pourquoi enseigner le surplus économique à des élèves de lycée ?

On exige des enseignants de Sciences Economiques et Sociales, sous couvert de scientificité, qu'ils enseignent la notion de surplus économique. Or, cette notion est particulièrement fragile scientifiquement. Dés lors, c'est bien une entreprise idéologique qu'on impose aux enseignants… Pourquoi ?

Le programme de la spécialité Sciences Economiques et Sociales pour la classe de première a pour premier chapitre « comment le marché concurrentiel fonctionne-t-il  ? »

Au sein de ce premier chapitre, apparaissent, entre autres, les objectifs d’apprentissage suivants :

 

- Comprendre les notions de surplus du producteur et du consommateur.
- Comprendre la notion de gains à l’échange et savoir que la somme des surplus est maximisée à l’équilibre. 


L’objectif de cette  contribution à la réflexion didactique sur le programme de première imposé aux professeurs de sciences économiques et sociales et à leurs élèves est de montrer que le choix d’enseigner ce contenu est en contradiction avec les principes évoqués dans le préambule du même programme, et que certaines des notions enseignées (ici le surplus), telles qu’elles sont présentées, sont d’une fragilité théorique certaine. Pourquoi, dés lors, enseigner ces notions ?

La notion de surplus, du consommateur et du producteur, sera interrogée du point de vue sémantique, ce qui permettra de constater que parler de surplus est un abus de langage. On verra ensuite comment on définit et comment on mesure ce surplus.

 

Surplus du consommateur, question de sens :

Pour le Petit Larousse, dictionnaire certes basique, mais adapté au niveau d’élèves de première, le surplus est « ce qui est en plus, en excédent : vendre le surplus de sa récolte. »

Pour Littré : le surplus est « Ce qui est en plus, l’excédant d’une quantité. »

Comment est défini le surplus du consommateur dans le programme de première  ? La fiche Eduscol qui dispense les « savoirs scientifiques de référence » à destination des enseignants le définit ainsi :

Les demandeurs (acheteurs) achètent tant que l’utilité qu’ils retirent de l’acquisition du bien est supérieure au coût de cette acquisition. Or l’utilité peut être approchée par le prix maximum qu’un acheteur est prêt à payer pour se procurer ce bien ou ce service alors que le coût d’acquisition correspond au prix d’équilibre effectivement payé par le demandeur. L’écart entre les deux représente donc la satisfaction qu’ils retirent de leur participation au marché : c’est ce que l’économiste nomme le surplus du consommateur. 

Le surplus est donc un surcroît de satisfaction pour le consommateur qui participe au marché et a effectivement acheté un bien. C’est aussi la réduction du coût d’opportunité de l’achat réalisé. Mais il n’est en aucun cas « ce qui est en plus, l’excédant d’une quantité » puisque l’équilibre est fixé sur le marché d’un bien, toute choses égales par ailleurs, dont le budget du consommateur. Le revenu du consommateur n’a pas augmenté, il est le même, par hypothèse. Et de plus, rien ne nous dit que ce surplus de satisfaction n’est pas réduit par une insatisfaction sur un autre bien du panier, sur un marché pour lequel le prix de réserve de ce même consommateur est supérieur au prix du marché, c’est à dire du côté du marché où il ne pourra pas obtenir de bien donc de satisfaction, à droite de l’équilibre sur le graphique… Cet abus de langage n’est pas expliqué et exposé aux élèves. Par simplification d’une notion théoriquement fragile, les définitions de surplus qu’on trouve dans de nombreux manuels parlent de gain. Et d’ailleurs, l’objectif d’apprentissage « Comprendre la notion de gains à l’échange et savoir que la somme des surplus est maximisée à l’équilibre » montre bien que c’est ce « résultat » qu’on veut enseigner aux élèves. La réalité théorique, c’est zéro gain pour le consommateur, juste la possibilité de répartir différemment ses dépenses de consommation. Avec une contrainte de budget qui n’a pas changé, sa consommation totale n’augmente pas. La preuve finale que le surplus n’existe pas est que le consommateur ne le déclarera pas aux services fiscaux… Le surplus du consommateur n’existe pas.

 

Surplus du consommateur, question de mesure :

Le programme de la spécialité Sciences Economiques et Sociales pour la classe de première demande très souvent d’illustrer. Comme il s’agit d’élèves de première, qui ont en moyenne autour de 17 ans, les illustrations doivent être simples… Et chiffrées… Il faut donc mesurer ce surplus, ce gain à l’échange. Comment fait-on ?

Puisque « l’utilité peut être approchée par le prix maximum qu’un acheteur est prêt à payer pour se procurer ce bien ou ce service » on fait l’hypothèse d’une mesure cardinale de l’utilité, hypothèse adoptée par l’école marginaliste de la fin du dix-neuvième siècle (Menger, Jevons, Walras) ainsi que par Alfred Marshall, Edgeworth ou Irving Fisher.

Or, pour construire les courbes de demandes individuelles d’un bien, on fait l’hypothèse que seul le prix du bien concerné varie à l’instant considéré, les prix des autres biens restant fixes, et le revenu (contrainte de budget) restant fixe également, c’est la fameuse hypothèse « ceteris paribus », autrement dit toutes choses égales par ailleurs. Pour construire cette courbe de demande individuelle, on a fait l’hypothèse d’une utilité ordinale, puisque la courbe de demande individuelle d’un bien est tracée à partir de la courbe prix-consommation, qui repose sur l’utilisation des courbes d’indifférence, qui traduisent la relation de préférence du consommateur…

Pour passer de la demande individuelle à la demande collective sur le marché d’un bien, on fait la somme horizontale des courbes de demandes individuelles à un instant donné, ce qui signifie qu’on fixe (pour chaque consommateur et donc pour l’ensemble), les goûts des consommateurs, le prix des autres biens et le revenu de chaque consommateur.

On approche donc la notion qu’on veut définir comme un « surplus », qui est en fait un « surplus d’utilité », pour l’ensemble du marché, par une mesure cardinale, alors que la courbe de demande est construite sur l’hypothèse d’une utilité du consommateur mesurée de façon ordinale (par la relation de préférence). De plus, alors que justement le choix de mesure ordinale de l’utilité a entre autre but de contourner l’impossibilité de mesurer l’utilité, on décide a posteriori de la mesurer quand même, qui plus est en unité monétaire, puisqu’à partir du prix maximum qu’est prêt à payer le consommateur. Et cerise sur le gâteau, on s’autorise à faire la somme des surplus individuels mesurés de façon cardinale, qui serait le surplus total des consommateurs à l’équilibre du marché…

Puisque la construction de la courbe de demande collective (agrégée…) repose sur la somme des courbes de demande individuelle, construites sur la base d’une utilité qu’on a choisi de ne pas mesurer, mais de comparer (utilité ordinale versus utilité cardinale), il semble impossible de mesurer un surplus d’utilité individuel et par conséquent un surplus collectif qui en serait la somme. Certes, certains manuels de microéconomie de l’enseignement supérieur mesurent l’utilité, parce que c’est plus simple pédagogiquement. C’est notamment le cas du manuel de Krugman et Wells. D’ailleurs, ce dernier, conseillé dans la fiche eduscol, traite de la notion de surplus avant de montrer comment se contruisent les courbes de demande, et de parler d’utilité. À la page 188, on fait un « point rapide » qui dit : la courbe de demande d’un bien est déterminée par la « disposition à payer » de chaque consommateur. Toute la théorie du consommateur est effacée d’une phrase, les problèmes liés à la mesure de l’utilité, à l’unicité de l’utilité pour chaque consommateur et l’impossibilité de les comparer ont disparu lorsqu’on présente le surplus du consommateur… Il s’agit bien sûr de construire des exemples triviaux, qui permettront d’induire la définition d’un concept (le surplus), dont il semble que la mise en avant permette de prétendre qu’à l’équilibre, le marché réalise une allocation optimale des ressources, puisque « tout le monde y gagne ». Emmanuel Wasmer, dans son « principes de microéconomie », a la modestie de dire qu’il n’analyse le concept de surplus économique « que dans le cadre d’un seul marché, en équilibre partiel (…). Par ailleurs, l’analyse normative qui en découle repose sur des hypothèses simplificatrices sur le consommateur qui ne seront pas détaillées ici, mais qui permettent de s’assurer que ses fonctions de demande de biens ne dépendent que du prix du bien considéré et sont indépendantes des prix des autres biens et du revenu ». L’aveu est sympathique : on a soigneusement construit les hypothèses pour que le surplus existe, mais on ne vous dira pas lesquelles…. La simplification est maximisée, dans le but, sans doute, d’oublier les problèmes que Pareto s’est posé pour construire son optimum de bien-être. 

 

 

Surplus du producteur, question de sens :

Et le surplus du producteur ? La fiche eduscol nous donne le savoir de référence, à la suite de la définition du surplus du consommateur : Inversement, les offreurs qui auraient proposé des prix plus faibles que le prix d’équilibre se retrouvent avec un surplus qui est égal à la différence entre le prix auquel ils étaient prêts à vendre le produit et le prix du marché. Suit une surface située au-dessus de la courbe d’offre et en dessous de la droite reliant le prix d’équilibre à son ordonnée, appelée « surplus du producteur ».

Nous avons un premier problème, d’importance, à régler : s’agit-il du surplus du vendeur ou du surplus du producteur ?  Parce qu’on peut vendre quelque chose qu’on n’a pas produit… Krugman et Wells dans leur manuel de microéconomie (recommandé par la fiche eduscol), qui présente le surplus avant de présenter la façon dont les courbes d’offre et de demande qui en délimitent la surface sont construites, évoquent le coût d’opportunité, pour les vendeurs, de se priver de leur manuel universitaire qu’ils vont vendre d’occasion… Et évidemment, exemple trivial ad hoc oblige, de chiffrer celui-ci on ne sait absolument pas sur quelle base, et de trouver des individus différents ayant des « coûts » différents, qu’on a fixé comme ça, pour avoir un exemple… Ainsi, André, Pierre et Stéphanie, dans la version française du dit manuel, ont des surplus différents, parce qu’ils ont des « coûts » différents, sortis d’on ne sait où… Ce qui permet de « construire » une surface à l’aide de segments représentant les surplus individuels additionnés… Le « point rapide » page 196 nous dit : « la courbe d’offre d’un bien est déterminée par le coût de chaque vendeur potentiel (1) ; la différence entre le prix et le coût correspond au surplus du producteur individuel du vendeur (2) ; le surplus total du producteur est égal à l’aire située au-dessus de la courbe d’offre mais en dessous du prix (3) ».

Krugman et Wells passe de la courbe de coût d’un vendeur (coût dont on ne sait pas grand-chose) dans la proposition (1), à un surplus du producteur du vendeur dans la propisition (2) pour terminer sur un surplus du producteur dans la proposition (3). En toute rigueur ?

 

Surplus du producteur, question de mesure :

Quittons le « surplus du producteur du vendeur » de Krugmann et Wells, et cherchons un « surplus du producteur » qui fasse donc référence à une activité productrice avec des coûts de production. Si on suit l’enchaînement des objectifs d’apprentissage de ce premier chapitre, on constate avec bonheur que les élèves maîtrisent la question des coûts de production, et savent comment les producteurs décident de la quantité à produire. En effet, le quatrième objectif d’apprentissage de ce premier chapitre est : Savoir déduire la courbe d’offre de la maximisation du profit par le producteur et comprendre qu’en situation de coût marginal croissant, le producteur produit la quantité qui permet d’égaliser le coût marginal et le prix ; savoir l’illustrer par des exemples. Les élèves savent donc que chaque producteur produit, en situation de concurrence parfaite, dans un état donné et stable de la technique et quelques autres hypothèses liées à l’utilisation de fonctions de production (notamment sur les facteurs de production : divisibilité parfaite, possibilité de proportions variables, adaptabilité et substituabilité parfaite, homogénéité et mesurabilité en unités physiques…) la quantité qui égalise son coût marginal et le prix du marché. Où est le profit de la firme ? Comment appeler ça un « surplus » ? Et de plus, si le prix de vente (puisque l’entreprise est preneuse de prix…) est égal au coût, où est le profit ? On ne le dit pas aux élèves, d’ailleurs, dans ce programme, mais on sait qu’à long terme, sur un marché concurrentiel, il n’y a pas de profits… Et Krugman et Wells nous le confirment, page 598 : « Premièrement, le coût marginal est le même pour toutes les firmes à l’équilibre d’un secteur parfaitement concurrentiel (…) Deuxièmement, chaque firme fait un profit économique nul à l’équilibre de long terme d’un secteur parfaitement concurrentiel avec libre entrée et sortie. »

Comment faire comprendre aux élèves ces distinctions entre surplus et profit, entre producteurs et vendeurs lorsqu’il y en a, entre coût d’opportunité du vendeur qui permet de mesurer le surplus du vendeur qui ne produit rien et coût marginal du vendeur qui produit qui détermine le profit quand le coût marginal est égal au prix du marché, ce qui est théoriquement le cas sur un marché concurrentiel ? Alors que déjà, en seconde, on a eu quelques difficultés à faire comprendre aux élèves la distinction, au niveau microéconomique, entre chiffre d’affaire, valeur ajoutée et bénéfice (auxquels on a souvent ajouté excédent brut d’exploitation pour la bonne compréhension de la différence entre valeur ajoutée et bénéfice), on leur enseigne une théorie dans laquelle le sens du vocabulaire reste flou, pour le moins, ce qui évidemment rend impossible la mesure du surplus du producteur sur un marché concurrentiel, si on a un minimum de respect pour les hypothèses qui ont présidé à la construction du modèle…

 

 

Il est temps de rappeler certain passage du préambule du programme du cycle terminal de spécialité Sciences Economiques et Sociales : « Comme les autres disciplines scientifiques, les sciences économiques et sociales articulent modélisation et investigations empiriques pour rendre compte de façon rigoureuse de la réalité sociale et mettre en question les prénotions. Cette démarche implique la formulation d’hypothèses, la construction d’indicateurs de mesure pertinents et leur soumission à l'épreuve des faits. Les élèves sont sensibilisés au fait que le travail de modélisation ne vise pas tant à décrire la réalité qu'à isoler certaines variables déterminantes pour analyser avec rigueur certaines catégories de faits et de comportements économiques et sociaux. Ils ne confondent pas la construction de modèles avec une idéalisation normative. » La construction de la notion de surplus, et de celle, pendante, de gain à l’échange sont-elles rigoureuses ? Ces notions telles qu’elles sont construites et enseignées ne conduisent-elles pas, justement à confondre la construction de modèles avec une idéalisation normative ?
On pourrait en effet concevoir un soupçon : le couple de notions « surplus et gain à l’échange » ne serait rien d’autre qu’un équipement idéologique enseigné aux élèves dont le but serait de les convaincre que toute intervention extérieure sur un marché aboutit à réduire les surplus et le gain à l’échange. Ce soupçon pourrait être corroboré, par exemple, par cet intitulé de sujet de la banque nationale de sujet  : sujet G1SSEES02164, partie 1, question 3 : L’État intervient sur ce marché et impose un prix de 1,5 € par cornet de glace. Sans utiliser de représentation graphique, expliquez comment évolue le surplus du producteur suite à cette intervention de l’État. On utilise pour cela, et uniquement, des marchés fictifs, des exemples, à base de choses réelles (des glaces, des fraises, des pizzas…).

Comme on l’a écrit ailleurs « À l’instar des manuels de microéconomie de l’enseignement supérieur, on bâtit donc des histoires, en simplifiant la réalité, pour que ça ait l’air d’être du réel, mais que ça « fonctionne » comme modèle. » L’important n’est pas de former des esprits critiques, intelligents, des « raisons complètes », mais plutôt d’inculquer une « morale » marchande, celle promue par l’Académie des Sciences Morales et politiques, dont les membres de la section économie politique, statistiques et finances sont Denis Kessler, Michel Pébereau et Pierre-André Chiappori, à la manœuvre lors de la conception de ce programme de première.

Il y a évidemment d’autres constructions bien plus solides et faciles à comprendre en microéconomie qui auraient dû être mobilisées pour poursuivre les objectifs du préambule du programme de terminale (la notion de coût d’opportunité, les notions de préférence et d’utilité, le raisonnement à la marge sont les éléments d’un modèle qui contribue à expliquer les choix individuels dans un environnement contraint). Mais ce n’est pas le choix qui a été fait, on ne se demande pas pourquoi.

 

Pascal Binet

Professeur de Sciences Economiques et Sociales

Décembre 2020

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