Le terroriste que je suis - Didier Eribon

En 2005 Didier Eribon décrivait la violence déployée par les politiques et la société contre les homosexuels. Il vient de publier un ouvrage sur la psychanalyse pour démonter sa bienpensance.

Il parait que j'exagère ! Que je suis trop "véhément", trop "violent". Que je ne sais pas "garder le sens de la mesure". Que j'"insulte" ceux qui ne pensent pas comme moi au lieu de dialoguer avec eux ! C'est du moins ce que j'ai pu lire dans la quasi-totalité des articles consacrés à mon dernier livre, Sur cet instant fragile… Les axes principaux de ce livre, les analyses que je propose sur Foucault ou Sartre, sur Proust et Genet, la conception que je développe des mouvements minoritaires et de la "démocratie ouverte", etc., n'ont quasiment pas été mentionnés, ou seulement en passant, comme s'il s'agissait d'aspects secondaires, mais on a mis l'accent - pour s'en offusquer - sur la "brutalité" avec laquelle je dénonce l'homophobie foncière qui anime tant de discours intellectuels ou politiques.

Qui sont donc ces gens que j'insulte, au lieu de discuter leurs arguments ? L'idéologue Pierre Legendre, qui déclara dans plusieurs interviews que le Pacs s'inscrivait dans la filiation du nazisme (je n'invente rien, c'est une citation !), et que les revendications homosexuelles conduisent inexorablement à "une mise à sac de la Cité" semblable à celle que conduisirent les Hitlériens. L'essayiste plus que douteux Jean Baudrillard, qui écrivit  que le sida était une réaction de la nature contre la négation de l'altérité que représente l'homosexualité. L'ancien Premier ministre socialiste Lionel Jospin, qui, voulant sans doute s'élever au niveau de penseurs profonds, trouva nécessaire de s'opposer avec vigueur au mariage homosexuel pour permettre, affirmait-il, à l'humanité de se perpétuer (comme si l'humanité avait cessé de se perpétuer au Pays-Bas ou dans les Massachussetts). Quant à Lacan, le grand Lacan, l'intouchable Lacan, devant la "Science" duquel nous devrions nous prosterner (et nous taire), il se vantait dans les années 1960, de pouvoir enseigner aux auditeurs de son Séminaire quelle voie il convenait de suivre pour que les analystes parviennent à guérir les homosexuels de leur homosexualité.

Et c'est moi qui suis "excessif" ! Qui ne garde pas le sens de la mesure ! Je devrais sans doute considérer qu'il s'agit là d'estimables, voire d'inestimables, contributions au débat intellectuel et politique, de points de vue d'"experts" qui ont non seulement le droit mais le devoir de communiquer leur Savoir et leur expérience pour éclairer la société et informer la décision politique. Et il faut vraiment que je sois un "extrémiste", que dis-je ! un "terroriste", pour ne pas l'admettre. (…).

extrait (p. 55, 56, 57) paru dans Contre l'égalité et autres chroniques, Éditions Cartouche, 2008

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Il vient de développer dans un livre son opinion sur la psychanalyse et ceux qui la pratique dans son nouvel ouvrage : Écrits sur la psychanalyse paru en février 2019.

En rassemblant différents textes et articles, Didier Eribon montre à quel point il est crucial d’«  échapper  » à la psychanalyse et à son emprise pour construire une nouvelle théorie, sociologique et politique, du sujet et de l’inconscient.

Tout au long de son œuvre, depuis Réflexions sur la question gay, en 1999, jusqu’à Principes d’une pensée critique, en 2016, mais déjà dans l’ouvrage biographique qu’il a consacré à Michel Foucault en 1989, Didier Eribon s’est attaché à élaborer une théorie historique, sociale et politique de la subjectivité  : il s’agit de comprendre comment les individus et les groupes sont produits comme des sujets assujettis par de multiples formes de domination, ce qu’il appelle les «  verdicts sociaux  », et comment ils peuvent résister aux pouvoirs et travailler à la transformation sociale.
Une telle démarche ne saurait se développer en se tenant simplement à l’écart de la doctrine psychanalytique. Elle doit entrer en conflit avec celle-ci, et mettre en question non seulement ses velléités normatives et ses tentations autoritaires, qui sont inscrites dans sa logique même, mais aussi son architecture notionnelle et sa conception du psychisme et de l’inconscient.
C’est à cet effort pour «  échapper à la psychanalyse  » que sont consacrés les essais rassemblés dans ce volume.
 
Didier Eribon est philosophe et sociologue. Il est l’auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels Réflexions sur la question gay (Fayard, 1999, et Champs-Flammarion, 2012), Une morale du minoritaire (Fayard, 2001, et Champs-Flammarion, 2015), Retour à Reims (Fayard, 2009, et Champs-Flammarion, 2010), La Société comme verdict (Fayard, 2013, et Champs-Flammarion, 2014), Principes d’une pensée critique (Fayard, 2016, et Pluriel, 2019).

Écrits sur la psychanalyse, Didier Eribon Écrits sur la psychanalyse, Didier Eribon

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