Pas de remontées mécaniques à Noël ?

Ne pas ouvrir les remontées mécaniques ? Analyse d'une décision prise en méconnaissance de cause, typiquement jupitéro-mac ronnienne, et donc qui méprise les "petits" pour faire profiter les gros…

Lundi 23 novembre, les acteurs de la montagne sont en visioconférence avec le premier ministre Jean Castex et quelques membres de son gouvernement. Il s’agit de présenter les protocoles, soigneusement travaillés, prévus pour les activités d’hiver des stations touristiques de montagne et de convaincre, par conséquent, les autorités que la saison d’hiver peut avoir lieu presque normalement. Les participants à cette visioconférence se sentent écoutés, voire entendus.

Mardi 24 novembre, Le président Macron a décidé… C’est niet, les « stations de skis » n’ouvriront pas à Noël. Comment expliquer cette décision ? Le président en mesure-t-il les conséquences ? 

Vu de Paris, le monde des professionnels de la montagne et des sports d’hiver semble homogène. Vu des Savoie, des Hautes-alpes et des autres département affectés, c’est autre chose. Le but de cette contribution est de préciser les aspects économiques, sociaux et politiques des activités liées au tourisme en montagne l’hiver, afin d’éclairer du soleil de l’altitude les visions obscurcies, et d’oxygéner les cerveaux confinés des autorités parisiennes. 

Pour ce qui concerne la Savoie, l’activité des stations touristiques de montagne est l’activité économique, très loin devant l’élevage laitier, qui engendre toutes les autres pour les vallées de la Tarentaise, de la Maurienne, du Beaufortain et du Val d’ Arly. Si la Haute-Savoie et l’Isère ont des activités économiques plus diversifiées, les Hautes-Alpes, et notamment le briançonnais, sont dans la même dépendance au tourisme que les vallées de Savoie.

« Avec un total de 635 000 lits, le département [ de la Savoie] accueille le quart de la capacité touristique d’Auvergne-Rhône-Alpes. »  Le tourisme est donc l’activité principale du département, activité génératrice d’emplois salariés. Ces emplois directs du tourisme sont le plus souvent saisonniers, et précaires, et ils représentent 39% des emplois salariés dans l’est de la Savoie, les vallées particulièrement impactées par la décision présidentielle. 94,8% des établissements de Savoie ont moins de 9 salariés, 63,6% de ces établissements sont classés dans le secteur du commerce, des transports et des services divers, avec notamment 19 300 postes dans l’hébergement et la restauration, 12 700 postes dans les transports (dont les remontées mécaniques), 3 000 postes dans les arts, spectacles et activités récréatives. Et il s’agit ici uniquement d’emplois salariés. Les moniteurs de skis sont très majoritairement des travailleurs indépendants.

Les gens que nous venons de citer n’auront pas d’emploi cette fin d’année. Les salariés et les entrepreneurs de l’hôtellerie-restauration, secteur particulièrement important en Savoie, resteront privés de toute activité jusqu’au 20 janvier… soit presque un tiers de la saison d’hiver pour la majorité d’entre-eux. Un tiers, oui, jusqu’en Mars…

Parce qu’en effet, le monde du tourisme en montagne l’hiver est hétérogène, et certaines différences, à grands traits, viennent de l’altitude.

Les stations de moyenne altitude finissent la saison tôt. Elles ont fait récemment de gros investissements en neige de culture et ont des niveaux d’endettement souvent importants.  Les opérateurs de remontées mécaniques sont des régies communales, des sociétés publiques locales ou de petits opérateurs privés. Les hôtels, les restaurants et les magasins de sport sont des entreprises familiales, en très grande majorité. Les hébergeurs sont le plus souvent des particuliers, résidents secondaires, les hébergeurs professionnels sont plus rares. La clientèle est principalement nationale et fidèle. Pour ces stations, les vacances de fin d’année comptent beaucoup.

Les stations de haute altitude finissent la saison tard, les opérateurs de remontées mécaniques sont de grands groupes, et ce sont plutôt les « tours opérateurs » internationaux et les grandes chaînes hôtelières qui interviennent dans l’hébergement et la restauration. La clientèle étrangère, qui vient surtout à partir de février, en mars et avril, est la cible principale. Pour assurer la saison des « gros », et donc pour prendre le moins de risques pour eux, mieux vaut ne pas skier à Noël pour pouvoir skier en mars et avril, quitte à sacrifier les petits.

Quand on connaît la vie des stations de tourisme de Montagne, on voit rapidement l’importance des entreprises familiales. Le tourisme d’hiver naît réellement dans les années 60-70 et ce sont les parents des entrepreneurs actuels qui ont créé l’entreprise, souvent sans visibilité et en prenant des risques personnels importants. Ils n’avaient, il faut le dire, rien à perdre, vu la situation économique des vallées de Savoie au sortir de la seconde guerre mondiale. Les enfants ont développé l’entreprise, et, souvent, l’hiver, toute la famille y travaille, beaucoup étant, en plus, moniteurs de ski. Ces familles sont dans des situations de forte solidarité, aux sens sociologique et commun du terme. La décision présidentielle impacte du coup et immédiatement toute la famille, en lui coupant ses moyens de subsistances, soit les revenus de l’entreprise familiale, et les revenus des activités liées aux sports d’hiver. Valeur forte à la montagne, l’entraide devient impossible : puisque personne ne gagne plus rien, comme s’entraider ?

Une autre particularité des actifs en montagne est la pluri-activité. Nombreux, par exemple, sont les moniteurs de ski qui sont aussi entrepreneurs dans le bâtiment, en menuiserie, charpente, plomberie ou électricité, dont l’activité d’été et hors saison repose sur les travaux qu’ils ont à faire dans les stations locales. Or les pertes d’exploitation de tous réduiront les dépenses à venir d’investissement et d’entretien dans les bâtiments sanctionnant d’une double peine les pluri-actifs. Et en cela, même les grandes stations qui « jouent » à l’international vont souffrir, alors que la concurrence suisse et autrichienne continuera de progresser.

Alors bien sûr, ceux qui ont suffisamment de surface et de résilience, un endettement faible et des réserves accumulées, vont s’en sortir, mais du coup, ils n’ouvriront pas certaines de leurs activités, ils n’embaucheront pas, et ce sont les salariés précaires et saisonniers, ceux du bas de l’échelle, qui vont en pâtir. Rien de nouveaux sous le ciel Macronien, quand on n’est pas premier de cordée… Notre président protège les actionnaires des grands groupes.

Si cette décision pouvait avoir un effet sur la développement de la pandémie, et détendre la situation hospitalière, elle pourrait être acceptée. Or les gens qui avaient prévu de venir à la montagne y viendront quand même, encouragés d’ailleurs par le Premier Ministre. Les propriétaires des résidences secondaires, qui représentent 70% des lits des stations de montagne, seront là. Il faudra bien qu’ils s’occupent… Sans remontées mécaniques pour parcourir les domaines, les touristes vont s’agglutiner au pied des pistes, sur les fronts de neige, y feront de la luge… Certains pratiqueront la randonnée à skis ou à raquettes ou le ski de fond, ce qui supposera de surveiller les domaines, de maintenir un personnel suffisant pour assurer la sécurité des « pistes »,  qui ne seront ni entretenues ni balisées… Les stations auront donc certaines dépenses obligatoires, relevant de la responsabilité des maires des communes concernées, sans avoir le chiffre d’affaire qui normalement pourvoit au financement de ces dépenses.

Les maires vont-ils accepter d’assumer la responsabilité de la sécurité sur le territoire de leur commune, alors qu’ils ne pourront pas sécuriser les domaines skiables et fermer physiquement les lieux dangereux, ce qui est le rôle habituel des services des pistes qui ne pourront pas fonctionner ?

Puisque les remontées mécaniques ne sont pas ouvertes, les cabinets médicaux en station vont fonctionner a minima. La plupart de la traumatologie bénigne, celle qui ne nécessite pas d’anesthésie, est normalement traitée en station grâce à l’existence de ces cabinets médicaux. Du coup, les cas d’hypothermie de gens perdus dans la montagne qui n’auraient pas existé si les domaines étaient normalement ouverts, les fractures et entorses qui auraient été normalement traitées en station, se retrouveront dans les urgences des hôpitaux d’Albertville, de Chambéry, de Grenoble, Briançon et Annecy… En tant normal, les accidents de skis engorgent moins les hôpitaux que les accidents de la route. Et tous ces accidents auront lieux, avec une prise en charge moins dirigée, moins rapide et donc moins efficace que si les stations de sports d’hiver fonctionnaient normalement.

Les acteurs locaux, bien conscients de ces éléments, ont prévu et mis en place des protocoles particulièrement stricts, on anticipé tous les éléments nécessaires d’une stratégie du « tester tracer isoler », ce que le gouvernement qui leur interdit de travailler a été incapable de faire…

Certes, 7 à 8 % des français seulement, bon an mal an, vont aux sports d’hiver, ce qui suffit à générer en Savoie et en Isère notamment, d’importants embouteillages. Les terrains de jeux, en effet, sont peu nombreux. Mais pour ces terrains de jeux, l’activité touristique en hiver est absolument vitale.

La décision prise a pour avantage de satisfaire Madame Merkel, qui, originaire d’Allemagne de l’Est, ne connaît rien aux sports d’hiver, et de peu fâcher les actionnaires de la compagnie des Alpes et quelques autres grosses entreprises.

Quand on compte les gens qu’elle fâche, alors qu’elle a fort peu de chances d’avoir un quelconque effet sur la dynamique de la pandémie, et qu’elle risque d’être contreproductive sur l’engorgement des hôpitaux locaux, on se demande comment une telle décision a pu être prise…

Étudiants, lycéens, parents d’élèves, pauvres et précaires, salariés contraints de se mettre en danger pour aller travailler, enseignants épuisés, personnels de santé bafoués, hôteliers restaurateurs, artisans et commerçants en général, gens épris de liberté … Quand ce gouvernement et cette majorité se seront mis tout ce monde à dos avec une gestion illisible et ne faisant payer que les petits, qui sont les plus nombreux, Monsieur Macron aura sans doute du mal à se faire réélire par les seuls actionnaires des grandes entreprises cotées, qui semblent être les seuls à être écoutés et entendus dans la France du ruissellement et des premiers de cordée.

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