Il est temps de rouvrir les lieux qui nous apprennent à vivre. Et à mourir.

Cela va se terminer, bien sûr. Beaucoup mourront encore. Pour éviter une victoire dépourvue d’âme, il est temps de rouvrir les lieux qui nous apprennent à vivre. Et à mourir.

L’actualité du Covid 19 dans le monde nous regarde tous les matins dans le miroir de notre ordinateur, nous immobilisant dans une solitude sans fin.

Face à cette nouvelle peste noire, par souci de contenir la pandémie, les responsables politiques ont choisi de maintenir sous cloche tous les lieux de culture. Ils ont oublié les liens millénaires de l’art, dans toutes ses expressions, avec la mort, et son rôle dans les processus d’individuation et  de symbolisation qui permettent à chacun de conserver sa dignité au moment où la Faucheuse vient à lui.

A une information « transparente » qui, alignant jour après jour chiffres et statistiques, numérise la réalité de la mort, la fermeture des lieux de culture ajoute la perte de notre capacité à l’imaginer. Seul le décès soudain d’un proche et les difficultés à organiser son départ nous plongent dans l’intime d’une émotion incarnée.

Ouvrir les lieux de culture, ce serait réveiller ce qui est profondément enfoui en chacun d’entre nous et qui fait notre dignité. En 1907, Charles Peguy, mort au combat en septembre 1914, anticipait sur ce qu’allait être le rapport à la mort au XXème siècle : « Le monde moderne a réussi à avilir ce qu’il y a peut-être de plus difficile à avilir au monde, parce que c’est quelque chose qui a en soi, comme dans sa texture, une sorte particulière de dignité, comme une incapacité singulière d’être avili : il avilit la mort [1]».

Plus d’un siècle plus tard, nous naissons et mourons à l’hôpital. Nous ne connaissons pas la pénombre des veillées funèbres d’antan, volets fermés, voix chuchotées par des silhouettes en noir. Dans notre société, la mort est devenue quasi négligeable. Et dans l’absolu de l’économie ultra-libérale, les individus sont interchangeables : il y a toujours quelqu’un d’autre pour occuper le poste qui se libère.

Le spectateur qui s’absorbe dans la contemplation de l’art se sauve de l’indignité de devenir objet dans un monde gouverné par des intérêts sans rapport avec la brièveté de son existence. Il organise sa résistance en reprenant le contrôle de ses émotions. Pour surmonter l’adversité, il s’ouvre à l’imagination.

Maintenir la désaffection, organiser la perte émotionnelle garantit à l’Etat contrôle et obéissance. On ne peut rien opposer à une décision prise au nom de l’intérêt sanitaire général sauf à se voir rangé dans la catégorie des inconscients qui mettent en danger la vie d’autrui.

En l’absence de la présence physique de l’art, il reste les séries, antidépresseurs délivrés sans ordonnance et consommés sans modération. S’emboîtant à l’infini, de saison en saison puis d’une série à l’autre, aux modèles et aux personnages similaires, elles créent une vie éternelle dans laquelle les trépas les plus violents, la misère du corps, la fin, la décomposition ne provoquent aucune crainte.

La dignité de la mort dépend de notre attachement à la vie. Perdre l'un, c'est perdre l'autre et devenir des prisonniers éternels d’une illusion d’éternité.

Est-ce cela que souhaitent les responsables de notre pays ? Faire des citoyens insensibles et obéissants après les avoir rendus interchangeables ?

Cela va se terminer, bien sûr. Beaucoup mourront encore. Pour éviter une victoire dépourvue d’âme, il est temps de rouvrir les lieux qui nous apprennent à vivre. Et à mourir.

 

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[1] Charles Péguy, Hommes et saints, 1907.

 

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