« La fin de l’intellectuel français ? » - 3 questions à Shlomo Sand

Shlomo Sand est professeur d’histoire à l’université de Tel-Aviv. Il répond à mes questions à l’occasion de la parution de « La fin de l’intellectuel français ? De Zola à Houellebecq » aux éditions La Découverte.

Vous estimez qu’auparavant les intellectuels critiquaient les injustices sociales alors qu’aujourd’hui les intellectuels médiatiques se reconnaissent à leur conservatisme. Comment expliquer ce changement ?

On peut, selon moi, proposer plusieurs explications aux changements qui affectent les sensibilités morales des intellectuels hégémoniques en France : le passage décisif, à partir des décennies 1960 et 1970, d’une culture fondée sur la lecture, vers une culture fondée sur la vision de l’image filmée, a modifié les rapports de force entre les producteurs de culture d’une part, et d’autre part, ses organisateurs et diffuseurs. Les intellectuels dépendent, de plus en plus, des chaines de télévision ; et si, autrefois, l’intellectuel, en dehors de l’univers de la communication audiovisuelle, accumulait un capital de savoir et de notoriété grâce auquel il était invité dans les studios de la communication, désormais, l’essentiel de ce capital s’acquiert directement et exclusivement dans l’arène de la communication audio-visuelle. Les directeurs des chaines de télévision, et leurs animateurs populaires, décident quel est l’intellectuel désirable, et selon quelle fréquence il sera présenté au public des téléspectateurs et auditeurs.

Il faut également rappeler que l’apparition de l’intellectuel collectif critique, lors de l’affaire Dreyfus, s’est produite sur fond d’émergence, dans l’arène publique, des partis et syndicats ouvriers, et que la critique intellectuelle s’est, pendant longtemps, nourrie de la conflictualité des classes sociales. Le recul et l’affaiblissement de la classe ouvrière organisée, dans le dernier quart du XXème siècle, ont eu un effet direct sur la vigueur de la critique portée sur la structure sociale existante. À ces aspects socio-politiques sont venues s’ajouter des dimensions plus spécifiquement idéologiques. Ainsi, l’effondrement du communisme en URSS et en Chine, et la défaite marquante du volet émancipateur au sein des mouvements nationaux dans le Tiers monde, ont réduit les capacités mentales et intellectuelles constitutives de la vision du futur, y compris en Occident. La critique de l’existant se nourrit de la nostalgie d’un passé imaginaire qui induit, généralement, le conservatisme, ou, au contraire, une projection imaginaire vers des lendemains meilleurs, générateurs d’une pensée aspirant au progrès social, politique et moral. Dans une large mesure, nous nous trouvons dans une phase historique d’appauvrissement de l’acuité et de la qualité intellectuelle, en tant que telles, mais aussi d’hégémonie morale des tendances conservatrices et xénophobes.

Pourquoi écrivez-vous que « la détestation de la religion musulmane et la ferme opposition à sa liberté d’expression publique sont devenues le nouvel opium de l’intellectuel antitotalitaire » ?

Une grande partie des intellectuels médiatiques d’aujourd’hui ont, dans leur jeunesse, été partisans d’un totalitarisme qui montrait alors des signes de vitalité et de force ; ils sont devenus « antitotalitaires » précisément lorsque ce totalitarisme a régressé jusqu’à ne plus constituer un phénomène central du XXème siècle. En fin de compte, ils se sont toujours montrés forts à l’encontre des faibles. L’effondrement de l’URSS les a privés de leur cheval de bataille « antitotalitaire », et il leur a fallu trouver une nouvelle menace montante et unifiante : l’islam est alors apparu comme le fumet du nouvel opium xénophobe. La nouvelle menace a commencé par se manifester sous la forme du foulard dont se couvre une frange des filles d’immigrés musulmans. Les intellectuels anti-totalitaires ont préféré que ces jeunes filles soient exclues de l’école publique plutôt que de continuer à y apprendre Voltaire et Rousseau, tout en étant coiffées d’un foulard.

Tout comme, dans leur jeunesse, ces intellectuels avaient adopté l’autoritarisme inhérent à la conception politique du maoïsme, la vision républicaine, unidimensionnelle et anti- pluraliste de la nation leur va à présent, comme un gant. Et ce, alors même que la situation de détresse socio-économique pousse les masses à chercher des boucs émissaires parmi les immigrés les moins protégés, et peut-être, plus précisément, parmi les enfants d’immigrés, de culture « hybride », qui ont assimilé les valeurs républicaines d’égalité, sans être encore devenus de « parfaits » français.

Estimez-vous que l’islamophobie soit désormais la « norme » dans les cercles intellectuel et médiatique français ?

Pour une part non négligeable des intellectuels médiatiques, l’islamophobie est aujourd’hui devenue un code de base, sur le marché des biens symboliques. Elle se différencie de la judéophobie des XIXème et XXème siècle, tout en lui ressemblant, à certains égards. Peu d’études sérieuses ont, jusqu’ici, été menées concernant les poussées résurgentes d’antisémitisme, en lien avec les vagues d’immigration en provenance d’Europe de l’Est, en période de marasme économique (notamment durant la dernière décennie du XIXème siècle, et dans les années 1930).

L’islamophobie est aujourd’hui enrobée d’un républicanisme laïc qui prétend que l’immigration actuelle n’est pas disposée à s’intégrer pleinement. Il n’y a là rien de nouveau ! De Maurice Barrès à Drieu La Rochelle, les mêmes récriminations avaient été émises à l’encontre des immigrés juifs. On trouve, en revanche, quelques nouveautés « rafraichissantes » dans le domaine du rejet de l’autre « différent ». J’en veux pour exemple le féminisme « égalitaire » : ainsi, quand Elisabeth Badinter ou Caroline Fourest pensent savoir, mieux que les intéressées, comment doivent se vêtir les femmes musulmanes, elles expriment là une position arrogante, incompréhensible pour les citoyens d’une démocratie pluraliste non jacobine. Bien qu’étant très largement opposé aux interventions de l’Etat sur les modes de vie et les comportements culturels, j’aurais, par exemple, préféré que ces intellectuelles féministes, et d’autres, aient engagé un combat public en faveur d’une législation interdisant aux femmes le port des chaussures à hauts talons, pendant les heures de travail (source de souffrance quotidienne induite par la soumission au regard des hommes).

N. B.

 

À titre personnel, et bien que je n’en sois pas fier, je dois reconnaître que j’aime voir des femmes porter des chaussures à hauts talons, et que je trouve dommage que de belles chevelures soient dissimulées sous un voile. Toutefois, je pense qu’il serait plus important pour le statut de la femme, dans la société occidentale, qu’elle se sente bien sur ses pieds, plutôt que de se préoccuper de ce qui recouvre sa chevelure. Et puis, je sais aussi que mes deux grands-mères ont été assassinées à Treblinka, alors qu’elles étaient revêtues du voile caractéristique des juives traditionnelles.

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