisme fondanien utilise une méthode de réfutation, de destruction, des principes qui ont conduit à une négation de l'individu, à sa déréalisation pour réclamer une réappropriation de ses droits perdus. Mais la destruction même du socle logique des évidences a ébranlé aussi le socle de toute discours éthique. Toute défense des valeurs éthiques devra donc se faire négativement exactement comme la théologie négative cherche à définir Dieu par ce qu'il n'est pas. Le désarroi et la dépossession intime des évidences sont intégrées dans la posture radicale (le paradigme de Job) de celui qui a tout perdu (le lépreux, le naufragé, l'errant...) et qui crie vers Dieu pour obtenir compensation. Dans cette perspective, la catastrophe et le naufrage constituent le véhicule même d'une réappropriation des droits de l'individu.

En adhérant aux positions de Léon Chestov, Fondane en 1933 s'est pleinement engagé dans une dénonciation violente de la raison réifiée, notamment dans la philosophie de l'histoire de l'hégélianisme. Il dénonce aussi les illusions de l'idéologie politique du communisme stalinien et met systématiquement en garde Gide ou les surréalistes face à l'illusion d'un compromis possible avec le communisme. Le Discours non prononcé de l'Ecrivain face à la révolution écrit en 1935 exprimera toute sa méfiance envers un engagement politique de l'artiste en tant qu'artiste[34]. Toute son œuvre poétique et philosophique conduit à une réappropriation des droits métaphysiques de l'individu au-delà de l'éthique, notamment la tentative de supprimer les limites de la finitude. D'où une relation ambivalente, parfois paradoxale, scandaleuse peut-être au regard de l'Histoire du premier Céline et de Fondane. D'où aussi une source de questionnements pour nous aujourd'hui sur le scepticisme et le nihilisme qui traversent les années trente. N'est-il pas aussi dangereux de séparer l'ontologie de l'éthique comme le fera Heidegger que de détruire la possibilité du dire rationnel de l'éthique comme le fera Chestov ? La relation Céline-Fondane n'est-elle pas un des premiers signes de ce que j'appelé dans mon étude sur Camus et Fondane, le « problème éthique » de la révolte existentielle ? Cette question engage non seulement le statut de l'éthique et ses fondements, mais aussi plus fondamentalement la conception du religieux puisque le Dieu appelé par la philosophie existentielle dans l'effondrement est un Dieu proche de celui de Luther dont le rapport au bien et au mal est incommensurable avec la raison humaine. On remarquera d'ailleurs que plusieurs intellectuels exprimèrent leur inquiétude face à ce dépassement de l'éthique qui caractérise la philosophie existentielle, par exemple Jean Cassou, un ami de Fondane, dans Pour la Poésie (1934), et vis-à-vis de l'œuvre de Chestov, Rachel Bespaloff dans Cheminements et Carrefours (1938), Albert Camus dans le Mythe de Sisyphe (1942) ou Emmanuel Mounier.La voie prise par Fondane semble bien s'orienter vers un pessimisme pur constatant l'impasse des solutions politiques et préconisant de faire le procès des idéologies rationalistes, en brisant l'image traditionnelle de l'homme : « Avec cet homme là, tel qu'il est, il n'y a rien à faire. Rien à espérer. Rien à prévoir. Rien à bâtir dessus. Nous ferons les frais de la prochaine guerre, bien entendu. » Cette position se retrouve encore dans son pessimisme à l'égard de toute révolution politique: « On commence donc par la révolution. On chambarde tout, mais on respecte l'homme ; cet animal sacré. » Mais comment éviter la parole rationnelle du droit ? Si toute raison pratique est frappée du soupçon de dissimuler un néant, le « dire éthique », et tout jugement de valeur est condamné au silence. Cette équivoque de la position fondanienne peut être suivie dans ses écrits ultérieurs, notamment dans « L'homme devant l'histoire »[35] (1939) où les solutions ne sont plus placées du côté de l'homme, mais d'un Dieu amené à se manifester dans la catastrophe et par la catastrophe. C'est dans ce catastrophisme désespéré que se trouve probablement l'explication de la coïncidence provisoire et inattendue des visions du monde de Benjamin Fondane et de Louis-Ferdinand Céline.
[1] Lettre de L.F. Céline à Fondane, Le voyageur n'a pas fini de voyager, opus cité, p. 88.[2] Voir la lettre de Line à Rodica (1933) : « Loşcuţo, j'espère que vous avez reçu le volume de Mieluşon. [Rimbqud le Voyou de Fondane] Il est exposé dans toutes les vitrines et quelques librairies ont fait des vitrines avec sa photographie, une page de manuscrit et les livres de Rimbaud [...] Quel bonheur pour nous de voir cela aussi ! Mieluşon écrivain, il sera un grand écrivain français. Il reçoit chaque jour des lettres d'admiration. Avant-hier, une admirable lettre de Louis-Ferdinand Céline. Les éditeurs sont très contents de la réception du livre. » « Entre Paris et Bucarest: lettres de Fondane à sa famille », source : http://fondane.com/paris.htm[3] Fondane, « A propos de L'Eglise de Céline », Le Cahier Bleu, 22 novembre 33, republié dans Europe, n°827, 1998, 124-127.[4] Par exemple, l'introduction de Charlotte Wardi « Fondane et Céline » à « A propos de L'Eglise de Céline » de Fondane dans Europe, n°827, 1998, 124-127.[5] La publicité pour L'Eglise de Céline figure ainsi au dos du volume de Rimbaud le voyou en 1933.[6] Céline, L'Eglise, Denoël et Steele, 1933, p.135.[7] Notons que lorsque Yudenzweck annonce à Moise un accord entre les Blagamores de Sicilies et les clovaques ce dernier estime que "c'est facheux", mais Mosaic intervient pour proposer de "favoriser ce rapprochement" que Yudenzweck refuse sous prétexte que "si elles se mettent à avoir de l'argent avec quoi les arrêterons nous?" Le réalisme politique tourne autour d'une diplomatie de la paix composant avec les paradoxes politiques de la volonté de puissance. Notons encore que le discours ouvertement militariste est placé dans la bouche de l'idéaliste scandinave.[8] Céline, L'Eglise, Denoël et Steele, 1933, p. 151.[9] Idem, p. 159.[10] Charlotte Wardi, « Fondane et Céline, introduction à ‘A propos de L'Eglise de Céline' de Benjamin Fondane », Europe, 827, 1998, pp.121-123.. [11] Fondane, "Lever de Rideau", Le Cahier bleu, 22 décembre 1933, n°6, pp. 258-260, reproduit dans le Bulletin de la Société Fondane, n°5, Printemps 1996, p.5.[12] Cité par François Gibault, « Céline, Délires et persécutions, 1932-1944 », Mercure de France, 1985, p. 60.[13] Fondane affirme dans son article : « Je ne me lasse pas de lire et de relire les chroniques qui vous malmènent... » et de fait, il a probablement lu le mois précédent le compte rendu qu'Yves Gandon fait du discours de Céline dans son article : « Bardamu chez Zola », les Nouvelles littéraires, 7 octobre 1933. Les indices selon lesquels l'article de Fondane répond davantage au Discours de Médan qu'à L'Eglise sont nombreux : « Plus ça va plus le monde devient gai » commence Fondane. « Il fallait à Zola déjà quelque héroïsme pour montrer aux hommes de son temps quelques gais tableaux de la réalité » écrit Céline. [14] Fondane, « A propos de L'Eglise de Céline », Le Cahier Bleu, 22 novembre 33, republié dans Europe, n°827, 1998, 124-127.[15] L'éditeur (E.M) de ces lettres dans L'Année Céline 1991 qui note que l'article de Fondane constitue un "éreintement parodique constituant une défense chaleureuse de l'écrivain" n'a pas tort. A condition de noter que Fondane utilise un style intentionnellement ambivalent qui véhicule un portrait de Céline qui reste inquiétant, sous la plume de Fondane. L'éditeur ajoute à propos de Fondane : "Cet article d'un juif, que l'acte III de la pièce ne choquait guère...", Disons qu'elle n'a pas été exprimée par Fondane, mais fait important à nos yeux ce fait ne peut en aucun cas servir à minimiser voire à excuser la portée antisémite avérée de l'œuvre célinienne. Il faut donc signaler ici une inquiétante tentative de récupération idéologique de l'article de Fondane par les céliniens.[16] Projet d'article de Fondane, "Autour de Rimbaud le voyou", Le voyageur n'a pas fini de voyager, opus cité, p. 106.[17] Fondane, Rimbaud le voyou, Ed. Plasma, 1979, p. 179.[18] Fondane, "Edmond Husserl et l'oeuf de Colomb du réel", Europe, Mai 1929.[19] Fondane, "A propos de L'Eglise de Céline", opus cité.[20] Selon le témoignage de Madame Gloria Alcorta à Monique Jutrin, Cahiers Benjamin Fondane, n°1, automne 1997, p. 53.[21] Fondane lit L.F. Céline, probablement Mort à crédit (1936) qui vient de paraître chez Denoël et Steele, l'éditeur de La Conscience malheureuse (1936) de Fondane, durant son séjour en Argentine en 1936 en préparant son film Tararira, cf. Lettre du 14 juin 1936 à sa femme et à sa sœur, Ecrits pour le cinéma, Plasma, p.140. Il ne peut s'agir de Mea culpa suivi de Semmelweis qui ne fut publié qu'en décembre 1936 après le voyage en août-septembre de Céline en U.R.S.S par Denoël et Steele. [22] Charlotte Wardi, « Fondane et Céline, introduction à ‘A propos de L'Eglise de Céline' de Benjamin Fondane », Europe, opus cité, p. 121. Notons que la majuscule de "Cause" est importante car elle est l'indice d'un idéal rationnel que Fondane s'applique à rejeter de toutes ses forces.[23] « Or les gouvernements ont pris la longue habitude de leurs peuples sinistres, ils leur sont bien adaptés. Ils redoutent dans leur psychologie tout changement. Ils ne veulent connaître que le pantin, l'assassin sur commande, la victime sur mesure. Libéraux, Marxistes, Fascistes, ne sont d' accord que sur un seul point : des soldats ! Et rien de plus et rien de moins. Ils ne sauraient que faire en vérité de peuples absolument pacifiques... Si nos maîtres sont parvenus à cette tacite entente pratique. C'est peut-être qu'après tout l'âme de l'homme s'est définitivement cristallisée sous cette forme suicidaire. » Discours de Médan, Louis-Ferdinand Céline, « Hommage à Zola », « Céline et l'actualité littéraire 1932-1957 », Cahiers Céline, n°1, 1976. [24] Lettre de Céline à Fondane du Fondane 29 novembre 1933, Jungle n°9, 1986. Reproduite dans le Bulletin Célinien n°47, juillet 1986, p.5. Enfin reproduite aussi dans L'Année Céline, 1991, p.31.[25] On sait par ailleurs que l'évolution de Céline vers un antisémitisme de plus en plus avoué le conduira après la guerre aux tribunaux devant lesquels il prendra soin de renier la critique haineuse et meurtrière qu'il mena dans les journaux dans le cadre d'une collaboration enthousiaste avec l'occupant à Paris. Cette politique de dénonciation, loin de pouvoir être considérée comme un prolongement littéraire du personnage mettait en danger réellement les auteurs juifs qu'il visait, par exemple Desnos qui avait écrit un compte rendu défavorable des Beaux draps. A cet égard, il existe une tolérance voire une complaisance pudique qui continue d'entourer l'œuvre anti-sémite de Céline dans la culture française pour des raisons de style qui tiennent à l'idée d'un désengagement éthique de l'auteur derrière la polyphonie autonome des voix narratives du roman. C'est oublier un peu vite la réception d'une œuvre dans un contexte socio-historique qui fait d'elle une partie intégrante de l'histoire. Les publications des correspondances de Céline qui ne peuvent offrir le même désengagement moral de l'auteur ont depuis longtemps invalidé l'argument factice selon lequel ses œuvres les plus violemment antisémites n'auraient été que des exercices de grand style, bref que la violence idéologique n'aurait été que jouée dans des formes parodiques. On rappellera seulement à titre d'exemples la lettre de sommation que Céline fit envoyer par huissier le 4 mars 1941 au rédacteur en chef d'Interlignes après que Desnos eu fait paraître sa critique de Les Beaux Draps dans Interlignes le 3 mars 41 dont voici un extrait représentatif : « [...] mais pourquoi M. Desnos ne hurle-t-il pas plutôt le cri de son cœur, celui dont il crève inhibé...'Mort à Céline et vivent les Juifs !' M. Desnos mène, il me semble une campagne philoyoutre (et votre journal) inlassablement depuis juin. [...] réponse que je vous prie d'insérer, en même lieu et place, dans votre prochain numéro [...] ». Il est évident ici que ce genre d'argumentation antisémite (y compris la dénonciation publique éminemment dangereuse en 1941 qu'elle réclame) n'est plus un problème de style.[26] Marianne, 11 octobre 33, cité par Charlotte Wardi dans son introduction à "A propos de L'Eglise de Céline" de Fondane, opus cité, p.123.[27] Cité par Philippe Alméras, Les idées de Céline, Bibliothèque de Littérature française contemporaine de l'Université Paris 7, Paris, 1987, p. 101.[28] idem, p. 102.[29] L'Humanité, 9 décembre 1932 cité par Merlin Thomas, Louis Ferdinand Céline, chap. IV. New Directions Publishing, New York, 1979, p. 124.[30] Philippe Alméras, Les Idées de Céline, Chap. X : "Idéologie et poétique", opus cité, pp.286-336.[31] Voir : Hewitt, The life of Céline : a critical bography, Wiley-Blackwell, 1999, chap.9. Cela sépare déjà les deux auteurs dans leurs visions du monde et l'évolution de Céline vers un antisémitisme systématique achèvera toute possibilité de relation ultérieure. [32] Fondane, "Lever de Rideau", Le Cahier bleu, 22 décembre 1933, n°6, pp. 258-260, reproduit dans le Bulletin de la Société Fondane, n°5, Printemps 1996, p.5.[33] Olivier Salazar-Ferrer, Benjamin Fondane, Oxus, 2004 et Benjamin Fondane et la révolte existentielle, De Corlevour, 2007.[34] B. Fondane, L'Ecrivain face à la Révolution, Préface de Louis Janover, Paris-Méditerranée, 1997.[35] Benjamin Fondane, "L'homme devant l'histoire ou le Bruit et la fureur », Cahiers du Sud, 1939, XVIII, pp. 441-454. Republié dans Le Lundi Existentiel, Editions du Rocher, Monaco, 1990, pp. 123-148.

 

 

Olivier Salazar-Ferrer est maître de conférences à l'Université de Glasgow où il enseigne la littérature française. De formation philosophique (Le temps - L'espace - La perception, Ellipses, 1996), il s'intéresse particulièrement aux relations entre littérature, philosophie et arts visuels ; il est notamment spécialiste de l'œuvre de Benjamin Fondane (Benjamin Fondane, Oxus, 2004 ; Benjamin Fondane et la révolte existentielle, 2007 ; Benjamin Fondane et Carl Einstein (en collaboration avec Liliane Meffre, Peter Lang 2008). Il est l'auteur de l'édition critique des œuvres de Benjamin Fondane consacrées au cinéma (Ecrits pour le cinéma, Verdier Poche, 2007) et a également collaboré à l'exposition Benjamin Fondane au Mémorial de la Shoah en 2009-2010. Il a concentré ses recherches sur la philosophie existentielle des années trente, en publiant des études sur A. Camus, R. Bespaloff, L. Chestov et V. Jankélévitch tout en continuant à publier des études sur les œuvres de E. Dickinson, M. Yourcenar, L. Calaferte, Blaise Cendrars et Joyce Mansour. Enfin, il a adapté le poème L'Exode de Benjamin Fondane au théâtre pour le Festival d'Avignon en 2008 et est l'auteur de poèmes (La Roulotte peinte, In Limine, 2006) et de récits (Un Chant dans la nuit, De Corlevour, 2006).

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.