À propos de "Le monde qui vient", de Christophe Victor

Les publications françaises sur l’intelligence artificielle et ses conséquences sociétales ou stratégiques sont généralement extrêmement pessimistes. Le tableau général est l’entrée dans un monde inhumain dirigé par des algorithmes, marqué par une explosion des inégalités tant dans le domaine de la richesse que de la santé.

Un monde dans lequel les États-Unis et la Chine se disputent le leadership tandis que l’Europe - et la France - serait réduite à un rôle de spectatrice impuissante n’ayant pour seul choix que celui du protecteur dominateur derrière lequel se ranger.

Le livre de Christophe Victor Le monde qui vient, publié chez Plon en août 2019, vient à contre-courant de cette tendance majoritaire. Selon lui, les jeux ne sont pas faits et l’avenir reste à écrire : « Le monde qui vient n’est pas par nature pire ou meilleur que le monde que nous quittons, il sera ce que nous en ferons. Il existe un chemin entre l’utopie techno-libertarienne de la Silicon Valley, le modèle techno-dirigiste qui se construit en Chine et la tentation du retour en arrière ou du repli sur soi des populistes de tous bords. À nous Européens de le construire. »

Certes, le tableau actuel est saisissant et la percée des géants digitaux américains et chinois pourrait conduire au découragement et laisser penser que les places sont prises et que le rapport de force est désormais établi. L’auteur liste d’ailleurs les huit premières capitalisations boursières mondiales au 31 décembre 2018 selon le Financial times global 500 : 1- Microsoft ; 2 – Apple ; 3- Amazon ; 4 - Alphabet (Google) ; 5 - Berkshire Hathaway ; 6 – Facebook ; 7 - Tencent ; 8 - Ali Baba. Sur ces huit valeurs, sept sont donc des valeurs technologiques liées directement à la révolution numérique. Cinq n’existaient pas ou se lançaient tout juste il y a 20 ans. Aucune n’a encore atteint l’âge de 35 ans.

Christophe Victor évoque d’autres chiffres marquants :

  • 3 000 milliards de dollars, c’est la capitalisation boursière combinée des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft)
  • 600 milliards de dollars de trésorerie dans leurs caisses
  • 58,2 milliards de dollars de dépenses en recherche-développement en 2016, soit plus que les dépenses intérieures de la France dans ce domaine
  • 2,3 milliards d’utilisateurs actifs mensuels de Facebook dans le monde
  • 147 milliards de dollars de volume brut de marchandises échangées via Amazon en 2016 sur le marché américain, soit deux fois plus que le volume du commerce entre les États-Unis et la France.
  • 1 000 000 000 d’heures de vidéo visionnées chaque jour sur YouTube

On sait aussi qu’Elon Musk, co-fondateur et PDG de Tesla, a dans un premier temps levé des fonds considérables pour envoyer des êtres humains sur Mars. Ce nouveau milliardaire se place sur un terrain qui n’était ouvert auparavant qu’aux États, et encore, seulement aux superpuissances. Les États sont donc désormais directement concurrencés par des entrepreneurs du numérique qui se financent sur les marchés privés. Ils ont imposé leur priorité et leur agenda. Au passage, ils emmagasinent les données personnelles.

Le « grand remplacement », à l’origine thèse d’extrême droite, qui consisterait en l’évincement des Blancs d’Europe et de France par des « envahisseurs » venus du continent africain-, peut également être interprété, dans un contexte de déploiement de l’IA, comme celui des emplois salariés par des machines, des robots, des algorithmes... Le piège serait d’aboutir à une société dirigée par une poignée de personnes, polarisée entre quelques activités à haute valeur ajoutée et des activités à très faible valeur ajoutée, notamment dans la sphère domestique, effectuées par le reste de la population.

Où en est l’Europe ? En 2000 elle lançait la stratégie de Lisbonne avec pour ambition de devenir « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique. »

Au regard de la situation actuelle, l’échec est patent, les financements ne sont pas au rendez-vous. On a sacrifié le long terme au profit du court terme, on a manqué d’ambition. Résultat, il n’existe aujourd’hui aucune plate-forme Internet d’origine européenne - ni africaine ou latino-américaine d’ailleurs.

La Commission européenne a lancé un bras de fer avec les géants digitaux américains sur le thème de l’atteinte à la libre concurrence, mais il a fallu sept ans à la Commission pour condamner Google pour son comparateur de prix, sept années pendant lesquelles les concurrents du géant américain ont souffert, ou même disparus.

« Finalement, le modèle que nous propose la Chine de Xi Jinping n’est pas si éloigné de celui que veulent construire Mark Zuckerberg, Peter Thiel ou Sergey Brin. Ils organisent chacun un contrôle de plus en plus absolu des individus, l’un au bénéfice du pouvoir politique, l’autre au profit du pouvoir économique. » écrit Christophe Victor.

« Ce face-à-face entre les États-Unis et la Chine pourrait bien être la chance de l’Europe. Distancée ces dernières années dans le domaine de l’innovation, elle pourrait incarner à l’avenir un modèle de société, mettant le progrès technologique au service d’un développement durable et plus solidaire, où l’homme serait mieux respecté dans ses libertés. Un modèle équilibré entre celui techno-dirigiste de l’Empire du Milieu et celui techno-libertarien de la Silicon Valley. » estime Christophe Victor.

« La place de l’Europe peut être dans le monde celle d’une gardienne de l’éthique et des libertés, une « vigie » du progrès technologique qui n’abandonne pas pour autant l’efficacité économique ». Cette conclusion est optimiste. Mais l’Europe et la France sont-elles en mesure d’agir vite et fort en ce domaine ? Pour le moment tout le monde est d’accord avec le constat d’une indispensable action volontariste - sauf à être déclassé - mais pas sur la nature et l’ampleur que cette action doit prendre, sans parler de son financement. 

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