« Être ou ne pas être européen ? » - 3 questions à Robert Frank

Robert Frank est spécialiste de l’histoire des relations internationales et de l’Europe. Il répond à mes questions à l’occasion de la parution de son ouvrage « Être ou ne pas être européen ? – Les Britanniques et l’Europe du XVIIe siècle au Brexit », aux éditions Belin.

Après la seconde guerre mondiale, les Britanniques tirent la conclusion que l’allié privilégié pour leur sécurité n’est plus européen mais américain, est-ce toujours vrai aujourd’hui ?

C’est la défaite française de 1940 qui fait basculer l’orientation stratégique des Britanniques. Elle les persuade en effet que leur sécurité n’est plus à chercher du côté de la France défaillante, avec laquelle une Entente cordiale avait été conclue en 1904, ni des autres pays continentaux, mais des États-Unis. Ceux-ci aident la Grande-Bretagne contre Hitler, avant même leur entrée en guerre en décembre 1941. Depuis cette date, il est clair que pour les sujets de Sa Majesté, hors l’Amérique, il n’y a point  de salut ! D’où, entre les deux pays,  cette durable « relation spéciale » depuis la Seconde Guerre mondiale : la special relationship, expression popularisée par Winston Churchill en 1946. Vingt ans plus tard, les Britanniques sont très critiques à l’égard du général de Gaulle lorsqu’il retire la France du commandement intégré de l’OTAN et à l’égard de son rêve d’ « Europe européenne », indépendante du grand allié américain : ils voient là une idée romantique, déconnectée de la réalité qui impose à leurs yeux l’Amérique comme le seul vrai protecteur solide face à l’URSS.

Cette relation privilégiée de la Grande-Bretagne avec l’Amérique a perdu un peu de sa force depuis la fin de la guerre froide. Pendant le conflit de Bosnie de 1992-1995, les Européens, Britanniques compris, prennent conscience de leur dépendance trop grande par rapport aux Etats-Unis : à une époque où la menace soviétique n’existe plus, ils n’ont pas réussi à mettre fin tout seuls à cette guerre. D’où les accords de Saint-Malo de 1998, un vrai compromis entre la France et le Royaume-Uni : celui-ci se rallie à une Europe européenne en matière de sécurité et les Français acceptent un peu plus d’intégration dans l’OTAN. L’écart se creuse sous la présidence de Donald Trump qui voit moins l’utilité de l’alliance atlantique dans le monde d’aujourd’hui. L’évolution a même commencé au temps de la présidence de Barack Obama (2009-2017), puisque ce dernier accordait déjà plus d’importance économique et stratégique à l’océan Pacifique.

Y-a-t-il permanence d’un choix entre l’Europe et le monde ?

Au Moyen-Âge, le choix était très clair pour les Anglais : leur lien avec l’Europe était très fort et ils voulaient conquérir le Royaume de France, ce qu’ils ont failli réussir. Même s’ils gagnèrent les plus belles batailles, ils finirent par perdre la Guerre de Cent Ans et, depuis cette date, ils n’ont plus d’ambitions territoriales sur le continent. À partir du XVIIe siècle, ils se lancent dans leur grande aventure coloniale : les océans et le monde deviennent désormais leur horizon, et non point l’Europe. Pourtant, les Anglais, ou plutôt les Britanniques, puisqu’entre-temps le Royaume-Uni de Grande-Bretagne s’est constitué, doivent surveiller cette Europe pour éviter toute invasion. Ils inventent pour leur cause la notion d’ « équilibre des puissances » (balance of power) : faire en sorte qu’il n’y ait aucune puissance dominante de l’autre côté de la Manche, susceptible de constituer un danger pour leur sécurité. Ainsi, bien que mondialistes, les Britanniques ont fortement contribué à la construction des différents « systèmes européens » qui se sont succédé pendant trois siècles et demi pour contrer toutes es velléités hégémoniques, celles de Louis XIV, de Napoléon, de Guillaume II, de Hitler ou de Staline. Mais, lorsque le péril continental s’estompait et parce que leur priorité était leur empire d’outre-mer, sur lequel « le soleil ne se couchait jamais », il leur arrivait périodiquement de réduire leur implication européenne. Ce va-et-vient entre l’Europe et le monde est donc une constante de la politique britannique depuis plus de trois cents ans.

La décolonisation après la Seconde Guerre mondiale ne change pas immédiatement la donne. Les Britanniques restent attachés au Commonwealth, cette communauté de nations indépendantes formées avec leurs anciennes possessions coloniales, aujourd’hui un ensemble de 53 États. Ils sont méfiants à l’égard de la construction européenne qui commence en 1950-1951 avec la CECA et se développe avec la CEE (le Marché commun) à partir de 1957. Pourtant, leur commerce extérieur se réoriente vers l’Europe et ils doivent en tenir compte. Leur idéal est une simple zone de libre échange européenne, sans politique commune (surtout pas la PAC, la politique agricole commune), sans tarif extérieur commun, sans institutions fortes susceptibles de porter atteinte à leur souveraineté nationale. Voilà pourquoi, en 1959, ils fondent avec six partenaires l’AELE, l’association européenne de libre échange, concurrente de la CEE. Or, dès 1961, leur pragmatisme leur fait changer d’avis et ils se portent candidats à celle-ci, voyant qu’ils commercent davantage avec l’Europe des Six qu’avec leurs partenaires de la zone de libre-échange. Du fait des deux vétos du général de Gaulle en 1963 et en 1967, leur entrée ne se fait que quatre ans après son départ, en 1973. Depuis cette date, ils se sentent mal à l’aise dans la CEE et l’UE et entendent y marquer leur spécificité. Après le vote de 2016, les militants du Brexit sont persuadés qu’ils peuvent renouer avec l’ambition mondiale de leur pays, renoncer à cet horizon européen, bien trop étroit à leurs yeux : Theresa May, dans son discours de janvier 2017, rêve d’un Global Britain.

Selon vous, le Royaume-Uni peut être mieux préservé en restant dans l’UE qu’en la quittant, contrairement aux arguments des Brexiters. Quels sont les vôtres ?

Ce pari de Global Britain est très risqué. La moitié du commerce britannique se fait avec l’UE : en cas de hard Brexit, des droits de douane viendraient hypothéquer lourdement ces échanges et ralentir considérablement la croissance. En cas de soft Brexit, le maintien de la Grande-Bretagne soit dans le marché unique soit seulement dans l’union douanière, éviterait cet inconvénient. Mais, le maintien dans le marché unique implique le respect de la libre circulation des personnes en son sein, ce que refusent les Brexiters. Et Le Royaume-Uni n’est pas la Norvège ! comment peut-il accepter d’être dans ce marché sans participer au processus de décision qui le régit ? Rester seulement dans l’union douanière est moins contraignant, sauf que cela interdit d’avoir une quelconque liberté de négocier les tarifs douaniers avec les pays tiers, une liberté réclamée à cor et à cri par les partisans du Leave. Un retrait de l’Union sans accord (le no deal) est une tentation pour les plus radicaux : il permettrait de faire de la Grande-Bretagne un paradis fiscal pour les entreprises, une sorte de Singapour, une grande puissance financière libérée et libérale, constituant avec les États-Unis, le Canada, l’Australie et les capitales maritimes asiatiques une vaste « anglosphère ». Ce pari n’est pas gagné : le président Trump n’est pas homme à faire des cadeaux lors des négociations commerciales avec quelque pays que ce soit. De plus, au nom de l’équilibre des finances publiques, la baisse des impôts sur les sociétés induirait une diminution des dépenses de l’État ou une hausse des autres taxes, des mesures qui sont contraires aux intérêts de la majorité des citoyens qui ont voté pour le Leave, des gilets jaunes avant la lettre. Le clivage, jusqu’alors caché, entre les grands promoteurs du Brexit, ultra-libéraux et mondialistes, et leur électorat populaire où  l’on trouve beaucoup de perdants de la mondialisation, pourrait dès lors éclater au grand jour : la fracture sociale britannique n’en serait qu’élargie.

C’est surtout le Royaume-Uni qui pourrait sortir disloqué du Brexit. La colère gronde chez les Écossais : ils ont voté à 62 % pour le Remain et sont furieux contre les Anglais. Tout se passe comme si ces derniers les forçaient à choisir entre leur identité britannique et leur identité européenne. L’indépendance de l’Ecosse a été refusée par les électeurs lors du référendum de 2014 ; rien ne garantit que le résultat soit le même si une nouvelle consultation est organisée. Les Irlandais du Nord, qui ont voté aussi en majorité contre le Brexit, ont peur d’un retour de la guerre  civile, comme celle qui a sévi pendant trente ans jusqu’à la paix de 1998, si une frontière se rétablit entre les deux Irlande, du fait d’un retrait sans accord de l’UE. Les Anglais ont donc intérêt s’ils veulent demeurer « Britanniques », s’ils veulent sauvegarder le Royaume-Uni, de rester en Europe. Ils sont d’ailleurs eux-mêmes très divisés, comme jamais dans leur histoire depuis la guerre civile sous Cromwell au milieu du XVIIe siècle. La fureur de ceux qui veulent rester dans l’Union a été perceptible dans la grande manifestation à Londres qui a réuni le 23 mars 2019 un million de personnes. Il y a eu là un événement historique, peu souligné : jamais sur le continent, il n’y a eu tant de monde manifestant en faveur de l’UE, avec tant de drapeaux européens. Et, paradoxe, cette affirmation d’Europe s’est exprimée dans le pays qui symbolise le plus l’euroscepticisme. L’identité européenne est relativement faible, mais la prise de conscience de son existence surgit quand on est sur le point de la perdre. Ces fractures politiques en Grande-Bretagne rendent le compromis difficile. Restent les deux issues extrêmes : soit le no deal soit un second référendum annulant celui de 2016, soit les deux, si le premier conduit à une situation telle que l’autre solution sera la seule possible pour sortir de la crise. Tout est imprévisible sauf une chose : le stop and go triséculaire des Britanniques par rapport à l’Europe continuera.

 

Cet entretien est également disponible sur mon blog

 

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