Loi
 de programmation de la recherche, une ambition «solutionniste» sans avenir

Le Conseil national de l'enseignement supérieur et de la recherche (CNESER) a adopté par 32 voix contre 26 le projet de loi de programmation pluriannuelle de la recherche pour les années 2021 à 2030. Une telle loi de programmation nous inscrit dans le temps court du « solutionnisme ».

 « Une ambition : réinvestir dans la connaissance [1]». La lecture de ce chapitre dans le rapport annexe de la loi
 de programmation pluriannuelle de la recherche pour les années 2021 à 2030[2] laissait espérer une réelle prise de conscience de la nécessité de réinvestir dans l’humanisme des Lumières, en un mot dans les sciences humaines et la culture. Malheureusement, on comprend rapidement que « le développement et le partage des connaissances » qui a été « un élément central de l’identité de la France » concerne prioritairement, voire uniquement, les métiers scientifiques et technologiques avec comme justification à cette orientation l’épidémie de Covid 19.

C’est une erreur de croire que « les moyens de répondre rapidement aux enjeux majeurs de nos sociétés tant en matière sanitaire que climatique, énergétique ou numérique » ne dépendent que des sciences et technologies et d’ignorer l’apport central des sciences humaines et de la culture. Imaginons la détresse morale des citoyens durant la période de confinement s’ils avaient été privés de ce qui fait le lien le plus intime entre nous, la littérature, les arts, la philosophie, les sciences humaines…

La vitalité de la démocratie dépend de la capacité des citoyens à mettre en œuvre la compréhension dialectique acquise par une sédimentation culturelle qui permet, par le conflit raisonné, de dépasser l’opposition stérile et ouvre à l’esprit critique.

Le citoyen devient alors expert de sa citoyenneté. Contrairement à ce que l’on veut nous faire croire l’expert n’est pas celui qui est devenu une figure incontournable des plateaux des chaînes TV en continu. L’expert est celui qui est capable de devenir citoyen-scripteur non pas du fait d’une formation spécialisée mais d’une formation polytechnique humaniste.

Dans le contexte actuel d’appauvrissement du langage qui réduit les réalités auxquelles le vocabulaire renvoie et qui permet le développement des fausses nouvelles et des fausses paroles politiques, il est illusoire et dangereux pour les responsables publics de croire que seule la connaissance scientifique technologique va endiguer la tentation totalitariste qui a déjà pris racine dans de trop nombreux pays. La demande populaire qui a conduit à la loi référendaire montre le souhait des citoyens de participer activement aux décisions qui engagent leur destin, à devenir des producteurs de leur destin. Dans ce contexte, il est d’autant plus important de préparer l’expert-citoyen aux responsabilités qui seront les siennes.

Le fonctionnalisme qui a produit durant l’épidémie de Covid 19 un « solutionnisme » empirique trop souvent stérile montre que l’on ne peut laisser le destin d’un pays aux seuls techniciens, fussent-ils savants. Et que, sans une pensée humaniste renouvelée, l’État court le risque de laisser les citoyens à la merci de tous les vendeurs de mensonge alors que le projet pour les dix prochaines années devrait être de favoriser la naissance de citoyens amateurs (qui aiment) polytechniques.

A la lecture de la loi
 de programmation pluriannuelle de la recherche pour les années 2021 à 2030, on ne peut donc que regretter les choix globalement unilatéraux en faveur des secteurs scientifiques, techniques et industriels et du peu de cas fait de l’importance pour l’avenir de notre pays des enseignements et de la recherche en sciences humaines et dans les établissements de l’enseignement supérieur Culture.

La recherche est tout autant scientifique qu’éthique et esthétique. Sinon le progrès qu’elle croit générer ne sera que d’un usage ponctuel, sans inscription dans le temps long. Une telle loi de programmation nous inscrit dans le temps court du « solutionnisme ».

 

Pascal Convert

Artiste,

personnalité qualifiée au CNESERAC (Conseil national de l'enseignement supérieur et de la recherche artistiques et culturels) 

[1] Rapport annexe projet de loi de programmation pluriannuelle de la recherche pour les années 2021 à 2030.

[2] Convoqué en séance plénière les 12 et 18 juin, le Conseil national de l'enseignement supérieur et de la recherche (CNESER) a adopté par 32 voix contre 26 le projet de loi de programmation pluriannuelle de la recherche pour les années 2021 à 2030 soit 55,2% des suffrages exprimés en faveur du texte et 44,8 % contre.

 

 

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