Reconnaitre le caractère endogène de la crise sanitaire pour en sortir durablement

Considérer la crise sanitaire comme un choc exogène empêche de voir dans quel enchainement elle s'inscrit et comment en sortir. Pourquoi la crise financière de 2008 a t 'elle pu effacer l’impératif de sécurité sanitaire reconnu dans les années 2005 -2007 et quelles politiques peuvent donner la priorité nécessaire à la protection sanitaire et environnementale dont nos sociétés ont besoin.

Partir de l’idée que la crise du coronavirus est un choc exogène nous fait courir le risque de mal en préparer la sortie.  Cela est d’autant plus inquiétant que ce choc « silencieux » implique des interventions de  l’Etat à des niveaux dépassant ceux de la crise financière globale de 2008, voire de la crise de 1929 qui auront des conséquences durables.  La cause première des crises de 1929 et 2008 était claire, des crashs boursiers venant sanctionner  des prises de risque du secteur financier devenues incontrôlables.  L’histoire a montré que de telles sorties  pouvaient être souvent longues et incomplètes. Une partie du monde développé ne sortira de celle de 1929 qu’après la seconde guerre mondiale avec une claire légitimation des projets d’Etat Providence.  La sortie de la crise de 2008 apparait encore inachevée, avec certes un contrôle bancaire accru mais sans mettre fin à une domination financière, largement vilipendée comme génératrice d’inégalités et de politiques d’austérité.  D’où l’importance de bien saisir comment ce terrain mal réparé a pu engendrer cette crise sanitaire. Son  caractère endogène est certes partiellement lié aux dégâts que provoquent nos modes de développement sur l’environnement, en l’occurrence par le biais de déforestations  et d’urbanisations  croissantes, multipliant les contacts entre souches de virus et milieux humains, sources de contamination que la mobilité accrue des personnes et des biens dans la présente phase de mondialisation diffuse avec une rapidité qui rend illusoire toute tentative d’isolement.   Mais la cause principale de la crise sanitaire de 2020 est à lire dans la façon très imparfaite dont nous sommes sortis de la crise financière globale de 2008.    

 Une crise sanitaire qui révèle l’ampleur des fragilisations induites par la crise de 2008.         

 Que nous apprend la rapide diffusion du Corona virus dans ces premiers mois de 2020 ? D’une part que nombre de systèmes de santé n’ont, face à cette pandémie, d’autre moyen qu’un confinement plus ou moins sévère pour éviter de ne pouvoir soigner un afflux de cas graves. D’autre part que les équipements et médicaments qui permettraient de contenir cette pandémie font souvent défaut, parce que les stocks sont insuffisants et que l’approvisionnement dépend de quelques pays, comme la Chine et l’Inde, confrontés à une forte demande mondiale. Chaque jour vient ensuite instruire les causes de ces blocages. Les systèmes de santé ont pâti de politiques d’austérité renforcées par l’endettement des Etats  suite à la crise de 2008. Tout un arsenal de mesures, entre tarifications à l’acte et partenariats publics privés, a fait de plus en plus pression (réduisant en France de quelques 12 Milliards d’euros en 10 ans le budget tendanciel des hôpitaux- voir rapport d'information du Sénat n°40 2019-2020). Les témoignages des personnels soignants sont éloquents et éclairent de façon dramatique les mouvements de grève antérieurs à la crise.  Même constat pour ce qui est de la délocalisation  des productions d’équipement et de médicaments. Dans une économie mondiale en croissance plus faible après 2008, nombre d’entreprises pour soutenir leur profitabilité et la valeur de leurs actions,  délocalisent  des productions vers des pays offrant des salaires moins élevés et des possibilités d’économie d’échelle. Là encore les témoignages  abondent sur la façon dont certaines entreprises dynamiques ont su profiter des chaines globales de valeur pour préserver leurs profits dans le contexte d’un ralentissement de l’économie mondiale après la crise de 2008 et d’une pression accrue sur les dépenses de santé.  Peu ou prou le même scénario se retrouve dans la plupart des pays, alliant rationalisation accrue des choix budgétaires et restructuration des chaines globales de valeur.   Les opinions perçoivent ces mesures d’austérité sans bien en saisir l’impact sur leurs systèmes de santé. Il est vrai que les évaluations de performance ont maintenant de quoi surprendre qui classaient en tête en 2019   l’Espagne et l’Italie (selon l’Euro Health Consumer Index EHCI  … classement de l’Espagne en Europe que confirmait l’indice Bloomberg !), Italie et Espagne , deux pays dont la crise de 2008 avait fortement accru l’endettement public et conduit à des politiques d’austérité. Dans cette même période, l’indice Dow Jones doublait ( d’octobre 2007 à décembre 2019), soulignant l’habileté d’une finance internationalisée.    L’histoire pourrait s’arrêter là et  le caractère endogène de la crise sanitaire serait déjà bien établi par les excès d’une idéologie néo libérale, qui par son court- termisme  a laissé s’accroitre  la vulnérabilité de nos économies.  Mais l’histoire s’aggrave si l’on s’interroge sur l’amnésie qui accompagne cette crise sanitaire.     

 Une amnésie criminelle … ouvrant à des thérapies de choc.      

 Comment expliquer une telle vulnérabilité de nos systèmes de santé alors que cette pandémie n’est pas la première. Certes  l’OMS devait être l’institution internationale devant donner l’alarme à la fois sur les risques de pandémie et sur les capacités des systèmes de santé. La question est justement posée mais un retour en arrière sur les  expériences de pandémies vécues au tournant du siècle conduit à poser d’autres questions. Alors que l’on croyait à la fin du 20éme siècle que l’ère des grandes pandémies était close,   le VIH/SIDA à travers le monde dans les années 80, puis le virus Ebola en Afrique dans les années 90 et enfin le virus SRAS en Asie en 2003)  ont fini par inquiéter les Etats-Majors, les institutions internationales et les populations, conduisant à la création d’un ensemble d’institutions, d’accords internationaux et de protocoles au milieu de la première décennie du 21ème siècle.  Les pays de l’OTAN créent ainsi en 1998 l’EADRCC (Euro Atlantic Disaster Relief Coordination Centre).  L’OMS adopte en 2005 un règlement sanitaire international, signé par la plupart des pays. L’Union Européenne installe en 2005 une agence  l’ ECDC (European Centre for Disease Prevention and Control).  Dans ce concert la France fait passer en 2007 une loi sur « la préparation du système de santé à des menaces sanitaires de grande ampleur » avec un établissement public pour son application. On débat même d’inscrire le principe de précaution dans la constitution.   La crise financière de 2008 semble avoir effacé cette prise de conscience pour d’autres impératifs qui vont, en une décennie, accroitre considérablement la vulnérabilité de nos économies.  Comment expliquer cette « versatilité » ? Trois facteurs concourent, semble t-il,  à cette inaction face à ces risques existentiels. Le premier élément renvoie à la thèse de Naomi Klein (The Shock Doctrine, 2007) soulignant que les crises sont propices à de réels changements, ce dont  les adeptes de Milton Friedman, qui écrivait en 1982 « Only a crisis, actual or perceived,  produces real change », ont su profité en imposant un néo-libéralisme radical après 2008. Le second facteur est d’une autre nature qui met en cause la faiblesse de la base démocratique des accords internationaux comme ceux précités. Cette critique que développent  Aglietta et Leron dans leur ouvrage La double démocratie  (2017) à propos de l’Union Européenne s’applique en l’occurrence pour expliquer la faible mobilisation des instances démocratiques nationales pour veiller à la mise en œuvre effective des projets internationaux en matière de sécurité sanitaire. Les rapports internes à l’OMS,  quelques dix ans après le règlement sanitaire international de 2005, confirment cette hypothèse ( cf https://apps.who.int/gb/ebwha/pdf_files/WHA69/A69_21-fr.pdf).   Tout comme le fait que 80% de son budget soit laissé à la charge de fonds privés. Le troisième élément est plus difficile à saisir car il renvoie à des évolutions internes à chaque pays qui se lisent principalement au niveau des territoires, différemment marqués par les défis environnementaux (comme le souligne Bruno Latour dans son ouvrage Où atterrir ? Comment s’orienter en politique. 2017) et par différentes inégalités de revenus et d’accès aux services publics. Ceci entraine de nombreux  mouvements sociaux (dont celui des gilets jaunes en France) et une défiance accrue à l’égard de services publics, devenus pour beaucoup des instruments du pouvoir central et non plus des organisations démocratiquement ouvertes pour répondre aux besoins des citoyens (au sens où l’entendent Pierre Dardot et Christian Laval dans leur  contribution à AOC:   https://aoc.media/opinion/2020/04/20/souverainete-detat-ou-solidarite-commune/ ).  La recomposition des rapports entre local/national/global,  qui est en gestation dans cette transformation, ouvre peut être la voie à une reconstruction de compromis sociaux qui réponde aux défis tant sanitaires que climatiques. Elle doit pour cela trouver son expression politique. Si le retour de l’Etat est celui d’Etats-stratèges,  ouvrant des médiations démocratiques et innovantes, il peut y contribuer. La tâche est ample, mais à la fois la crise donne nombre d’exemples de solidarités nouvelles ….et l’expérience de la Convention Citoyenne  pour le Climat, ouverte en Octobre 2019, manifeste l’actualité de cette prise de conscience des enjeux.  Le temps de cette recomposition politique est néanmoins compté, l’offensive des néo-libéraux pour réduire les objectifs en matière d’environnement ayant déjà commencé, qu’appuieront volontiers les Trump et Bolsonaro.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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