Immigration italienne 1ère partie : le racisme a la peau dure

On peut voir que le racisme n'est pas spécifique à une couleur de peau et/ou une religion, puisque les Italiens sont blancs et catholiques, de plus Latins comme les Français, pratiquant chacun une langue sur origine majoritaire du Latin et du Grec. Ce qui n'empêcha pas un racisme violent.

J'ai l'ambition de faire plusieurs billets sur l'immigration italienne (1). C'est une immigration un peu oubliée "dépassée" par celle des Maghrébins depuis les années 1970, pourtant elle me semble pleine d'enseignements pour aujourd'hui et le racisme ambiant.

On peut voir que le racisme n'est pas spécifique à une couleur de peau et/ou une religion, puisque les Italiens sont blancs et catholiques, de plus Latins comme les Français, pratiquant chacun une langue sur origine majoritaire du Latin et du Grec. Ce qui n'empêcha pas un racisme violent. Ce racisme commença sur les Lombards qui furent, comme les Juifs, prêteurs des Rois, dans la France médiévale, "lombards" devenant un terme générique pour désigner tous les Italiens, persécutés pour usure, privés de leurs biens et chassés du Royaume par Saint Louis, Philippe le Bel, les Capétiens. Puis vint la concurrence culturelle et politique : baroque, musique, Machiavel, Réforme, qui enfiévra une haine récurrente contre tout ce qui était italien, aggravée par la toute puissance de Mazarin, "l'humeur italienne flatte pour mieux mordre".

Tout cela repris de plus bel au 19è avec l'immigration de masse qui fut accusée d'invasion, de concurrence inégale du travail étranger : tous thèmes récurrents, toujours les mêmes en ce début de 21è siècle. Le mépris condescendant à l'égard d'un peuple que l'on ne jugeait bon qu'à jouer les seconds rôles.

On reproche aux Italiens leur sobriété, leur capacité à endurer les pires situations de logement et de travail, frugaux ils se contentent de peu pour envoyer de quoi se nourrir à leur famille restée au pays. Ils sont entassés dans des ghettos urbains (Marseille, banlieue parisienne) sans aucune condition d'hygiène, sous-alimentation, violences. Ils sont à huit ou dix dans une chambrée, s'y relayant la jour et la nuit par ceux qui reviennent du travail, dormant sur des paillasses dans des cabanons, sans se déshabiller. On leur reproche leur ardeur au travail : "de tout supporter, courber la tête, sans plus de dignité humaine" (2).

Mais on leur reproche aussi : leur brutalité, leur violence, de tirer facilement le couteau (3) ; la proximité non mixte favorise cette violence. Les journaux relatent cette violence, les procès, il est reproché aux Italiens leur attachement au "clan". À Marseille pour avoir un travail les Italiens sont obligés de faire des cadeaux au chef de clan.

On blâme aussi leur religiosité teintée de superstitions. À Marseille ils déchargent les navires aux cris de "Per Gesù et per la Madonna". Chaque année les Napolitains se rassemblent par de bruyantes manifestations pour célébrer leur fête patriarcale, très mal vu par un prolétariat français déchristianisé.

On les dit "primitifs", "serviles", "briseurs de grèves", et aussi, en rappel au expéditions coloniales : "kroumirs", "bédouins", "zoulous" ; et bien sûr "mangeurs de macaronis" qui deviendra "macaroni" (4).

Le verbe insultant, les rixes individuelles, dégénèrent aussi en meurtre collectif. 80 % des rixes se font entre Français et Italiens à Marseille et Nice, capitales de la xénophobie, les dernières décennies du 19è siècle. C'est là aussi que les professions de terrassiers, dockers, mineurs exercées par les Français ressentent le plus la concurrence avec les Italiens immigrés. En mars 1886 à Joeuf le préfet fit appel à la troupe. En 1882 dans le Gard, les terrassiers s'en prennent aux Italiens qu'ils veulent chasser à coup de pioches.

Les "vêpres marseillaises"

Juin 1881. Le 17 juin 1881 à Marseille les troupes françaises rentrent de Tunisie où elles ont imposé le protectorat de la France au Bey. Liesse générale. Tous les drapeaux sont aux fenêtres, sauf sur celles du Club nazionale italiano de la rue de la République. On les qualifie d'"outrage à l'armée", d'injure aux "glorieux vainqueurs des Kroumirs". À la fin du défilé une dizaine de milliers de personnes prend position au pied de l'immeuble infamant, débordements, interventions de la troupe. Calme apparent le soir. Reprise le lendemain : tout individu que le faciès ou le vêtement identifie à un Italien est couvert de coups de poing, intervention de la police… à nouveau le soir tout à l'air de rentrer dans l'ordre. Le surlendemain, le dimanche 19 juin, de nouvelles rixes, des blessés, des bastonnades… se poursuivent encore le 20, le préfet fait appel à des renforts de troupes.

Ces journées seront baptisées "vêpres marseillaises". Poursuites, condamnations. Ces événements provoquent de violentes manifestations antifrançaises en Italie (Rome, Turin, Naples, Gênes, Palerme, etc).

La tuerie d'Aigues-Mortes

Août 1893 : les incidents les plus sanglants de l'histoire de l'immigration italienne. La Compagnie des salins du Midi exploite une demi-douzaine de marais salants. Les gros travaux de l'été comportent de battre le sel, de le transporter  pour l'entasser en hautes pyramides. Travail éreintant. 900 à 1200 manœuvres s'y emploient, des journaliers, des vagabonds, des itinérants. Les ouvriers italiens, venus directement de la péninsule, embauchés aux environs de Marseille. La Compagnie traite les embauches avec des chefs de chantiers (chefs de coles) qui embauchent, s'occupent de leur nourriture et de leur logement, et sont chargés de distribuer les salaires calculés au forfait. Un journalier peut se faire jusqu'à 12 francs/jour alors qu'un terrassier à Paris gagne rarement plus de 5 francs à Paris. La Compagnie joue sur la concurrence entre Français et immigrés, ce qui a bien sûr un effet délétère sur les relations entre travailleurs. Divers incidents surviennent entre Français et Italiens : manques de coopérations, irritations réciproques, faute aux Italiens selon les Français, aux Français selon la presse italienne. Blessés de part et d'autre, compte tenu que les Italiens n'ont pas les moyens d'avoir recourent à un médecin, il ne sera dénombrés que les blessés Français.

"L'imagination méridionale aidant" (dixit le procureur) on parle de 3 morts et de blessés graves, il est appelé à une expédition punitive. Il y a dans la ville et ses abords "un ramassis de vagabonds et de gens sans aveu" (d'après un magistrat), victimes de la concurrence italienne ou marginaux qui sont les plus acharnés à réclamer vengeance. On demande la mort des "Christos". La foule armée de fourches et de pioches se répand dans la ville et commence sa chasse à l'Italien, ceux-ci réussissent à se réfugier dans une boulangerie et dans la prison municipale protégées par les gendarmes.

Il est décidé d'avoir recours aux autorités préfectorales. De Nîmes le procureur de la République et le juge d'instruction gagnent Aigues-Mortes avec une trentaines de gendarmes à cheval "c'est trop peu" écrit le procureur. Aussi est donné ordre à toutes les brigades de gendarmerie de la région de se concentrer sur Aigues-Mortes, tandis que des renforts d'infanterie et de cavalerie sont demandés aux autorités militaires du chef lieu. Tout à l'air de rentrer dans l'ordre… mais se rallume quand les troupes décident d'évacuer les Italiens vers la gare. Il faudra 2 convois et beaucoup de sang froid aux forces de l'ordre pour que la majorité des assiégés soient conduits en lieu sûr, sous les vociférations et les jets de pierres des manifestants drapeau en tête au son de La Marseillaise qui tentent de donner l'assaut à la gare.

Le préfet du Gard est arrivé dans la matinée du 17 : il promet aux émeutiers le remplacement des Italiens par des Français. Mais une bande de 300 personnes prend le chemin des marais pour "venger les morts" de la veille. À Fangouse 80 Italiens se sont retranchés dans leur baraquement… pris d'assaut par Français qui brisent les fenêtres à coup de gourdins, démolissent le toit.

rapport du 22 août du procureur général de Nîmes au garde des Sceaux rapport du 22 août du procureur général de Nîmes au garde des Sceaux

Le cortège se trouve à moins de 1500 mètres de la ville lorsque le drame se produit. Au lieu dit Quarante Sous ils sont arrêtés par 500/600 personnes armés de matraques et de fusils.

La chasse à l'homme va se poursuivre jusque dans la nuit du 18 au 19 dans la région (Les Saintes Marie de la Mer et la région de Marseille). Difficile de dénombrer les victimes. Il y aura 38 Français inculpés.

Mais c'est toute une partie de l'immigration italienne qui s'enfuie pour retourner au pays, emportant leurs "biens" dans des charrettes à bras. À Marseille une partie des réfugiés demande aide financière au consulat.

À Rome la foule tentera le 19 août de donner assaut au Palais Farnèse; à Messine, Turin, Naples les magasins français sont pillés.

à suivre, car le racisme et l'immigration italienne ne font que commencer, c'est loin d'être terminé : l'assassinat du Président Carnot par un anarchiste italien etc…… donnera lieu à d'autres excès, (vous avez déjà à vous mettre sous la dent pour ce jour laughing)

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(1) Les données de ce billet sont tirées du livre de Pierre Milza : Voyage en Ritalie, Petite bibliothèque Payot, 1993 ; et éventuellement de souvenirs personnels (mère immigrée italienne) et de récoltes depuis des années.

(2) citations de journaux de l'époque

(3) très bien reproduit dans le film "Casque d'or" Reggiani représentant cet Italien…

(4) voir mon billet précédent sur les insultes adressées aux Italiens : Macaroni, Rital : les insultes adressées aux Italiens immigrés en France

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