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Billet de blog 10 avr. 2017

« Nous (aussi) sommes la Nation » - 4 questions à Marwan Muhammad

Marwan Muhammad est statisticien et militant associatif. Il rejoint le Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF) en 2010, avant d'en devenir le directeur en 2016. Il répond à mes questions à l’occasion de la parution de son ouvrage : « Nous (aussi) sommes la Nation : pourquoi il faut lutter contre l’islamophobie », aux éditions La Découverte.

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S’affirmer musulman en France aujourd’hui est-il un acte militant et « transgressif » ?

Dans une situation « normale », cela devrait être un non-évènement, simple reflet de la diversité des parcours et des appartenances au sein de la société française. Mais dans le contexte actuel, c’est presque devenu, en soi, un acte transgressif et militant. Les musulman-e-s, qui n’ont strictement rien demandé à personne, se retrouvent sujets médiatiques, construits comme un problème sur le plan sécuritaire et identitaire, à mesure que notre pays s’épuise dans des débats textiles et capillaires, visant le foulard des unes et la barbe des autres. Ce qui relevait jusque-là du simple choix personnel devient la frontière symbolique de la radicalité. Le résultat : un discours politique et médiatique de stigmatisation à l’égard des communautés musulmanes, les désignant pour cibles et se traduisant par des actes de discrimination et de violence. Être musulman ou perçu comme tel est associé à une condition particulière d’inégalité et d’essentialisation : c’est une définition de l’islamophobie. C’est ce que j’essaie d’expliquer dans le livre, en proposant un démontage rationnel des stéréotypes antimusulmans les plus fréquents.

Vous écrivez défendre les musulmans sur une base non communautaire mais au nom du principe de non-discrimination : pouvez-vous développer ?

Quand des personnes sont touchées par des discriminations ou des violences en raison de leur foi, ce n’est pas un sujet théologique mais une question de droits humains et de libertés fondamentales. Donc quand je lutte contre l’islamophobie, c’est sur la base de principes fondamentaux comme l’égalité et le respect du principe de non-discrimination. Or, dans ce que l’on nomme les « critères protégés » par les lois anti-discriminations, l’appartenance religieuse figure au même rang que l’origine ou la couleur de peau des personnes visées par le racisme. La France s’est dotée d’un cadre juridique solide en matière de lutte contre les discriminations. Malheureusement, il est rarement (ou mal) appliqué et trouve ses limites lorsque c’est l’État lui-même qui, par inertie, conservatisme ou volonté politique, se rend coupable de violations de droits humains à l’égard de ses propres citoyens. Je démontre aussi, dans le livre, comment les atteintes aux libertés des un-e-s portent préjudice aux droits de tou-te-s les autres. Ainsi, certaines mesures restrictives visant initialement les musulman-e-s ont eu un impact sur d’autres communautés, faisant régresser les libertés individuelles plutôt que de les protéger. En ce sens, les luttes contre toutes les formes de racisme sont des luttes solidaires qui peuvent et doivent se rejoindre, en ce qu’elles visent les mêmes objectifs de fond : l’égale dignité de toutes les personnes, la liberté de choisir la manière dont on souhaite vivre, le respect des appartenances de chacun. Seule une approche ancrée dans les droits humains permet de faire cette jonction.

Le terme islamophobie est clivant : pourquoi continuer à l’utiliser ?

Tout terme qui vient remettre en cause une situation d’injustice est clivant. Si l’on devait s’abstenir de prononcer les mots qui mettent en évidence des réalités parfois dures à accepter, on ne dirait plus grand-chose. Or le mot « islamophobie », comme tout concept exprimé dans un contexte politique et social prêtant à désaccord, fait l’objet de débats. C’est aussi le cas du mot « laïcité », par exemple, dont il est clair que certains usages sont dévoyés. Pour autant, personne ne songerait à interdire son utilisation. Le terme d’islamophobie, dans sa définition comme dans son usage, désigne une réalité claire et circonscrite : des actes de discrimination et de violence raciste, visant spécifiquement des personnes en raison de leur religion musulmane, réelle ou supposée. On parle ainsi d’actes islamophobes pour qualifier des incidents ou violences qui tombent déjà sous le coup de la loi et d’idéologies islamophobes pour désigner tout discours qui incite et encourage ces actes racistes. Au fil du temps, le concept est devenu dominant : il est 90 à 95 fois plus fréquent que « racisme anti-musulmans » et près de 500 fois plus fréquent que « musulmanophobie ». Plus encore, il est le mot choisi par les premier-e-s concerné-e-s : les musulman-e-s eux-mêmes, qui l’utilisent quasi-systématiquement. Par conséquent, les atermoiements autour du mot relèvent d’un débat déjà dépassé. Il s’agit maintenant d’en faire un usage sain et clair, afin d’avancer constructivement et de se donner les moyens réalistes d’endiguer le phénomène.

Les femmes qui portent le voile sont devenues le sujet majeur des débats en France. Comment expliquer qu’on ne recueille jamais l’opinion de celles qui ont choisi de le porter ?

Si l’islamophobie est la construction d’un problème musulman, elle s’alimente aussi par la méthodique et longue déshumanisation des musulmans et surtout des musulmanes. Le racisme fonctionne en essentialisant et en généralisant des stéréotypes, ce qui revient à un déni d’individualité. Or, lorsqu’on réduit les femmes musulmanes à des stéréotypes tels que « la femme voilée » ou « la femme soumise », on contribue à légitimer l’exclusion dont elles font l’objet : ce sont les êtres humains qui ont des droits, pas les créatures fantasmées que construit le récit islamophobe. Par conséquent, invisibiliser les femmes musulmanes, confisquer leur parole, leur nier le droit d’exprimer toute leur subjectivité et leur individualité, est une forme de « déshumanisation narrative » qui légitime l’islamophobie en tant que phénomène. Au sein du CCIF, nous avons pris conscience de cette réalité et, par des moyens différents, avons cherché à leur redonner la parole : en faisant témoigner les déclarantes qui nous saisissent, en veillant à ce que notre association soit codirigée par Lila Charef, en réalisant une série d’émissions organisées, animées et dirigées par une femme, en recrutant 85% de femmes parmi nos salariés, en formant parmi les futurs porte-paroles de l’association une majorité de femmes, etc.

Lorsque cette parole s’exprime, la plupart des stéréotypes islamophobes volent en éclat. Ne subsiste que la volonté claire et assumée que nourrissent certains de vouloir exclure ces femmes, en piégeant la France dans des débats textiles qui ont empoisonné notre pays pendant les trente dernières années. En plus de diviser les citoyens et de porter atteinte à leurs droits, ce processus toxique qui consiste sans cesse à mettre en cause et à restreindre les libertés détériore l’image de la France sur le plan international.

Il est peut-être temps d’essayer autre chose. C’est précisément ce que je propose dans cet ouvrage, en faisant un travail de pédagogie et en formulant des recommandations claires, pour enfin avancer.

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