Bolloré - Sarkozy: une amitié à 200 millions d'euros

Le 6 mai 2007, Nicolas Sarkozy remportait l’élection présidentielle. Deux jours plus tard, le magazine Capital donnait dans un bref article quelques informations sur les vacances que s’accordait alors le candidat victorieux juste avant son entrée en fonction : « C’est sur le Paloma, le yacht de soixante mètres de Vincent Bolloré, que le nouveau président de la République a choisi de se reposer, au cours d’une mini-croisière de trois jours au large de Malte. Nicolas Sarkozy, son épouse Cécilia, son fils Louis, âgé de dix ans, et quelques proches sont arrivés lundi après-midi à l’aéroport de La Valette, à bord du Falcon 900 EX de Vincent Bolloré. » Le magazine ajoutait même quelques détails : « Construit en 1965 par un chantier naval japonais, le Paloma a été acheté par le milliardaire breton en 2003 à la famille d’armateurs grecs Goulandris, pour la somme de 3,5 millions de dollars. Vincent Bolloré a investi cinq millions d’euros supplémentaires afin de refaire à neuf cet élégant bateau. » Sans autre commentaire.

Quel esprit chagrin pourrait trouver à redire au fait que le futur président ressente le besoin de se reposer avant d’assumer la plus haute responsabilité de l’État que le peuple français venait de lui confier ? Et pourtant la nouvelle choqua beaucoup de monde, et même dans les rangs du parti présidentiel, des voix s’élevèrent pour exprimer leur désaccord. L’affaire prit rapidement une tournure polémique. Le 9 mai, Nicolas Sarkozy déclara à des journalistes que son voyage à Malte « n’avait pas coûté un centime aux contribuables », ajoutant : « Je vais vous dire une chose : je n’ai pas l’intention de me cacher, je n’ai pas l’intention de mentir, je n’ai pas l'intention de m’excuser ». Pressé de s’expliquer sur la mise à disposition du yacht Paloma par le milliardaire français, le nouveau président répondit : « Cela fait vingt ans qu’il m’invite et vingt ans que je refuse. Vincent Bolloré est un des grands industriels français, il n’a jamais travaillé avec l’État ».

Loin de calmer les esprits, cette dernière déclaration a fait bondir pas mal de personnes. Les journalistes de l’AFP se sont précipités sur le BOAMP (Bulletin officiel des annonces des marchés publics) et ont dégotté plusieurs commandes de l’État au groupe de Vincent Bolloré, pour des millions d’euros.

Le quinquennat de Nicolas Sarkozy commençait sous le double signe des faveurs d’un grand industriel acceptées avec complaisance et du mensonge. Mauvais départ.

Si l’AFP s’était donné la peine de pousser plus loin son investigation, elle aurait pu découvrir l’un des aspects les plus intéressants des relations entre Nicolas Sarkozy et Vincent Bolloré. Pourtant, le président avait mis la puce à l’oreille des journalistes : « Cela fait vingt ans qu’il m’invite, vingt ans que je refuse ». Qu’est-ce qui a valu une telle insistance de la part du milliardaire français, depuis si longtemps ?

Il faut pour répondre à cette question remonter dans le temps. Au début des années 1980, le trentenaire Vincent Bolloré rachète la papeterie familiale pour un franc symbolique. Le jeune entrepreneur prend graduellement le contrôle de nombreuses compagnies et se constitue en moins de dix années un empire industriel, en utilisant de façon créative l’effet de levier produit par le système des cascades de sociétés, qui permet de contrôler un grand nombre d’entreprises avec une faible mise initiale et sans endettement.

L’empire ainsi constitué peut certes être immense, mais il n’en reste pas moins fragile et risque à tout moment de s’écrouler comme un château de cartes. C’est ce qui aurait pu se produire en 1992. À la suite d’une OPA ruineuse sur la société maritime Delmas-Vieljeux, en 1991, qui a mis à mal ses finances, le groupe Bolloré enregistre l’année suivante, pour la première fois de son histoire, une baisse importante de son chiffre d’affaires. Toutes les branches du groupe souffrent et voient leurs bénéfices fondre. À l’exception d’une seule : celle du tabac. Bien que ne représentant que 5 % de son chiffre d’affaires, l’activité tabac dégage à elle seule plus du quart de son bénéfice total. Elle constitue le véritable atout du groupe.

La raison de cette solidité et de cette prospérité de la branche tabac du groupe est simple : Vincent Bolloré est connu comme le roi du tabac en Afrique francophone, où sa société, Tobaccor, dispose d’une position dominante sur ce juteux marché en pleine expansion. Le groupe possède neuf fabriques. Il opère comme un quasi-monopole au Congo, en République centrafricaine, au Gabon et au Tchad, et contrôle plus de la moitié du marché au Sénégal, au Burkina Faso et à Madagascar, plus des parts importantes des marchés de la Côte d’Ivoire et du Niger. Cette domination du marché, conjuguée avec la montée du tabagisme en Afrique, confère à l’activité tabac du groupe de solides et prévisibles perspectives de croissance et de profitabilité qui constituent une véritable rente. Tout cela est rendu possible grâce à l’accord conclu en 1990 entre le groupe et la SEITA, la régie publique des tabacs, pour la création de la société Coralma International, possédée à 60 % par le groupe et à 40 % par la SEITA, et qui a le monopole de la distribution des cigarettes en Afrique francophone de l’Ouest [1].

Coralma est le fleuron du groupe Bolloré. Or, après cette année 1992 difficile, qui a confirmé l’importance de l’activité tabac pour la solidité financière du groupe, 1993 apporte une très bonne nouvelle pour Vincent Bolloré : le 30 mars, son ami Nicolas Sarkozy est nommé ministre du Budget dans le gouvernement d’Édouard Balladur, et, à ce titre, devient le ministre de tutelle de la SEITA.

Cette même année 1993, le Gouvernement commence des discussions en vue de la privatisation de la régie de tabacs. Les négociations qui ont abouti à cette privatisation en 1995 ont été longues et complexes. Elles ont eu, comme il se doit, un caractère très confidentiel et n’ont pas été rendues publiques. Nous pouvons néanmoins apprécier une partie de ce qui s’est tramé en coulisses dans les ministères concernés, et notamment le ministère du Budget, grâce aux documents internes d’une des sociétés candidates à la reprise de la SEITA, British American Tobacco (BAT), documents rendus publics par une décision de la justice américaine et qui sont maintenant consultables sur Internet [2].

Dans sa correspondance interne, BAT parle de la privatisation de la SEITA en désignant cette dernière sous différents noms de code, tels que Windmill (« moulin à vent ») ou Blue (« bleu »). Dans une note classée « secret » intitulée Project Blue, datant de juillet 1993, le comité exécutif de BAT explore les opportunités que présente pour la compagnie la future privatisation de Blue. La note indique qu’une réunion a eu lieu entre BAT et la direction de la SEITA. La principale conclusion qui en ressort est la suivante : « Il est clair que, pour être agréé par le Gouvernement français et le public, un partage du noyau des actions doit impliquer la présence d’un partenaire industriel français crédible aux côtés de BAT. Lazard Frères pensent que le groupe Bolloré est le meilleur (si ce n’est le seul) candidat pour ce rôle… Un dîner a été organisé à Paris le 29 juin, au cours duquel M. Bolloré a confirmé son grand intérêt pour un arrangement de quelque forme que ce soit en relation avec Blue ». En fait, les dirigeants de la SEITA n’étaient pas très enthousiasmés à l’idée que Bolloré puisse accéder au « noyau dur » de l’actionnariat de la SEITA après sa privatisation, car « ils ne voyaient pas ce qu’il pouvait apporter à la SEITA qu’elle n’avait déjà ». Cependant, ils considéraient cette éventualité comme inévitable, car Bolloré est « politiquement très influent », et concluent que « Bolloré nous sera imposé dans le noyau dur ». En décembre 1993, Jean-Dominique Comolli est nommé au poste de PDG de la SEITA. Dans un mémorandum classé « secret » de BAT, on lit la description suivante : « Comolli est un sympathisant socialiste venant de l’administration publique (ministère du Budget). Il n’est pas proche de la direction actuelle, étant une création de la “cohabitation” entre l’Élysée et l’Hôtel Matignon. On dit, cependant, qu’il a développé de bonnes relations avec Sarkozy, le ministre du Budget, qui est responsable de la taxe sur le tabac. » Toutes les conditions sont donc réunies pour que Bolloré ait sa part du gâteau lors de la privatisation de la SEITA…

En effet, lorsque l’arrêté de nationalisation de la SEITA paraît au Journal officiel le 7 février 1995, on constate que le groupe Bolloré, par l’intermédiaire de la Compagnie Saint-Gabriel, fait partie des membres de l’actionnariat stable de la SEITA, le fameux « noyau dur », et bénéficie de la cession gré à gré de 776 920 actions. La privatisation s’effectuera en deux étapes – le noyau dur étant constitué dans un premier temps – l’entreprise sortira complètement du giron de l’État lorsqu’en 1999, elle fusionnera avec Tabacalera pour constituer Altadis. L’accord qui liait la SEITA au groupe Bolloré concernant la société jointe Coralma International n’est pas remis en cause, bien au contraire. Un pacte d’actionnaires va le sceller, en donnant au groupe Bolloré un avantage considérable dont celui-ci saura tirer le meilleur parti.

En effet, dès que l’État français se retire de la SEITA, et que celle-ci devient Altadis, Bolloré va invoquer son pacte d’actionnaires pour racheter, en juillet 2000, les parts détenues par l’ex-régie dans Coralma, pour un prix dérisoire. Cette acquisition lui donne le contrôle absolu de tout le marché du tabac d’Afrique francophone : un marché annuel de treize milliards de cigarettes, en rapide expansion.

Cependant, le règne absolu de Bolloré sur la cigarette africaine sera bref. Bolloré est probablement trop rusé pour ne pas comprendre que son empire du tabac en Afrique sera attaqué de toutes parts par les multinationales qui cherchent à tout prix à développer ce marché pour compenser le tassement de leurs affaires dans les pays occidentaux. Il sait aussi que Coralma représente une proie très intéressante pour ces multinationales, qui donnera un avantage décisif à celle qui s’en emparera. Il peut donc faire monter les enchères. Tout cela était parfaitement prévisible au moment où il a racheté les parts de la SEITA, et Bolloré peut donc se frotter les mains.

Moins de neuf mois après avoir pris le contrôle total de Coralma, le groupe Bolloré passe un accord avec la multinationale Imperial Tobacco et lui cède 75 % des parts de sa société Tobaccor, propriétaire à 100 % de Coralma International, réalisant « une plus-value d’anthologie : pas moins de 1,3 milliard de francs dégagés » Le journal économique Les Échos commente ainsi cette opération :

« L’industriel breton est désormais abonné à ces opérations juteuses qui rapportent plus d’argent que les activités traditionnelles de son groupe. Mais si celle-ci mérite d'être soulignée c’est parce que Bolloré la doit à la légèreté des dirigeants de la SEITA. L’essentiel des actifs de Tobaccor est constitué d’une participation de 100 % dans Coralma, société qui réunissait les intérêts africains de Bolloré et de la SEITA dans le tabac. À la suite de l’OPE de Tabacalera sur la SEITA, et en vertu d’un pacte d’actionnaires rédigé en dépit du bon sens, Bolloré qui ne détenait que 60 % de Coralma a pu acquérir les 40 % restants pour la bagatelle de quatre cents millions de francs. Sur la base du prix payé par Imperial Tobacco, cette seule participation est valorisée neuf mois plus tard un milliard de francs. Non seulement la SEITA n’a pas bénéficié de cette juteuse plus-value, mais en plus, son concurrent Imperial Tobacco va exploiter librement en Afrique des marques aussi réputées que Gauloises ou Gitanes. »

Et d’ajouter : « Et pour couronner le tout, la SEITA compte un client de moins : Vincent Bolloré vient d'arrêter de fumer. » Nous notons que c’est à la « légèreté des dirigeants de la SEITA » qui ont rédigé un pacte d’actionnaires « en dépit du bons sens » que Bolloré doit d’avoir réalisé une opération particulièrement « juteuse ». Or qui était le principal dirigeant de la SEITA au moment de la rédaction de ce pacte d’actionnaires ? Jean-Dominique Comolli, qui entretient de très bonnes relations avec Nicolas Sarkozy, ministre de tutelle de la SEITA, et lui-même excellent ami de Vincent Bolloré. La boucle est bouclée.

En 2003, rebelote, Bolloré cède les 25 % restants de Tobaccor et Coralma passe alors totalement entre les mains d’Imperial Tobacco. Cette opération, qui prépare le terrain pour la mainmise de la multinationale britannique sur Altadis (qui interviendra en 2008) a rapporté en tout près de deux cents millions d’euros de plus-values. Une super cagnotte ! Dans laquelle le milliardaire français puise la même année pour acheter et rénover – pour moins de dix millions d’euros, une broutille – le Paloma, ce yacht de luxe qu’il met gentiment à disposition de son ami Nicolas, en ce mois de mai 2007. Il le fait à titre gracieux, et sans arrière-pensée, dans le seul but de permettre au président de voyager tout en se reposant avant d’arriver aux responsabilités suprêmes. Un voyage qui, a déclaré Nicolas Sarkozy, « n’a pas coûté un centime aux contribuables », ajoutant « Je souhaite pour l’économie française beaucoup de Vincent Bolloré, c’est-à-dire des hommes qui sont capables d’investir pour créer des emplois. Vous savez, ce n’est pas une honte d’avoir travaillé dur, d’avoir créé un grand groupe, de donner de l’emploi ».

Entré en fonction bien reposé, le président a été en mesure de prendre rapidement d’importantes décisions. Dont celle d’instaurer le bouclier fiscal. Il y avait urgence : il ne fallait quand même pas laisser l’État confisquer l’argent que son ami Bolloré avait gagné en travaillant si durement.

Ainsi commençait le quinquennat de Nicolas Sarkozy.

[1] Bolloré essuie son premier coup de tabac, L’Expansion, 7 octobre 1993. http://lexpansion.lexpress.fr/economie/bollore-essuie-son-premier-coup-de-tabac_1397.html

[2] http://legacy.library.ucsf.edu

(Texte publié dans La République enfumée, Les lobbies du tabac sous Chirac et Sarkozy : du meilleur au pire, 222 pages, OFTA Éditions

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