Lectures d'adolescente années 1950-60

Lectures des années 1950 et début des années 1960 pour une adolescente née durant la guerre.

Comme suggéré dans ma bio je suis en fait autodidacte. Alors il m'arrive souvent d'essayer de me remémorer ce que j'ai lu adolescente années 1950 et début 1960 (1). Et j'en suis surprise. Je ne sais pas comment j'ai eu accès à ces livres, mes parents lisant du "plus classique" "plus normal", dont j'ai du mal à citer des auteurs, ceux-ci n'étant pas dans mes références.

J'étais surtout curieuse assoiffée de tout. Donc j'ai commencé par du "simple" : Bazin, Cesbron, Troyat, ce dernier lu par ma mère, Genevoix m'ennuyait. En tout cas je n'ai aucun souvenir d'avoir lu du roman à l'eau de rose, cela devait me paraitre sans aucun intérêt, ou si un souvenir d'achat d'un "magazine", hebdomadaire en fait, rose de bandes dessinées et autres dessins d'amour à tomber, et histoires "à l'eau de rose" forcément bien sous tous rapports, mais moi me paraissait interdit ou mal, je me cachais, les jetant pour ne pas les rapporter à la maison.

J'ai le souvenir resté vif de la réaction de ma mère découvrant dans la bibliothèque personnelle de ma chambre : L'Amant de lady Chatterley de D.H. Laurence, elle était scandalisée, mais le disant assez timidement "comment, A. tu lis ça ?" je ne savais quoi lui répondre prise au dépourvu, car moi je n'avais rien vu/lu de scandaleux dans ce livre, et même au contraire. En effet je cherchais des informations sur la sexualité, et ce livre me le promettant j'avais été très déçue n'y trouvant aucune réponse à mes interrogations. Pour les nouvelles générations cela doit leur paraitre incompréhensible, et pourtant si : je ne savais rien absolument rien sur la sexualité encore à 18 ans. L'interdit était si fort. Nous les filles étions ainsi livrées sans arme à tout prédateur. Ce que j'eus à subir (inceste maternel et viol).

Mes lectures évoluant je dévorais tout Sartre, enfin sauf sa philo, quelques Gide. Ce sont Les Nourritures terrestres qui m'avaient laissé le plus d'interrogations et à la fois de réponses, me sentant si proche, proche et loin d'un Bazin par sa révolte, mais révolte plus intemporelle, moins concrète, qui donc m'incitait plus à réfléchir. De Camus je lisais le mythe de Sisyphe que je lâchais en cours de lecture.

Et j'abordais Freud. Curieux il me semblait pouvoir, enfin, répondre à mes questions existentielles et pourtant je ne comprenais absolument rien. Par exemple je passais des heures sur le mot "inverti" que je ne trouvais pas dans le dictionnaire. Mais comme j'ai dit, dyslexique, je lisais en fait "introverti" ce que je savais être on me le disait tellement ; alors j'étais alertée : suis-je si malade ? et pourquoi ? est-ce guérissable ? et comment ?

Toujours dans l’attrait du différent j'adorais les livres sur les explorations sur d'autres continents, souvent l'Afrique, mais aussi le Pacifique ;  l'Everest, à la mode à l'époque (années 50) ; Albert-Schweitzer et son hôpital de Lambaréné, est-ce là mon début d'attirance pour l'Afrique ? ou de bien plus tôt en 6ème où les explorateurs me semblaient l'idéal à atteindre, ne voyant même pas que je n'étais "qu'une fille" ?

Parallèlement j'étais aussi dans le concret avec Pearl Buck dont je dévorais tous les livres avec passion. Cette culture qu'elle décrivait me fascinait, si loin de la mienne, une culture de vêtements, de tissus, de mets, d'interdits si différents des "miens" et bien plus sévères, de rapport générationnel où uniquement les femmes vieilles avaient un pouvoir, une sagesse consultée ; les autres femmes n'étaient qu'un ventre pouvant porter un fils. Est-ce par elle que je suis devenue ce que je nomme "instinctivement féministe" ? Car quand j'ouvris, bien plus tard, le Deuxième sexe, passionnant certes, mais en même temps l'évidence, quoiqu'elle me donnait des armes d'analyses, alors que chez Pearl Buck ce n'était que par l'exemple mais le non-dit.

Sans doute que j'en oublie beaucoup ici, je ne tends pas à une exhaustivité, uniquement un profil rapide de mon identité de lectrice années 50-60, de ce qui a fait le ciment, les racines, les origines de ce que je devins adulte. Je ne renie rien, et même plutôt j'y trouve ce que je suis devenue adulte et pourquoi. Ce chemin je le commençais adolescente et le poursuivis à ma façon toute ma vie.

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(1) je suis née en déc. 1941

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