GRAND-MERE du 3ème TYPE

Ceci est une chronique écrite par une grand-mère au lendemain de la démission de Nicolas Hulot. Etrange et prémonitoire à certains évènement actuels. Elle fait un drôle de parallèle entre les limites de l'intelligence de son chien et celle du gouvernement. C'est l'histoire d'une grand-mère qui décide de faire sa part pour laisser une planète en état de marche à ses petits enfants.

Quand j’étais petite, j’avais un chien que j’adorais. Il avait un joli pelage gris et il se marrait en se retroussant les babines de façon comique. J'adorais le taquiner pendant qu’il était délicieusement absorbé dans son activité favorite : ronger son nonosse. Je prenais alors un malin plaisir à asticoter son trésor avec un balai. Ça le rendait rageux et il mordait les poils du balai avec colère. C'était l'instant jubilatoire. Un jour que je m’adonnai une fois de plus à ce jeu cruel, je m’étonnai soudainement qu’il ne fasse pas le lien entre moi et le balai. La source de son problème, c’était moi ! Ben, non. Il s’entêtait à s’énerver sur le balai en m’ignorant totalement.
- Mais il est bête ce chien !, pensai-je soudainement. Et puis, finalement, je me rendais à l’évidence : Ce n’était après tout qu’un chien. Il avait une intelligence de chien. Il n’était pas équipé pour voir plus loin que le bout du balai. Voilà.

Quelques années plus tard, j’entrai dans le monde du travail. Je débarquai un jour dans une grande banque française. Mes nouveaux collègues étaient tous de fidèles adeptes du front national - sauf le chef. Lui, il avait fait sciences Po.. Leurs propos me fascinaient autant qu’ils m’agaçaient. Je cherchais à comprendre d'où venait leur colère ciblée sur les personnes de couleur et sur les femmes. Je repensai à mon chien :
- Sacré nom d’un chien ! Il y aurait donc AUSSI des gens qui ne voient pas plus loin que le bout du balai ? Dès qu’un truc les perturbe, ne serait-ce que visuellement, ils mordent et passent leur rage dessus. Sans voir au-delà des apparences. Grande découverte que je m’empressai de partager avec l’un d’entre d’eux qui me regarda interloqué. Il n'avait probablement rien compris à mon histoire de chien mais je me souviens très bien du sentiment qui m’habitait à cet instant là : « hou lala ! Moi, j’étais bien au-dessus de tout ça ! J'étais intelligente, môa ! J’étais dans le bon. Voilà tout ».

Plus tard, au bord du divorce, tiraillée entre un travail qui n’avait plus de sens pour moi et une vie de famille absorbante, je débarquai au Village. Perdue. Déboussolée. Epuisée. Le Village pour moi, c’est Le Village des Pruniers, c’est un monastère bouddhiste où l’on pratique la Pleine Conscience. Une façon de méditer à chaque instant de sa vie. Une sorte de camp d’entrainement à la plongée dans l’instant présent.
Dès le premier enseignement de Thich Nhat Hanh, maître des lieux, je dus me rendre à l’évidence. Face à Thay, j’avais le QI de mon chien.
Thay avait dit : « Dans un couple, on devrait se demander mutuellement chaque jour est-ce que tu te sens libre avec moi ? ».
Electrochoc. Une brèche s’ouvrait brutalement. Dans la lumière fulgurante qui illuminait soudainement mon mental, éclatait l’évidence de mon aveuglement des dernières années. Je n’avais pas vu plus loin que « 
avoir raison », « avoir le dernier mot » et j’avais manipulé tout autour de moi pour assouvir le moindre de mes désirs. Finalement, j'étais comme tout le monde -  et comme Macron et son gouvernement , en particulier-. Mais c’est pas ce qu’on fait de mieux pour nourrir une relation. 

Aujourd’hui, je suis grand-mère et je vois mon chien un peu partout. Enfin, partout où je peux le voir.  La semaine dernière encore, je l’ai vu. Je ne l’avais jamais si bien vu sous cette forme que lorsque Nico - Nicolas Hulot - en a parlé en claquant la porte de son ministère. Mon chien, ça pouvait prendre la forme d’un gouvernement. On l’aime bien mais bon. Un peu limité dans sa vision. Même si, à priori, on ne pouvait reprocher à l'élite de la nation de ne pas être intelligents. A priori. Mais face au nonosse de la sacro-sainte croissance économique , mobilisons-nous toute notre intelligence ?  Impossible de remonter le manche du balai pour voir que, hou la la, y’a une planète sous les pieds de la croissance et que nous risquons de tous nous sentir fort dépourvus lorsque le réchauffement climatique sera venu. Comment éveiller mon chien à cette réalité ????? Enfin … le gouvernement. En lui criant dessus ? Peut-être… mais quelque chose me dit que ça ne va pas suffire. Peut-être bien même qu’on aura besoin de tous les petits bras, quelque soit l’âge. Les vieux aussi. 

Quand mon fils m’a annoncé qu’il voulait être papa, pourquoi n’ai-je pas sauté de joie, comme tout le monde ? La perspective de gazouiller, la joie de pouponner, de me voir affublée d’un nouveau statut reconnu par mes pairs : « grand-mère ! ». Parce que je n’aime pas les enfants ? Que nenni … Non, il y avait dans ma tête une voix en panique qui hurlait : « NANNNNN !!!!! Le monde n’est pas prêt !!! ».
Pas prêt à quoi, au fait ?
Pas prêt à t’accueillir, ma petite merveille, future prunelle de mes yeux, petit ange innocent sur une planète aïe-aïe-aïe. Je ne me voyais pas vraiment en train de regarder amoureusement mes petits enfants en gazouillant :
- « Bon… Ok… Je te laisse une planète complètement pourrie parce qu’il y a 30 ans, quand il était encore temps, je préférais surfer sur l’économie fleurissante mais … tu reprendras bien une petite part de gâteau au chocolat de mamie, ma chérie … en attendant l’effondrement ? ».

Trêve de culpabilité.
La question qui me tarabuste aujourd’hui, c’est : « Suis-je vraiment la seule grand-mère à entendre ce genre de voix dans ma tête ? » Autour de moi, je ne vois que grand-mères gazouillantes et épanouies, débordantes de leur art culinaire, heureuses, disponibles et resplendissantes. Enfin … c’est facebook qui le dit. Moi, je me sens … je me sens … pas pareille… Une grand-mère du 3ème type. Une grand-mère E.T. Peut-être que je pourrais passer une petite annonce dans le journal pour me sentir moins seule ? Un truc du genre : 

- « Recherche grand-mères du 3ème type pour constituer un groupe ayant pour mission de mettre une planète en état de marche sous les patounes de leurs petits enfants. »
Et je vous entends me répondre :
- "ok d’accord… Mais comment on fait, hein ? Bon, ben ... en attendant le déluge, on peut peut-être quand même se manger une petite tarte aux myrtilles, non ?
- Euh… ben… si,  si... j’ai bien quelques idées à proposer. On en parle autour d’une petite tarte aux myrtilles ?

 

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