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Billet de blog 27 avr. 2021

A propos de Memento Marengo

Je travaille depuis près de 2 ans à un projet qui consiste à ramener sous le dôme des Invalides le cheval fétiche de Napoléon, Marengo. Comme un leitmotiv, le terme «plastique» revient dans les critiques de mon œuvre – ce matériau perçu comme non noble devenant une forme d’anathème. Le bicentenaire de la mort de Napoléon voit ressurgir les vieux démons d’une nation divisée entre thuriféraires et détracteurs de Napoléon, où la nuance ne trouve guère sa place. C’est pour cela que le travail des historiens est si important.

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Pour répondre à l'invitation du Musée de l’Armée à l’occasion du bicentenaire de la mort de Napoléon, je travaille depuis près de deux ans à un projet qui consiste à ramener sous le dôme des Invalides le cheval fétiche de Napoléon, Marengo. Capturé par les troupes de Wellington à Waterloo le 18 juin 1815 et emmené en Angleterre à sa mort, comme prise de guerre, telle une relique sacrée, il a été réduit à son squelette et exposé au National Army Museum où il est toujours visible.

Entre le projet et sa réalisation, bien des difficultés durent être résolues. La fragilité du squelette original de Marengo et la sensibilité britannique autour de cette relique, symbole de leur victoire à Waterloo, ne permettaient pas d’imaginer un prêt de la part du National Army Museum. Le Brexit et la crise sanitaire n’ont pas facilité les choses mais, grâce à une coopération intelligente de part et d’autre de la Manche, l’autorisation m’a été accordée d’en faire une copie 3D en haute définition, à la condition qu'elle soit unique et exposée exclusivement à l’occasion des cérémonies du bicentenaire. Le transfert des données 3D a permis la réalisation d’un fac similé exact du squelette de Marengo, sur le modèle des copies du Musée du Louvre. Pour la phase finale, j’ai eu recours aux peintres qui ont élaboré la copie de la grotte de Gargas.

Le terme "plastique" revient comme un leitmotiv dans les critiques de mon œuvre par l’historien Thierry Lentz et ses suiveurs. Ce mot désignant un matériau perçu comme non noble devient une forme d’anathème, d’excommunication artistique, sans qu’il soit fait par ailleurs référence au fait que ce cheval n’est pas n’importe quel cheval.

Pascal Convert -Memento Marengo - Désarticulation et reconstitution à partir du scan 3D du squelette du cheval «Marengo» conservé au National Army Museum à Londres

Les réactions auraient-elles été autres si ma sculpture avait été en or ? L’œuvre aurait-elle été plus acceptable ? Certainement non. L’enjeu de cette polémique est bien sûr ailleurs.

La France a une relation difficile à son histoire. J’ai pu en faire l’expérience en 2003 lorsque j’ai réalisé le Monument à la mémoire des résistants et otages fusillés par les nazis au Mont Valérien entre 1941 et 1944. Ce monument, une cloche d'une taille impressionnante, posée au sol, sur laquelle sont inscrits tous les noms des victimes, est alors devenu le prétexte d’un affrontement mémoriel entre gaullistes et communistes. Quelle mémoire allait l’emporter sur l’autre ? Le débat était allé jusqu’au sommet de l’Etat puisque le Président de la République de l’époque, Jacques Chirac, évitant de prendre parti, avait délégué pour l’inauguration son premier ministre Jean-Pierre Raffarin. Je me souviens encore de la colère de Robert Badinter, initiateur de cet hommage aux fusillés: l’hommage d’un Premier ministre n’est que celui de son gouvernement et non celui de la République. Honoré d’Estienne d’Orves, Gabriel Péri, Joseph Epstein, Jacques Decour et tant d’autres, célèbres ou anonymes, n’avaient pas eu droit à la reconnaissance de la République. Vingt ans plus tard, les choses se sont apaisées et le logo du Mont Valérien réunit dans un seul hommage la célèbre Croix de Lorraine et le profil de la cloche des fusillés du Mont Valérien.

Le bicentenaire de la mort de Napoléon voit ressurgir les vieux démons d’une nation divisée entre thuriféraires et détracteurs de Napoléon, la clef de voûte de ce conflit étant cette fois en grande partie la question du rétablissement de l’esclavage en 1802 par Napoléon Bonaparte, tache indélébible dans son ascension. Et sa chute.

Dans mon parcours d’historien amateur, j’ai appris à mettre en perspective l’histoire, ce qui ne change rien à cette faute.

Comme je questionnais Raymond Aubrac sur les raisons de l’absence de la question de la décolonisation dans le programme du Conseil National de la Résistance (juin 1943), il m’avait expliqué qu’à l’époque la Résistance devait être la plus nombreuse possible et que la question de la décolonisation n’avait pas fait consensus. Résistants de droite comme certains de gauche, y compris communistes, étaient convaincus que l’Empire était la grandeur de la France et une condition nécessaire à son redressement.

Nous connaissons le résultat : trois guerres coloniales, Madagascar, Indochine, Algérie. L’image du général de Gaulle est-elle aujourd’hui celle d’un défenseur de patrimoine colonial de la France ou d’un libérateur ? A en croire les commérations qui ont eu lieu en 2020 pour le triple anniversaire de sa naissance, de sa mort et de l’appel du 18 juin 1940, l’image du libérateur visionnaire semble nettement dominer.

Pour en revenir à mon projet pour le dôme des Invalides, il peut faire scandale non du fait du matériau utilisé mais parce qu’il entre dans le cercle sacré du tombeau de l’Empereur. Il y aurait là un geste si hérétique qu'il déclenche chez certains un déchaînement outragé. D’autres, je n’en doute pas, m’accuseront de m’être compromis dans une entreprise de réhabilitation d’un tyran esclavagiste.

Je crois pourtant que mon projet est suffisamment clair pour qu’une personne de bonne foi comprenne de quoi il retourne, et qu'il ne vise ni à être outrageant, ni à se faire laudateur aveugle, mais qu'il tente d'inventer une forme simple qui rende compte d'une complexité historique, qu'il tente d'articuler des questions.

Ramener le cheval de Napoléon vers la tombe de son cavalier accomplit un rituel funéraire antique qui voulait que les combattants soient enterrés avec leur monture, comme c'est le cas pour la tombe gauloise des cavaliers de Gondole, à la nécropole de Piovego à Padoue ou dans certains sites archéologiques en Chine. Dans certains cas, le cheval n’était pas enterré avec son cavalier mais suspendu au dessus de sa tombe, sorte de véhicule céleste vers l’au-delà. Nulle atteinte sacrilège à une nécropole nationale, le simple accomplissement d’un destin.

Mais aussi un questionnement. La présence d’un squelette au dessus du tombeau convoque les transis sculptés sur les tombes, de la basilique Saint-Denis par exemple. Par-delà le faste et la gloire, la mort est présente.

La position du cheval évoque Pégase, cheval de l’envol et de la chute du demi-dieu Bellérophon, victime de la colère de Zeus pour avoir voulu atteindre le Mont Olympe. Signe du destin, le Bellérophon est le nom du bateau anglais sur lequel Napoléon a remis sa reddition le 15 juillet 1815 en rade de Rochefort avant son départ en exil à Sainte-Hélène, où il mourra.

La sculpture Memento Marengo dessine la constellation de Napoléon Bonaparte, de son ascension à sa chute, et rappelle le destin de tout être humain, même quand aveuglé par sa gloire, il se prend pour un demi-dieu. C’est un Memento moricontemporain... Souviens-toi que tu vas mourir, l'expression était répétée par l’esclave qui accompagnait le général romain vainqueur lors des cérémonies célébrant sa victoire.

Napoléon aurait dû s’en souvenir avant de rétablir l’esclavage. Le destin des humains les réunit dans la mort.

La vitalité des énergies en France actuellement ne laisse guère de place à la nuance. C’est pour cela que le travail des historiens est si important et qu’ils ne doivent avoir d’autres ambitions que de servir l’histoire. Notre histoire commune.

Pascal Convert

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