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Billet de blog 4 janv. 2022

Quand s’effondrent toutes les digues

La chasse aux non-vaccinés est ouverte. Par l’État et ses représentants, par Macron qui assume le choix de les "emmerder", par le gouvernement et de nombreux élus. Par des journalistes et des "experts" qui franchissent les limites de l’acceptable. Par des médecins aussi, qui appellent à ne pas prendre en charge les non-vaccinés. Où va-t-on, quand s’effondrent toutes les digues de l’éthique ?

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Ce qui se passe dans notre pays est grave et aurait dû nous alerter depuis bien longtemps. Ce qui se passe prend place à un moment de notre histoire où le socle de nos valeurs humanistes est fragilisé, où les fondements et l’exercice de la raison sont remis en cause, où les régimes d’exception entrent dans le droit commun, où l’extrême droite est aux portes du pouvoir et où toute une partie de la gauche se tait honteusement. 

Voici de quoi il retourne, et qui devrait toutes et tous nous retourner, littéralement. Nous entendions depuis des mois une petite musique idéologique nauséabonde, jouée par le pouvoir macronien et les médias qui lui sont asservis : cinq millions d'individus non-vaccinés seraient irresponsables et dangereux. Avec le lancement de la campagne médiatico-politique en faveur du passe vaccinal, une étape a été franchie, une étape qui fait froid dans le dos. Les choses se disent désormais sans aucune honte, sans aucune retenue, sans aucune pudeur. Les lions sont dans l’arène et on les applaudit. L’immonde peut être affiché en gros titres des journaux, peut être impunément professé, y compris au nom de l’éthique. Selon un mot repris sur les plateaux de télévision, les non-vaccinés seraient « irrécupérables » (1). Jetés au ban de la citoyenneté et de l’humanité. Bannis, des « ostraca », comme disaient les grecs. Des petits tessons d’une poterie brisée. J’écrivais ceci au début du mois d’août 2021, dans un texte intitulé « Passe sanitaire et servitude volontaire » : « Comme l’objet du délit est l’infraction à la protection d’autrui face à une maladie potentiellement mortelle, la criminalisation des non-vaccinés est déjà là. Le non-vacciné devient à lui seul la maladie. Il sera le contagieux, le paria. En un mot : le Mal ». Nous y sommes. Dans un entretien avec les lecteurs du Parisien, Macron assume pleinement de leur faire la guerre, jouant sur le ressentiment populaire et avivant les haines : "Les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder. Et donc on va continuer de le faire, jusqu’au bout. C’est ça, la stratégie ... Un irresponsable n’est plus un citoyen". Le caprice, la vulgarité et le mépris de Macron roi qui banit 5 millions de ses sujets de la citoyenneté. La stratégie du pire : à des fins électoralistes désigner une minorité à la vindicte publique. Un voyage au bout de la nuit.

Je prends trois exemples, un communiqué de presse et des propos qui ont été prononcés dans le « 28 minutes » d’Arte et l’échange très instructif de l’émission « A l’air libre » sur Mediapart, le 3 janvier au soir, entre les professeurs Grimaldi et Slama. Il y aurait des dizaines d’autres exemples à étudier. J’invite chacune et chacun à faire ce travail indispensable et salutaire d’analyse des signaux forts de l’intolérable, mais aussi de tous les « signaux faibles » qui nous rendent sourds et aveugles. 

Le premier exemple est un communiqué de presse commun de l’ARS Grand-Est et de la Préfecture du Bas-Rhin. Il date du 31 décembre 2021. On peut le lire ici. Il semblera anodin dans le contexte actuel, tant il s’inscrit dans la stratégie de la peur et du « tout vaccinal », avec les déprogrammations des opérations, les reports des soins urgents et la pression sur les non-vaccinés, qui s’exprime ici de manière martiale : « Trois mois après la dernière injection ou la dernière infection doit devenir la règle adoptée par chacun ». La règle des trois mois. Mais la chose importante est mise en gras et en titre du dernier alinéa, par l’ARS et Madame la préfète du Bas-Rhin : « 72 655 adultes n’ont toujours pas commencé leur schéma vaccinal dans le Bas-Rhin ». Des listes nominatives existent. Et les représentants de l’État le font savoir. La nuit du réveillon, l’ami qui me transmet ce communiqué de presse l’accompagne de ces deux phrases, auxquelles je n’ajouterai rien : « Les non vaccinés sont fichés et bientôt seront voués aux gémonies. Où cela va-t-il s'arrêter ?"

Le second exemple est extrait de l’émission de ce 3 janvier de « 28 minutes » d’Arte. Une journaliste, directrice en chef de la rédaction à RTL, rappelle qu’il est établi depuis longtemps « qu’un chauffard alcoolique qui arrive aux urgences, qui a tué trois personnes, on le prend en charge ». Ni les deux médecins présents sur le plateau, ni les confrères de Sophie Aurenche ne relèvent les implications éthiques de ce parallélisme, fût-il implicite ou maladroit : les non-vaccinés sont au mieux des malades, au pire des assassins. On sent cependant le malaise. Heureusement, Emmanuel Hirsch, professeur d’éthique médicale, après avoir nié avec son confrère qu’il y ait un tri des malades covid dans les hôpitaux – Matthieu Le Dorze dira que les médecins sont « habitués à la priorisation » -, affirme que « faire une distinction morale entre vaccinés et non-vaccinés n’est pas digne ». C’est le moins qu’on puisse dire. On aurait aimé que l’éthicien aille un peu plus loin, et que les journalistes soient plus critiques dans leurs interventions. Le problème est toujours le même : on transforme une question politique et économique en un problème éthique. Au lieu de faire porter la responsabilité sur un gouvernement qui a fermé des milliers de lits on la déporte sur les soignants qui auraient une légitimité à se poser la question de l’accueil des non vaccinés en réanimation.

Le troisième exemple mériterait de longs développements. Je vais à ce qui me semble l’essentiel. L’émission « A l’air libre » de Mediapart, avait le 3 janvier pour invités les professeurs Grimaldi et Slama. Le journaliste Mathieu Magnaudeix est incisif, il fait bien son travail et dit avoir été « choqué » (14:35) par la tribune du JDD dans laquelle André Grimaldi, professeur émérite, lanceur d’alerte sur l’hôpital public, affirme « qu’il serait bon de conseiller systématiquement à toute personne adulte refusant de se faire vacciner de rédiger des directives anticipées pour dire si elle souhaite ou non être réanimée en cas de forme grave de Covid ». Le professeur se défend maladroitement en concédant une provocation pour favoriser le débat. Le problème est que la suite de ses propos montre qu’il prend très au sérieux la question de trier les malades et de ne pas accorder des soins aux non-vaccinés au prétexte qu’ils occuperaient des lits dont d’autres malades devraient bénéficier.

Il a beau dire « La santé, c’est nous », il oppose ce « nous » à l’individualisme qui serait la caractéristique des non vaccinés. En définitive, malgré son souci d’égalité et sa défense de l’hôpital public, le professeur Grimaldi fait porter la responsabilité des morts sur les non-vaccinés. Sa position est l’expression d’un moralisme politique et culpabilisateur et non d’une éthique. Il dit que les parias sont ceux qui ne pourront pas bénéficier des soins. Le professeur de droit Serge Slama lui objecte avec beaucoup de justesse qu’il faut « retourner vers un traitement social, vers un traitement de santé publique de la maladie, et non un traitement policier, qui est dangereux pour nos libertés. » (28 : 00) Le professeur Slama dénoncera ensuite les obligations déguisées qui ne sont pas saines en démocratie. André Grimaldi justifiera la contrainte qui pèse sur les citoyens et valide ainsi la politique gouvernementale : « Si tout le monde acceptait de se faire vacciner, il n’y aurait pas de passe » (30 : 30). Conclusion de l’échange : c’est le juriste qui défend bien plus justement la santé que le médecin. L’éthique est passée du côté du droit, alors que l’éthique doit être du côté du droit et de la santé.

L’on peut comprendre la colère des médecins et des soignants contre ceux qui font le choix de ne pas se vacciner, mais ils se trompent lourdement en faisant d’elles et eux les boucs émissaires de tous les maux de l’hôpital et en définitive de la société toute entière. Qu’ils protestent et manifestent contre Véran, Castex et Macron qui ont supprimé des lits. Mais qu’ils laissent libres les citoyens de leur choix. Ainsi que le rappelle Paul Cassia, "les pouvoirs publics ont choisi de ne pas instaurer en droit d’obligation vaccinale". Et surtout qu’ils tentent de retrouver un peu la mémoire et considèrent avec attention les implications éthiques des propositions qui suivent.

« Les non vaccinés seraient des voleurs de lits ». Mais qui a supprimé les lits ?

« Les non vaccinés seraient des menteurs et des tricheurs. La preuve : ils ont des faux passes sanitaires ». Mais qui les pousse à contourner des lois liberticides ?

« Les non vaccinés mettraient en danger la vie d’autrui ». Mais qui a tué des milliers de personnes par irresponsabilité politique, manque de moyens, mensonges et défaut d'anticipation ? Qui mérite d’être traduit en Cour de justice de la République ?

« Les non vaccinés, individualistes et égoïstes, ne seraient pas respectueux de la liberté d’autrui ». Qui inscrit dans le droit commun des mesures de restriction de nos libertés fondamentales ? Qui bafoue la liberté du consentement et le secret médical?

« Les non vaccinés seraient irrécupérables » ? Quelle catégorie de personnes a-t-on jadis qualifiés d’« irrécupérables » en les reléguant hors de l’humanité ?

« Les non-vaccinés n’ont pas à venir contaminer les lieux de culture, les cafés et les restaurants ». A qui a-t-on interdit jadis les lieux de culture, les cafés et les restaurants ?

« Les non-vaccinés doivent être fichés ». Qui a-t-on fiché dans l’histoire moderne et contemporaine ?

A-t-on totalement perdu toutes nos valeurs et notre mémoire collective ? On me répondra peut-être avec le mot d’Etiemble : « Comparaison n’est pas raison ». Ou bien encore : « L’histoire ne se répète pas ». Ayons à l’esprit que nous vivons sous l’autorité d’hommes politiques qui font l’éloge de Pétain, qui ont réprimé dans la plus terrible violence qui soit le plus grand mouvement social depuis mai 68, et qui nous font vivre dans des régimes sécuritaires d’exception, où l’exception est devenue la règle. Les législations d’exception entrent dans le droit commun. Quand le virus aura disparu ou sera devenu inoffensif, le droit, quant à lui, restera. Et ce droit pourrait être utilisé par pires encore que ceux qui nous gouvernent.

On me répondra aussi que les médecins qui défendent et appliquent leur éthique professionnelle sont heureusement majoritaires. Mais la majorité de ceux qui s’expriment dans les médias ou ceux que des médias irresponsables vont chercher et rémunèrent au titre d’experts, ceux-ci, tout comme les médias, portent une lourde responsabilité dans le discrédit qui affecte l’intégrité et l’indépendance des scientifiques, dans l’affaiblissement des règles et des valeurs éthiques de leur profession et dans l’effondrement des digues mémorielles et historiques qui sont le ciment de nos valeurs de solidarité, d’égalité et de liberté. Qu’ils méditent le texte de mon ami Georges Yoram Federmann et de ses collègues soignants, texte qui porte la trace insigne d’une humanité, d’une fraternité et d’une mémoire qui se perdent. Mais un texte qui vient aussi attester de la permanence des valeurs de respect et de tolérance, d’humanité et de solidarité.

Alors, pour finir, je pose encore une question : que devient toute une part de la gauche qui laisse à la droite et à l’extrême droite la défense des libertés fondamentales ? On ne transige pas avec les libertés fondamentales, ni avec ceux qui dénaturent et prostituent la valeur d'une vie et nos droits fondamentaux. Or, quelle gauche voyons-nous ces jours-ci prendre la défense des libertés publiques et s’insurger contre le passe vaccinal ? Combien sont-ils à monter au créneau ? Honte à toutes les gauches du renoncement ! Un renoncement qui devient une compromission ! Ceux qui portent la honte se reconnaitront. Que celles et ceux qui portent courageusement la flamme des libertés se lèvent et mènent le combat pour tous ceux qui se taisent.

Pascal Maillard

(1) L’expression a été utilisée par Philippe Corbé de BFM, le 1er janvier 2022

NB : Ce billet a été écrit et mis en ligne avant les déclarations de Macron au Parisien. Le chapô a été amendé dans la nuit du 4 au 5 janvier et le second paragraphe a été complété afin de tenir compte des propos du président. Pour prévenir toute exploitation infondée de ce texte, l’auteur précise qu’il n’est pas opposé au vaccin, dont l’efficacité est avérée pour limiter les formes graves du Covid. Il est par contre opposé au passe sanitaire et au passe vaccinal. Il défend depuis le début de la pandémie l’intégrité scientifique et l’éthique académique (voir ici) et soutient que seule une stratégie de prévention et d’actions de protection combinées et coordonnées permettra de combattre efficacement la pandémie (voir ici). Ce texte d’alerte prend sa place dans un ensemble de trente billets qui forment système et qui lui donnent une part de son sens : tenir ensemble le travail sur la sécurité sanitaire pour se protéger du covid et la défense des libertés individuelles. Tenir ensemble la protection des personnes et le respect du consentement. Tenir ensemble l’accès à des vaccins de qualité et la préservation du secret médical. Tenir ensemble l’éthique et le politique.

PS : Sur le même sujet je recommande la lecture du texte de Joseph Andras : Pass policier : d'une démission à gauche

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