Nous n'existons pas !

... ou la "confession d'un absentéiste volontaire.

Confession (sic !  pour ceux qui connaissent l'athéisme de l'auteur) d’un abstentionniste volontaire… qui ne demande pas l’absolution !

Voilà ! j’ai franchi le pas et finalement rejoint, lors de ces deux derniers dimanches électoraux les « abstentionnistes ». Évidemment, on glose beaucoup aujourd’hui sur l’importance du nombre de ceux qui ont volontairement renoncé à exercer un droit conquis de haute lutte par nos ancêtres.  À ceux qui sont payés pour imaginer les raisons de notre absence des bureaux de vote, la réponse est simple, elle est dans ce constat : NOUS N’EXISTONS PAS !

Selon chaque individu, les constats varient et beaucoup ne cocheront qu’une ou deux cases dans la liste proposée ci-dessous, certains même en auront d’autres à proposer. Pour ma part, je les coche toutes : c’est dire combien j’ai dû faire preuve de résilience, par respect pour ceux qui avaient conquis ce droit, pour voter jusqu’à cette échéance !

Bien sûr, ceci n’est pas une apologie de l’abstentionnisme, mais le constat de victimes (comme ceux qui sont allés voter) d’un système antidémocratique. En relisant Chomsky, vous comprendrez que tout ceci, qui sert les fins de quelques individus dans ce pays et sur la planète, n’est pas arrivé par hasard.

 

Nous n’existons pas ….

nous qui ne sommes pas invités vingt fois par semaine à proférer des inepties face aux microphones des radios asservies ou face aux caméras des chaînes de télévision non moins asservies. Mais à nous qu’on assomme de la litanie des turpitudes de ceux qui monopolisent la parole,  on dit qu’au nom de la liberté d’expression nous devrions aller voter, glisser dans l’urne un bulletin de vote … sur lequel nous n’avons même pas le droit de dire ce que nous pensons de ceux qui prétendent conduire nos destinées.

Nous n’existons pas ….

nous qui ne sommes pas impliqués dans les scandales à répétition de nos dirigeants à tous les échelons. Mais à nous qu’on abreuve chaque jour de nouvelles lois contraignantes, on dit qu’au nom de la justice que nous devrions aller voter… pour les mêmes dirigeants scandaleux.

Nous n’existons pas ….

nous qui n’avons pas séduit nos professeurs (à moins que ce fût l’inverse) pour devenir de futurs Rastignac. Mais à nous qui devons subir la dégradation volontaire de l’enseignement public, on dit qu’au nom de l’égalité des chances  nous devrions aller voter … pour que perdure ce déni d’équité.

Nous n’existons pas ….

nous qui ne violons pas nos enfants, n’assassinons ni nos femmes, ni nos maris, et n’alimentons pas ainsi le « fait divers » répugnant dont se gavent mentalement et financièrement  le plus grand nombre de médias (et leurs sponsors). Mais à nous de qui l’on réduit constamment les droits sociaux, à commencer par celui au travail, on dit qu’au nom de la fraternité nous devrions aller voter… pour que perdure la haine de l’autre.

Nous n’existons pas ….

nous qui ne mitraillons ni les mosquées, ni les synagogues, ni les églises. Mais à nous qui, quelle que soit notre origine et malgré les discriminations salariales, soignons dans les hôpitaux les malades, tous les malades, enseignons dans les écoles les enfants, tous les enfants, on dit qu’au nom de l’égalité nous devrions aller voter pour que l’on continue à interpeller « au faciès » nos enfants dans la rue.

Nous n’existons pas ….

nous qui ne sommes génétiquement ni gays, ni lesbiennes, ni « trans », ou qui, peut-être le sommes sans en faire tapage, et souhaitons que toutes les vies humaines puissent s’épanouir pendant leur existence. Mais à nous qui assumons sans rien dire les fonctions et tâches parentales « classiques » malgré toutes les contraintes que nous impose le « modèle libéral » de notre société, on dit qu’au nom de l’égalité encore nous devrions aller voter pour que se multiplient les « petits boulots » de plus en plus petits… et d’autres diminutions de revenus.

Nous n’existons pas ….

nous qui ne passons pas les frontières (réellement ou fictivement) avec des valises pleines d’argent pour échapper à l’impôt. Mais à nous qui devons nous contenter, quand il se peut, d’un livret A de plus en plus dépréciatif, on dit que nous devrions aller voter pour qu’au nom de la justice fiscale l’État puisse mettre la main sur nos maigres avoirs afin de compenser l’évasion fiscale des nantis.

Nous n’existons pas ….

nous qui n’avons rien à reprocher aux peuples palestiniens, syriens, afghans, africains, américains du centre ou du sud, anciens, actuels, que l’on a massacrés, que l’on massacre. Mais à nous à qui on fait fabriquer les armes de ces génocides on dit qu’au nom de la fraternité nous devrions aller voter pour que demain plus de peuples martyrisés soient exilés de leurs territoires.

Nous n’existons pas ….

nous qui ne décidons pas de nos existences. Mais à nous qui devons subir le diktat de religions, de dogmes politiques, des prétendues vérités économiques, on dit qu’au nom de la « Déclaration des droits de l’homme » nous devrions aller voter pour que les mêmes fadaises soient confortées dans leur inhumanité.

Nous n’existons pas ….

nous qui ne bénéficions pas de la mirifique « théorique du ruissellement », laquelle ne vise qu’à grossir les portefeuilles des actionnaires. Mais à nous qui sommes la source même de ce ruissellement on dit qu’au nom de l’égalité, nous devrions aller voter pour que nous frappe encore davantage l’impôt et moins encore les actionnaires.

Nous n’existons pas ….

nous qui tentons d’ exprimer en notre nom réel nos préoccupations, nos inquiétudes, et nous heurtons à l’indifférence des nantis tenants du pouvoir et aux quolibets des anonymes dûment commandités par ces tenants du pouvoir. Mais à nous qui avons tant à exprimer et à proposer pour que chaque individu puisse épanouir sa personnalité, on dit qu’au nom de la liberté nous devrions aller voter pour que plus de « lois de sécurité » soient promulguées.

Nous n’existons pas ….

nous qui ne montons pas des « opérations-commandos » pour sauver quelques poules de l’abattoir et faire ainsi la « Une » des médias. Mais à nous qui inquiétons depuis longtemps de la possible inondation de nos maisons et de la réelle destruction de celles de nos frères du Pacifique, on dit qu’au nom de l’entraide universelle nous devrions aller voter pour que perdurent les discussions stériles ne visant qu’à étaler les égos démesurés de nos dirigeants.

Nous n’existons pas ….

nous qui ne nous agenouillons pas béatement devant le « Dieu » nucléaire (civil et militaire). Mais à nous qui nous inquiétons seulement (!) d’un avenir qui menace chaque jour davantage nos enfants et avec eux l’humanité tout entière, on dit qu’au nom de l’humanité (!) nous devrions aller voter… pour que demain les financiers les plus riches puissent décider qui on sauvera pour l’envoyer sur Mars ou ailleurs.

Nous n’existons pas ….

nous qui n’avons pas la « pensée infuse » du moins celle que l’on tente de nous infuser par le biais d’émissions, de films, de séries cinématographiques, télévisuelles ou radiophoniques ou de messages subliminaux sur les réseaux sociaux. Mais à nous qui nous contentons de vivre au moins mal et de faire vivre au moins mal nos plus ou moins proches le quotidien de l’existence, on dit qu’au nom de la « pensée universelle » nous devrions aller voter afin que demain nos cerveaux soient encore mieux lessivés par la pensée dominante.

Nous n’existons pas ….

nous qui n’avons pas accès aux « cénacles de décision ». Mais à nous qui devons payer de nos deniers (et parfois de notre sang, de nos vies) les forces armées qui nous y interdisent l’expression démocratique, on dit qu’au nom de la démocratie (!) nous devrions aller voter pour que demain soit augmentés les budgets de la répression.

Nous n’existons pas …. Bien sûr…

nous qui ne recevons même pas une information équitable sur les enjeux des élections, sur les intentions des postulants, nous qui n’avons aucun moyen de contrôle sur leur respect de leur parole. Mais à nous qui payons de nos deniers leurs « carrières politiques », nous qui devons supporter (insupporter) les frasques, les déviances dignes des anciens despotes d’un certain nombre d’entre eux sans que rien, et surtout pas la prétendue « justice », ne puisse les arrêter, on dit qu’au nom du suffrage universel nous devrions aller voter afin que le système perdure du clientélisme et de l’oligarchie.

 

Mais nous existons, bien entendu, dès qu’il s’agit de nous vilipender, de nous stigmatiser comme les « paresseux abstentionnistes » ! ceci sous la plume, ou dans la bouche de gens qui ne sont peut-être pas allé voter, d’ailleurs !

Comprendra-t-on enfin que nous sommes avant tout des êtres humains et pas seulement des « machines à aller mettre un bulletin dans l’urne » après avoir été des « machines à remplir le portefeuille des actionnaires » ou des « machines à nourrir grassement les proches d’élus » censés travailler pour eux, c’est-à-dire pour nous, et qui abusent de leurs prébendes ?

Comprendra-t-on enfin que nous ne sommes pas seulement des « cibles » : cibles électorales, cibles des publicitaires, cibles des lanceurs de fumigènes, de grenades ou de LBD… ou cibles du dénigrement des « Assis » (au sens rimbaldien du terme) qui détiennent le Pouvoir ?

Nous n’avons pas à imiter les soi-disant démocraties (passées ou actuelles) qui conviennent (ou ne conviennent pas !) aux peuples concernés. Encore moins à leur obéir, et encore moins à obéir aux diktats et aux menaces des « financiers ». Nous avons à établir (rétablir si l’on se réfère à de rares et trop courtes périodes de notre Histoire que les tenants de l’autoritarisme se font un devoir de vilipender) un régime réel de démocratie où le contrôle du peuple sur ceux qui le représentent soit permanent, où les termes de « Liberté, Égalité, Fraternité » ne soient plus de vains mots, où personne, absolument personne, ne serve de bouc émissaire pour excuser (l’auto-excuse) les fautes que l’on a commises ou les incapacités où l’on est de satisfaire les besoins. Nous n’avons pas besoin de « réformes » ni de « réformettes » dont nous savons très bien ce qu’elles portent, pour qui et par qui elles sont supportées (au sens footballistique du terme !) et qui en fait les frais. Nous avons besoin de démocratie, d’une réelle démocratie.

 

Déjà les « spécialistes » se penchent sur nous, parce que nous serions, nous , les coupables, cherchent les moyens de nous ramener aux urnes. Très haut, très fort, le mot de « dématérialisation » est prononcé : allégeance à ces Messieurs des GAFAM sans oublier le dernier et pire de tous, Elon Musk ! Autant dire, une fois de plus : déshumanisation. Allons, mordons à l’hameçon ! A-t-on vu la proposition d’organiser les élections sur le temps de travail rémunéré ? à cette première condition, on pourrait éventuellement rendre le vote obligatoire.

Encore faudrait-il que les citoyens aient été formés déjà pendant leur scolarité, non seulement aux mécaniques électoraux mais à celui des lois (que nul n’est censé ignorer… mais citez-moi quelqu’un qui connaît TOUTES les lois ), en  particulier parce cela représente la part la plus importante de notre existence, à celles concernant le travail et la Sécurité  Sociale ; qu’ils puissent bénéficier d’une Formation Permanente objective tout au long de leur vie sur ce qui conditionne leur existence de citoyen, qu’ils ne découvrent pas accidentellement l’existence de tel ou tel règlement le jour où l’on exige d’ eux qu’ils paient une amende sans qu’ils sache vraiment pourquoi. Je parle de nous, citoyens ordinaires, qui n’avons pas les moyens de nous payer des armadas de juristes et d’avocats spécialisés.

MAIS !  puisque nous parlons de « lois » … quel crédit accorder à des appareils législatifs votés (avec quels artifices?), mis en place, institutionnalisés par des gens qui n’ont que peu le souci de respecter la loi et encore moins leurs concitoyens et, pis encore, supervisés, garantis (!) par des personnages qui ont pris ou prennent un certaine nombre de libertés avec la loi ?

Non, ce n’est pas le corps électoral des « citoyens abstentionnistes » qu’il faut « réformer » (encore !), mais toute la chaîne du monde politique en supprimant tout professionnalisme politique (les mesures actuelles sont très insuffisantes), en contrôlant la stricte intégrité des prétendantes et des prétendants à l’exercice d’un mandat, en respectant le droit de contrôle de l’électeur : au moment des élections (par la reconnaissance de la sanction que représentent les votes blancs et nuls) mais aussi après l’élection (par l’obligation, dûment sanctionnée, de rendre compte de l’usage son mandat). C’est aussi la réelle indépendance des pouvoirs qu’il faut revoir et garantir sans qu’aucun n’ait prééminence sur l’autre. C’est enfin, pour ne pas faire trop long, toute la chaîne de l’information des citoyens dont il faut garantir la neutralité et l’indépendance, ce qui n’est pas, pas du tout, le cas aujourd’hui !

Nous pourrions alors aller voter. Mais, là je dis « je », cela me semble mal engagé pour les prochaines échéances électorales.

 

Je suis parfaitement conscient que ce j’écris n’aura pas l’heur de plaire (« on n’est pas louis d’or, on plaît pas à tout le monde ») aux chefs auto-proclamés de quelques communautés, sectes, officines, quelle qu’en soit la nature (religieuse, politique, médiatique…) mais j’entends bien m’adresser avant tout aux citoyens, citoyens dépossédés de leurs droits et de leurs devoirs (les uns ne vont pas sans les autres) de citoyens  et auxquels je demande que l’on rende le plein exercice de leur citoyenneté.

 Pierre Ménard

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