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Billet de blog 1 mars 2018

Fanny Bauer-Motti en quelques questions, interview - Tariq Ramadan

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Au cœur du scandale médiatique et juridique de Tariq Ramadan, une jeune docteure en psychologie clinique, Fanny Bauer-Motti,  installée à Londres a fait entendre sa voix. Entretien.

Nous vous avons beaucoup entendu à la fois dans des lettres ouvertes, mais aussi sur les réseaux sociaux concernant l’affaire Tariq Ramadan. Qu’est-ce qui vous pousse à soutenir un homme que tout le monde accable ?

Je connais très bien le professeur Tariq Ramadan à la fois comme collaborateur mais aussi comme une personne que j’estime et sur qui j’ai toujours pu compter. Je sais que certaine accusation à son encontre sont fausses notamment la notion de pervers ou prédateur qu’on lui impute. Et comme je suis pour la justice, je ne peux rester silencieuse. Prendre la parole est compliqué surtout concernant Tariq Ramadan et au vu des menaces de mort que je reçois à présent je me rends compte qu’être lui a toujours dû être compliqué. Cela dit, me taire aurait été encore pire. J’aurai eu l’impression de participer au lynchage.

Vous parlez peu dans la presse française. Pourquoi ?

Par choix. J’ai été invité par plusieurs chaines tant suisses que françaises. Mais je ne souhaite pas parler dans les médias de masse. Je n’ai pas confiance dans la manière dont l’information est traitée et relayée.

Vous êtes psychologue, docteur en psychologie, diplômée dans quatre disciplines à la fois, présente dans trois pays différents. Que cache ce parcours atypique ?

Un goût pour les études déjà en premier lieu. Une vocation aussi. La psychologie est une passion mais aussi une transmission. Mes deux parents étant psychologue-psychanalyste et psychiatre-psychanalyste, j’ai baigné dans la psychologie depuis toute petite et je dirai que cela été ma force. Pour les différents pays, c’est mon chemin qui m’a amené tout d’abord à l’Ile Maurice qui est mon pays de cœur, puis l’Angleterre que j’affectionne aussi tout particulièrement. De façon globale j’aime beaucoup le concept de culture et accompagner les gens dans différents systèmes de pensée, de croyances ou de vision du monde est quelque chose que j’aime tout particulièrement.

Vous avez notamment partagé un portrait de Jean Moulin et Tariq Ramadan.

Oui, effectivement. Ce montage n’était pas de moi mais il me parle. En tant que petite fille de la résistance, Jean Moulin a toujours eu une place particulière pour moi et pour ma famille. Mon grand-père Annibal Motti était le capitaine de la 2DB d’Alsace Lorraine et un maquisard. J’ai grandi dans cette mouvance et cette idée de résistance. Jean Moulin a eu une place importante dans ma structuration infantile. Ce comparatif a du sens pour moi car Tariq Ramadan a toujours été dans la résistance et la défense des opprimés. Ça ne l’a jamais dérangé d’être seul contre tous lorsqu’il se bat pour le bien. C’est pour cela aussi je pense qu’il est important pour ma génération. Je sais que cette image a dérangé mais elle a du sens pour certains. Et c’est cela qui est beau aussi en France. Que des symboles deviennent vivants tout au long de l’Histoire et de l’histoire de chacun.

Si Tariq est reconnu coupable, qu’allez-vous faire ?

Rien de différent d'aujourd’hui. J’espère que la justice prouvera son innocence. Sinon ce sera l’Histoire.

Fanny, vous défendez Tariq Ramadan, j’ai vu que vous étiez intervenu dans des conférences sur la trace dans les rêves du trauma de la Shoa mais aussi sur la Techouva, une notion judaïque. Votre profil interpelle, non ?

En tant que psychologue je prends beaucoup de temps à connaître le système de croyance. C’est à l’intérieur du langage de l’autre que la thérapie commence. D’autre part le judaïsme a toujours eu une grande place dans mon enfance et dans ma vie et certaines notions ont des points de contact avec des notions de psychologie. Dans la Techouva par exemple il y a un acte de parole, de verbalisation qui est salvateur. Mais vous savez dans toutes les religions ont peu retrouver comme un fil rouge une forme de recherche de la paix intérieure. Islam, bouddhisme, catholicisme… Le centre est le même. Une question sur le sens de la vie. Après, je ne vois pas en quoi cela est en opposition avec mon positionnement concernant Tariq Ramadan. Je prends parole concernant un homme pas une idéologie.

Êtes-vous pour les théories du complot notamment sioniste ?

Sioniste sûrement pas ! Complot, tout dépend de ce que l’on appelle complot. Dans mes études de science politique, j’ai pu étudier certains auteurs qui décrivent les techniques d’état qui sont en quelque sorte des complots. Donc je ne nie pas l’existence de stratégie pour arriver à un but donné. Dans le cas de Tariq Ramadan je n’ai aucune idée de ce qui se passe et ne me positionne pas sur la question. Je constate simplement des faits. Il a été lynché médiatiquement parlant. Beaucoup se sont acharnés sur lui. Encore aujourd’hui j’ai pu lire dans la presse que « pour éviter qu’il viole des femmes on le garder enfermé » ce qui est complètement stupide et fou comme propos puisqu’encore le mois dernier Tariq était un homme libre et aucune pression n’a été déclaré depuis la première plainte en octobre. Vous savez, comme vous pouvez le constater, d’Angleterre et notamment vu de l’Université d’Oxford nous sommes nombreux à être très choqués de la manière dont Tariq Ramadan a été traité tant par la justice que par les médias. La France est pointée du doigt comme un pays xénophobe et je peux comprendre ce point de vue. De l’étranger, cela parait fou la manière dont la justice traite Tariq Ramadan. Cela pose de profondes questions tant sociétales que légales. Et pour moi, Française attachée aux valeurs républicaines c’est tout aussi fou d’enfermer un homme, sans aucune autorisation de visite, ou d’appel téléphonique avec sa famille depuis 29 jours. Quoi qu’il y ai dans le dossier, la présomption d’innocence aurait dû faire l’équilibre. J’aime beaucoup la phrase de Dupont-Moretti «  Il y a autant de pas qui mènent la plaignante au statut de victime que l’accusé au statut de coupable ».  Ceux qui ont fait du Professeur Tariq Ramadan un coupable on fait fi des valeurs du pays des droits de l’Hommes où chaque personne a le droit à la protection de son intégrité. D’un point de vue psychologique, vous verrez, notre société n’en sortira pas indemne.

Vous n’avez pas peur parfois que l’on vous assimile à toute cette affaire ?

Pas vraiment. J’ai peur de relativement peu de chose et je suis pour la justice.  Cela prévaut sur le tout. D’autre part, je suis rigoureuse et précautionneuse. Je prends parole que lorsque je suis sûr de ce que j’ai à dire. Après les dommages collatéraux font partie de la vie. Toute décision amène l’ombre et la lumière comme dirait Jung.

Pascal Amir Jacob.

Prochainement, dix questions à Andrew Cullen, agriculteur sur l’île de White dans un entretien intitulé « Le temps de la moisson »

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