Le chauffeur de bus est en bleu sombre, comme la nuit dans le jour.

Depuis la périphérie, sur la route du ventre de Toulouse. Le travailleur est en retard, une simple affaire d’organisation et de compromis.

Le bus est pris en étau, entre un camion-benne prêt à charger son gravât et entre une rangée de voitures, suiveuses mais indépendantes, plus mobiles que lui et sans parcours prédéfinis ; tête d'une ligne de chenilles allant, en mâtiné, vers les voies brodées entre les bandes de trottoirs - restes abandonnés, au rejets des roulants.

Ce bus en rotule a en lui un virus : l'homme excédé, l'homme qui ne se calme pas. L'homme à qui il faut savoir parler. Alors que tout homme de la rue sait parler au fou, l'homme de la rue n’est vraisemblablement pas le même que l'homme de la route : le conducteur du bus articulé des travailleurs ne sait pas parler à l'homme excédé, ce dernier, dérangé que le circuit ne soit pas poursuivis. Car c'est sa raison d’être, au circuit, que rien ne doit arrêter. Le travailleur est dans le bus, qui poursuit sa ronde. Tel est le rouage.

Dure vision d'un homme pris au goulot du sablier. Effaré, l'homme par cette image, par l'image d'un crissement d’écrous qui ne passent pas, sa voix s'enraye lorsqu'il ressent, qu'il est pris à la fois au dedans et au dehors, à la gorge, par un étranglement, que cette forme se resserre et qu'il songe, que cette forme à un nom, qu'elle à un rôle, et que c'est lui qui le tient et et l'endosse.

L'homme rendu fou, est-il travailleur ? Est-il un membre, appartenant seulement à quelque chose ? Le membre d'un corps, d'un corps de métier par exemple? Ou le membre d'une machine, une chaîne par exemple, l'un des maillons? L'homme parle l'arabe, il manie avec expérience l'esprit du causeur des cafés. Il en a aussi la posture et le ton. En revanche, il ne manie pas le visage de l'homme définissable au premier coup d’œil, et même si le chauffeur dit : « tous les mêmes ». Qu'entend il par là? Pourquoi cette formule de l'homme de la route a-t-elle conduit l'homme de la rue à sortir, hors de lui même d'abord, l'homme, bientôt excédé? Car de fait, au bout d'un court moment, l'homme est sorti. Et on s'en doutait, nous autres, les témoins, que ça allait arriver. On la connais tous, cette comédie là. Il est sorti du bus, par la force des choses, parce qu'il est doué de lucidité, et de décence aussi. Parce qu'il connaît le filage, assez bien lui aussi, de cette tragi-comédie. Et puis une fois dehors, hors de la scène, il est sorti une seconde fois, sortis de lui même cette fois. Là aussi par décence, mais encore par dignité. Il se savait dehors, et il se savait dans la marge, et il se savait en rage. Sur le trottoir - restes abandonnés, au rejets des roulants - sur la ligne de crête de ces vallées impraticables, sauf aux moteurs, et sauf à l'homme sans aucun visage précis qui se soupçonné désormais de vouloir parcourir à pied le gouffre de bitume, frappant de ses pieds cornus cette aplat qui étouffe, croisé par les arbres à cames enroulés, bien plus évolués et puants, bien plus sage, bien moins sanguin; que l'homme excédé.

Par ce geste, de celui qui se met lui même en dehors de lui, son esprit, devenu fou, se renverse. Le hors- texte est franchi, de toutes parts. Comment, monsieur ? Nous sommes « tous les mêmes » ? Nous, qui ? Les témoins, les témoins du jeu des machines de chantier, que ce chantier met en retard ? Ce chantier qui bat le bitume, son enfant, sa langue, son excroissance, son frère de matière, ce fracas pétrolifère, replongé dans la cuve sur des clous nouveaux. Ce camion-benne qui nous barre la route, nous condamne peut être tous, au retard, à la sanction. Il nous met en danger. Car nous sommes encore loin et le temps s'est figé. Je parle ! Je vous le dit, il nous rend au bitume, dont nous nous nourrirons, que nous lécherons pour une goutte de salive perdue en pleine canicule ; un jour, le retard nous renvoi, nous jette, là, sur la route. Voyez ! Je sors. Je pars. A pied. Je me jette sur la route, je poursuis, voyez, mon chemin sans vous, vers mon rôle. Le votre, de rôle, est de nous conduire vers le notre ? Et bien, ne sentez vous pas cette aberration ? Ne la ressentez vous pas, là, devant vous ? Dit l'homme, jurant en arabe, protégeant de sa voix et de son ombre, tout un bus en retard.

En retard vers le seuil, de sa vie du matin, déjà tard commencée, pour un matin de travail. Il est presque onze heure, mais des vies s'affolent ; celles qui doivent apporter le repas, aux travailleurs qui se lèvent tôt ; aux familles en vacance au mérite ; aux vieux hommes seuls ; aux VRP, hommes ou femmes, abusant, de gras et de cafés. Ou irons ils se laver les dents ? Et laver leurs téléphones gras, si ce n'est dans les sanitaires de leurs lieux de ravitaillement. Et pour la graisse, pour qu'elle s'en retourne elle aussi, à ses affaires, à ses affaires dans les canalisations de la ville. Car il fait froid et qu'il ne fait pas cette chaleur lourde du sud-ouest ce jour là, le gras ne partira pas. Pas lors du bain chaud. Pas davantage pendant la nuit.

Le retard s'accumule. Car le service est stressé, mal nourris, lui qui n'est pas arrivé à temps pour manger avec ses nouveaux collègues. Lui qui à avalé un morceau de repas frugal, en marchant dans les couloirs de sa correspondance, n'osant pas lever les yeux, dans un métro enseveli. L'homme de service, en retard n'a pas osé manger dans son petit coin, entre une porte et une autre, et entre des enfants et des femmes, et des vieux, des passants. Vont-ils aussi au travail ? A cette heure matinale si tardive. Que font les gens de cette journée dans le gris, sous terre, sans se parler ?

L'homme de la rue a raison. Mais il ne sait pas parler. Il sait hurler.

Il y a dans ce bus tout les visages, tout les rôles, tout les travaux. Comment reconnaître, aujourd'hui, tout les métiers ? Un métier? "Tous les mêmes"? Le chauffeur est en bleu sombre, comme la nuit dans le jour.

Un homme avec un gilet d'actif, dirige le cargo, à reculons. Nous repartons. Les visages sont ceux des hommes dans des brancards, dirigé — la radio parle, le chemin bis — vers l'inconnu, vers l'arrière. Ils sont l'huile visqueuse et grasse de la machine. Ils sont les dévots des rouages — leurs dieux. Les écrous leurs parlent ; les roues, les plaques de fer, les anciens et les nouveaux rivets, les boulons, les charnières. L'homme jure dehors, devant le bus. Il fait des bruits de fumée, des bruits de gaz, des bruits de roulements, des bruits de morceaux de machine qui craquent. Il est le bruit, et la viscosité, le glissement. L'homme joue le tremblement de la machine, il joue l’écrou qui s’égraine au goulot.

Oscar Lee



 

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