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Billet de blog 25 nov. 2021

Retour sur la supposée mise sous influence de Pékin de l’IRIS

J’ai déjà formulé une réponse globale au rapport « Les Opérations d’influence chinoises. Un moment machiavélien » de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Paul Charon. Je souhaite aujourd’hui revenir sur le contenu du rapport de façon plus précise, pour démontrer que les accusations adressées à l’encontre de l’IRIS sont factuellement fausses.

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J’ai déjà formulé une réponse globale au rapport « Les Opérations d’influence chinoises. Un moment machiavélien »[1] de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Paul Charon (dans une vidéo et un article, intitulés « L’IRIS sous influence chinoise ? »). J’ai proposé aux auteurs un débat contradictoire qu’ils ont refusé. Je souhaite aujourd’hui revenir sur le contenu du rapport de façon plus précise, pour démontrer que les accusations adressées à l’encontre de l’IRIS sont factuellement fausses.

L’accusation centrale du rapport à l’égard de l’institut est la suivante :

« C’est de cette catégorie que relève le « Forum de Paris sur l’initiative “la ceinture et la route” », coorganisé depuis 2017 par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et l’ambassade de Chine en France, qui fait une présentation laudative du récit chinois des Nouvelles routes de la soie ».

« (…) ces journées où, selon un observateur, “toute critique a été soigneusement étouffée“ (…) Plusieurs chercheurs « soulignent l’apparente “docilité” des intervenants lors de ces conférences et questionnent une possible “mise sous influence de Pékin” de l’institut. »

Présentation laudative ? Docilité des intervenants ? Toute critique « soigneusement étouffée » ? Les auteurs du rapport auraient-ils assisté intégralement aux trois sessions du Forum de Paris sur l’initiative « la ceinture et la route » ? Sur quelle base portent-ils une accusation aussi lourde ?

Dès la lecture du rapport, je savais que cette accusation était erronée, dans la mesure où la politique de l’IRIS est toujours de s’assurer du caractère contradictoire des débats, d’autant plus si nous coorganisons l’événement. Il est légitime que nos partenaires fassent entendre leur voix, nous ne pouvons accepter qu’ils empêchent une expression différente.

Nous avons invité à ces forums des officiels français et des représentants du monde politique et académique. Les représentants officiels auraient-ils participé à une opération de lobbying en faveur du projet chinois ? En ce cas, il faudrait s’en prendre non seulement à l’IRIS, mais également à eux, ce que ne font pas les auteurs du rapport.

Une représentante de l’IRSEM a même participé à la deuxième édition. Pourquoi cautionner par sa présence active à une opération de lobbying en faveur du projet chinois ? À cette question, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer répond qu’il a accepté la participation de la chercheuse pour entretenir de bonnes relations avec l’IRIS. À ce propos, aucun de nos chercheurs n’a été invité à participer à des activités de l’IRSEM depuis que Jeangène Vilmer est directeur, sauf à écouter ses webinaires. La réponse témoigne donc d’un malaise.

Pour en avoir le cœur net, nous avons méthodiquement réécouté les interventions des représentants français lors de ces trois forums. Après cet exercice, nous pouvons affirmer que l’accusation selon laquelle toute critique du projet des routes de la soie a été « soigneusement étouffée » et que les intervenants auraient fait preuve de « docilité », n’est pas erronée, elle est mensongère.

Les passages qui vont suivre sont longs, leur lecture peut paraître fastidieuse, mais le constat est sans appel : le projet des routes de la soie a été critiqué lors des trois éditions du forum coorganisé avec l’ambassade de Chine. Si les officiels français et la chercheuse de l’IRSEM sont restés neutres dans leurs commentaires, cela ne fut pas le cas de nombreux intervenants.

Lors du premier forum, Yves Bertoncini, président du Mouvement européen – France, a notamment émis des critiques concernant le modèle politique chinois et sa politique de voisinage en Asie. Il critique également la tentation chinoise de vouloir diviser l’Union européenne.

En conclusion du colloque, Hubert Védrine estime que le projet est « perturbant » et qu’il « faut le dire franchement à nos amis chinois ». Il souligne que certains pays en théorie bénéficiaires « commencent à renâcler » et qu’il y a dans le projet une « dimension de puissance dans un rapport inégal. »

Lors du deuxième forum, je souligne dans mon avant-propos que le projet suscite de nombreuses interrogations, que « la notion d’équilibre des forces est difficile dans la relation avec la Chine » et qu’il faut vérifier si la poursuite par la Chine de ses intérêts est « compatible avec les intérêts des partenaires ». Je déplore également que la Chine cherche à contourner l’Union européenne en tentant de négocier par la voie bilatérale avec les pays européens.

Alain Richard met en garde contre « le financement en infrastructures qui peuvent être un facteur d’inflation et de surendettement » et sur les risques liés à « l’augmentation de la pollution et de l’émission de gaz à effet de serre » du fait des projets de développement d’infrastructures dans le cadre des routes de la soie.

Bertrand Badie, professeur émérite des universités à Sciences Po, met en doute le caractère « inclusif » du projet.

Christian Cambon, sénateur du Val-de-Marne et président de la commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées du Sénat, mis nommément en cause dans le rapport de l’IRSEM, met pourtant en garde contre le fait que « les projets ne sont pas forcément des échanges équilibrés », qu’il convient de « respecter les normes sociales, les normes environnementales » et que « certains dispositifs peuvent être assimilés à du dumping ». Il déplore le développement potentiel des centrales à charbon lié aux projets, qui par ailleurs ne doivent pas fournir du travail qu’aux entreprises et aux travailleurs chinois dans le cadre de marchés passés en dehors des grands standards internationaux. Évoquant l’exemple du Sri Lanka et du Laos, il affirme qu’il ne faut pas « aggraver l’endettement des États ». Enfin, il met en garde contre la volonté d’imposer « des structures qui dépassent soit la capacité d’investissement soit les besoins » des partenaires.

Elvire Fabry, chercheuse senior à Institut Jacques Delors – Notre Europe, évoque quant à elle « les problèmes structurels, les problèmes d’opacité des procédures d’appel d’offres, des marchés publics et les problèmes d’accessibilité aux possibilités d’investissement pour les entreprises non chinoises ». Elle met en garde contre « l’endettement et le surendettement public, le ratio de l’endettement public par rapport au PIB atteignant des niveaux trop élevés pour certains pays ». Outre les problèmes environnementaux, elle met l’accent sur « les problèmes sociaux, sur le développement d’une main-d’œuvre locale ». Enfin, elle relaie les réserves émises par le président de l’Union européenne sur le manque de transparence des procédures d’appel d’offres et d’ouverture des marchés publics et sur la soutenabilité des projets des routes de la soie. Elle cite le président Macron qui évoquait en février 2019 une stratégie « trop unilatérale » et un risque de « vassalisation » des États soumis à un trop fort endettement.

Arnaud Erbin, directeur de la Direction internationale du groupe ENGIE, déplore l’impact social des projets, très souvent confiés à la main-d’œuvre chinoise. Il met lui aussi en avant la question de l’endettement.

Lors du troisième forum, Yves Bertoncini, président du Mouvement européen – France, se demande si ces projets sont « une épée, une échelle lancée vers l’Europe qui serait prise d’assaut ou un pont ? » Il évoque de nouveau la diplomatie de la dette. Il critique les tentatives chinoises pour diviser l’Europe et notamment l’initiative 16 + 1, devenue 17 + 1. Il demande publiquement ce que la Chine ferait « si l’Europe voulait traiter directement avec certaines provinces chinoises ». Il déclare « tout ceci est assez urticant, il faut le dire franchement ». Il rappelle que la commission Juncker a qualifié la Chine de concurrent, de partenaire, mais aussi de « rival systémique ».

Sébastien Jean, directeur du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII) regrette que les subventions induisent un biais concurrentiel important. Il évoque la sidérurgie où le « taux de subvention du gouvernement chinois est de l’ordre de 20 % de la valeur de la production des principales entreprises chinoises », donc à un niveau qui n’est pas compatible avec une concurrence sur des bases saines. Il fait également référence à une étude de l’OCDE qui évoque les aides publiques chinoises dans le domaine des semi-conducteurs, incompatibles avec le jeu de la concurrence. Il conclut en disant qu’en termes de commerce comme d’investissement la réciprocité reste à organiser.

François Bernard Huygue, directeur de recherche à l’IRIS, qualifie le projet des routes de la soie de projet unilatéral.

Karim Sy, président de Digital Africa Initiative, évoque le contrôle d’Internet en Chine, et Pascal Airault, journaliste et éditorialiste au service international de l’Opinion, les divergences sur la question des droits de l’homme.

En conclusion, Didier Billion, directeur adjoint de l’IRIS, parle du risque de l’asymétrie dans les relations qui sont établies par Pékin et du recours au bilatéralisme plutôt qu’au véritable multilatéralisme, tout ceci provoquant des inquiétudes légitimes au sein de l’Union européenne.

On le voit, les critiques ont été nombreuses, plus importantes d’ailleurs lors des deuxième et troisième éditions que lors de la première où il s’agissait plutôt de définir et découvrir ce projet des nouvelles routes de la soie.

Quand l’IRIS, après la publication du rapport, s’est étonné d’être aussi particulièrement visé alors qu’il était loin d’être le seul think tank à avoir eu des relations avec les instances chinoises, Jeangène Vilmère, peut-être se rappelant que l’IRSEM a également eu ce type de coopération, a fait un distinguo subtil entre ceux qui avaient des relations avec des organismes chinois, mais qui faisaient attention à ne pas jouer les idiots utiles, et ceux qui tombaient dans ce piège (sous-entendu comme l’IRIS).

Réalisant que l’argumentaire était un peu juste, il en a trouvé un autre, distinguant ceux qui recevaient des partenaires chinois, ou étaient invités par eux, et ceux qui coorganisaient des événements avec les instances chinoises, se mettant ainsi sous leur coupe. L’argument est spécieux. Lorsque l’IFRI organise un dîner autour de l’ambassadeur chinois ou une réunion avec le ministre chinois des Affaires étrangères en août 2020, à une époque où les relations avec la Chine et son ambassade n’étaient plus les mêmes qu’en 2017, 2018 ou 2019, même si ce n’est pas officiellement présenté ainsi, il s’agit bien de coorganisation. S’agissant de cette rencontre avec le ministre des Affaires étrangères, j’avais pour ma part refusé que l’IRIS organise cet exercice, n’étant pas sûr de pouvoir le faire de façon suffisamment ouverte et contradictoire. Je ne critique en rien le fait que l’IFRI ait décidé de le faire. Je déplore que l’IRIS soit ainsi ciblé alors que nos relations avec les institutions chinoises sont moins développées que d’autres think tanks.

On peut comprendre la gêne des auteurs du rapport et leur refus de tout débat puisqu’ils ont lancé une accusation grave sans aucun fondement et sans avoir procédé à aucune vérification au préalable. Ceci jette l’opprobre sur l’IRIS, accusé d’être un relai d’influence du gouvernement chinois et donc nous menace de perdre toute crédibilité intellectuelle. C’est politiquement et scientifiquement scandaleux.

J’ai proposé plusieurs fois à Jean-Baptiste Jeangène Vilmer de débattre ensemble. Il a toujours refusé, mais il m’a proposé à la place que l’IRSEM coorganise avec l’IRIS un colloque sur l’influence chinoise.  J’avoue ne pas très bien comprendre. Si nous sommes des relais d’influence de la Chine en France, pourquoi coorganiser un débat sur cette thématique avec nous ? Cela semble pour le moins contradictoire.

En revanche, si Jean Baptiste Jeangène Vilmer et Paul Charon sont assurés de leurs arguments, pourquoi refuser un débat ? Pourquoi avoir refusé non seulement mes propositions, mais également celles de plusieurs médias et conditionner parfois leur présence à des débats au fait que je n’y participe pas ? Est-ce conforme à la tradition universitaire ? À la tradition républicaine ? Est-il légitime d’accuser de façon aussi lourde des individus et une institution sans accepter de débattre avec eux ? Ce n’est ni très digne, ni très courageux.

J’ai déjà répondu sur les problèmes que soulèvent ce rapport, sur le caractère inadmissible et ridicule d’une action de l’IRIS qui relaierait les positions chinoises, notre président Alain Richard étant également celui du groupe d’amitié France-Taïwan au Sénat et nos écrits et interventions, à la disposition de tous, montrant que si nous ne participons pas à un China bashing systématique, nous ne sommes pas avares de critiques sur ce pays.

On pourra toujours dire que c’est une question d’évaluation. Je voudrais dans cette nouvelle intervention m’en tenir aux faits : avons-nous, oui ou non, organisé des forums sur les routes de la soie où toute critique de ces projets était absente ? La réponse est non. Il s’agit d’une affirmation erronée, basée sur des assertions non vérifiées témoignant d’une absence de déontologie scientifique, et sa répétition ou son maintien en font une affirmation mensongère. Quel en est le but ? Je n’entrerai pas dans ces méandres pour m’en tenir aux faits, aux seuls faits.

Notre liberté de ton, notre indépendance peuvent irriter. Elles font partie de notre ADN et nous garderons ce cap. Et je trouve grave pour le débat démocratique que de telles accusations calomnieuses – qui laissent toujours des traces, quand bien même elles sont mensongères - puissent être lues dans un rapport de l’IRSEM.

[1] P. Charon et J.-B. Jeangène Vilmer, Les Opérations d’influence chinoises. Un moment machiavélien, Rapport de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), Paris, septembre 2021.

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