Plus de 360 morts depuis l’an 2000 : faut-il durcir les règles de la chasse ?

Après une fillette blessée par un chasseur à Limoges, c’est une balle qui s’est logée près d’une chambre d’enfant, dans l’Hérault, lors d’une récente battue. Un enfant de 13 ans avait été tué, fin 2017, lors d’une chasse, et samedi 13 octobre 2018, un vététiste est mort lors d'une battue. Les accidents de chasse ont fait plus de 360 morts depuis 2000. Le permis et la sécurité sont-ils à revoir ?

Une chasse en France parmi d'autres, un week-end, est l'un des points soulevés par 71 % de Français(e)s qui ne se sentent pas en sécurité dans la nature. © Dr-Reproduction interdite Une chasse en France parmi d'autres, un week-end, est l'un des points soulevés par 71 % de Français(e)s qui ne se sentent pas en sécurité dans la nature. © Dr-Reproduction interdite

C’était le mercredi 3 octobre dernier, lors d’une battue au sanglier, dans le village de Laroque (Hérault) : une balle de chasse traverse le double-vitrage d’une fenêtre, puis une armoire, avant de finir sa course dans le chambranle de la porte d’une chambre d’enfant. Fort heureusement, l’habitation était vide à ce moment-là. Mais en septembre dernier, à Limoges, une fillette de 10 ans n’a pas eu la même chance. Elle a été grièvement blessée au thorax par un chasseur de 69 ans, alors qu’elle pique-niquait tranquillement en famille. Plus grave, en Vendée, en septembre 2017, le jour de l’ouverture, un jeune garçon de 13 ans est mort d’un coup de fusil en pleine tête, tiré par son grand-père, lors d’un accident de chasse. Et samedi 13 octobre 2018 (*), un vététiste de 34 ans « parfaitement identifiable », sur un chemin de montagne fréquenté, a été mortellement touché par le tir d'un chasseur âgé de 22 ans, invité à une battue au gros gibier en Haute-Savoie...

Manquement aux règles de sécurité

Les accidents de chasse défraient régulièrement la chronique, et c’est plus de 360 morts en France depuis l’an 2000, et entre 100 et 150 blessés recensés chaque année par l’Office national de la chasse et de la faune sauvage, qui met à chaque fois en garde : « Durant la saison 2017-2018, la majorité des accidents sont intervenus lors d’une chasse collective au grand gibier (57%), reflétant l’importance de la pratique de ce mode de chasse en France », rappelle l’Oncfs. « Sur les 113 accidents relevés, 13 accidents mortels restent néanmoins à déplorer dont 3 concernant des personnes « non chasseurs ». La très grande majorité des accidents mortels restent liés à un manquement aux règles élémentaires de sécurité et en particulier au non-respect de l’angle de sécurité de 30° (zone de vision sans tir à partir des lignes à la gauche et à la droite du tireur), mais aussi à un tir sans identification d’une cible, et à une mauvaise manipulation de l’arme. Les caméras sur l’arme sont aussi à proscrire car elles peuvent distraire le tireur. » Tout ceci est loin d’être rassurant.

L’insécurité redoutée des Français(e)s

Les accidents de chasse créent de plus en plus l’indignation sur les réseaux sociaux, et l’exaspération des Français(e)s dont 71 % ne se sentent pas en sécurité dans la nature en période de chasse, et 82 % plaident pour le dimanche non chassé (LIRE LE SONDAGE COMPLET DE L’Ifop ICI). Il faut reconnaître qu’aujourd’hui on se promène beaucoup plus nombreux dans les campagnes et dans les bois qu’autrefois, et la sécurité est un droit. Depuis le 2 janvier 2018, l’autorisation des modérateurs de sons (silencieux pour la chasse) sur des fusils, fait encore plus de bruit dans l’esprit des Français(e)s, qui craignent de moins localiser encore les chasseurs. D’autant que la campagne au siècle dernier n’est pas celle d’aujourd’hui. Sa fréquentation dominicale, et la population permanente, ont changé. Les petits hameaux sont souvent devenus des villages plus importants, ou des grandes communes « à la campagne », en périphérie de villes. De plus, la chasse fédère maintenant en France quelque 1,1 million de licenciés armés parfois de carabines pour le tir à longue distance, et qui se déplacent parfois pour chasser hors de leur département, y compris dans des espaces ruraux qu’ils ne connaissent pas comme le leur… Tout ça est loin de minimiser les risques d’éventuelles balles perdues et/ou de tirs mal maitrisés de chasseurs, comme le déplore l’Oncfs chaque saison de chasse...

Des comportements de chasseurs à risques

C’est donc un fait que le milieu de la chasse ne peut ignorer : le temps où le petit Marcel Pagnol faisait ses « armes » pour aller tirer la bartavelle, avec la pétoire de famille en bandoulière, dans des espaces ruraux archiconnu des chasseurs et quasi-désert, ce temps-là est révolu. Tout comme la battue locale d’antan au sanglier par les « anciens », armés de fusils aux traditionnelles cartouches de chevrotine, chasse au gros gibier qui était alors, avant tout, une balade entre copains se riant de revenir bredouilles… Le chasseur a changé avec le temps et les conditions des chasses aussi ! Il n’est donc pas interdit de penser que les règles actuelles d’obtention et de validation du permis de chasser puissent évoluer encore, auxquelles s’ajouteraient de nouvelles directives de sécurité pour la chasse, et particulièrement pour celle au gros gibier. Ainsi, il n’est pas rare pour des promeneurs de se faire refouler par des chasseurs d’une zone boisée un jour de chasse, pas forcément bien signalée, alors qu’en théorie, la présence des deux parties n’y est pas à priori interdite ! Et normalement en parfaite sécurité : « 90 % des chasseurs respectent les draconiennes règles du permis de chasse et de tirs qui leur sont imposés, et répétés régulièrement, avec des responsables en plus qui surveillent sur le terrain », estime un agent de l’Office national des forêts, également chasseur, voire parfois chef de battue lui-même, qui pense que l’on peut toujours aller plus loin dans la sécurité. « Il faudrait, par exemple, imposer partout en France les gilets fluorescents pour les chasseurs. Dans certains départements, il existe aussi des écoles de chasse avec du vrai gibier : pourquoi ne pas généraliser ce genre de stage pour encore mieux préparer et former les (futurs) chasseurs ? D’autant que les comportements à risques lors des chasses sont généralement perpétrés toujours par le même profil de chasseurs récalcitrants aux règles de sécurité, voire imprudents, ou qui oublient leur supposée vigilance en s’emballant pour tirer à l’arrivée d’un gibier… »

Durcir les règles de la chasse

Beaucoup de carabines, avec lunettes de visée, ont aujourd’hui, notamment pour la chasse au gros gibier (ou sur cible), une efficacité redoutable avec le silencieux et des munitions subsoniques, portant en théorie à bien plus d’un kilomètre. L'utilisation de cartouches subsoniques est recommandée en plus pour réduire au maximum le bruit. Certes, le tir de chasse est interdit à plus de 300 mètres, avec une arme munie d'une optique de tir fixe ou amovible portant des graduations ou des repères pouvant permettre la correction du tir dit "longue distance". Un tir doit être effectué debout, et « fichant » (face à une pente, etc.) en éliminant auparavant tout risque de ricochet et/ou que la balle ne va pas se « perdre ». Mais de la théorie à la pratique, il peut toujours parfois y avoir bien plus « qu’un pas » ! Peut-être alors faudrait-il imposer aujourd’hui, et désormais, lors des chasses, un nouveau périmètre de sécurité « chasse interdite » autour des habitations, qui passerait de 200 mètres, comme arrêté déjà par des maires, à 300 mètres pour tous les chasseurs de France ? Cette distance pourrait d'ailleurs être identique et exigée pour les routes et les voies publiques, où il n'est pas rare de croiser les chasseurs en bord de routes, disposés à distance régulière pour avoir plus de chance de tirer le grand gibier chassé en forêt ? Une balle perdue est vite arrivée, ou un ricochet dramatique, vers une voiture, comme l'a déjà montré l'actualité des accidents de chasse. Et pourquoi pas non plus instaurer un permis de chasse à points, et délivré sur les mêmes règles que le permis de conduire, pour pénaliser les éventuelles infractions selon leur degré reconnu, et avec un taux d’alcoolémie maximum identique à la conduite pendant la chasse (contrôles réguliers à l’appui). Ne pourrait-on pas instaurer également un âge limite, parfois « avancé », pour chasser ? Mais surtout rendre obligatoire dès à présent, pour la demande de validation annuelle du permis de chasser, d'y joindre un certificat médical adéquat, avec en plus contrôle de la vue et de son éventuelle correction, et ce chaque année. Il est vrai aussi que dans un autre domaine, le dimanche non chassé réduirait considérablement les risques d’accidents de chasse ce jour-là. La liste n’est bien sûr pas exhaustive pour qui veut s’y coller. Car chasseur ou non chasseur, la vie n’a pas de prix.

(*) Cet article publié à l'origine le 9 octobre 2018, a fait l'objet le dimanche 14 octobre 2018, d'une mise à jour après le fait divers mortel lors d'une battue au gros gibier à Montriond (Haute-Savoie), où un vététiste âgé de 34 ans, restaurateur d'origine britannique installé depuis quelques années sur une commune proche du drame, a été touché par un tir de chasseur, alors qu'il dévalait en VTT un chemin d'ailleurs habituellement fréquenté.

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