"On ne peut pas faire marche arrière autrement qu'en nous tuant"

... disait Marie-France Pisier le 10 janvier 2008 à la Coupole devant la caméra de notre équipe. Interview inédite, transcrite à partir des rushes du film "Je veux tout de la vie : la liberté selon Simone de Beauvoir" (LCP-AN, réal. Pierre-Paul Seguin, conception et interviews Pascale Fautrier ; prod. Annemarie Marsaguet). Hommage.

I

La Cause du peuple 1 enc univ La Cause du peuple 1 enc univ
TRANSCRIPTION à partir de la bande-son
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[première rencontre avec Beauvoir]

Ma première rencontre avec Beauvoir, la première fois que j'ai entendu parler de Beauvoir, je crois que je devais avoir quatre ou cinq ans, en fait la vérité. il s'est passé un truc, une histoire familiale très très importante, c'est que... j'étais en Nouvelle Calédonie, j'étais toute petite fille, et mon père était là-bas administrateur, il occupait une fonction très importante. Ma mère qui était un personnage éclairé, mais qui avait arrêté ses études pour se marier, avait fait venir... une copine de France lui avait envoyé Le Deuxième sexe, qui était paru deux ans avant ou un truc comme ca. Et un jour, branle-bas de combat dans la maison, le livre disparaît. Le livre qui était sur sa table de nuit avait disparu [rires]

Moi j'étais toute petite, on me disait de chercher le livre, ma grande soeur [Évelyne Pisier] le cherchait aussi. Bref. Des années plus tard, on a compris qu'en fait mon père euh... pensait que c'était un livre parfaitement subversif et parfaitement peu adapté à la situation que sa femme se devait d'avoir à son bras dans ces territoires d'outremer-là : il l'avait... il l'avait piqué! Il l'avait pris.

Donc première apparition de beauvoir : bjj bjj [geste de rembobiner], en avant et en arrière, retrait immédiat... Parce que donc, si vous voulez ma première...ce que j'ai su tout de suite d'elle, c'est que c'était un personnage à la fois mystérieux et en même temps qui faisait peur... qui faisait peur aux... aux hommes, quoi. Qu'elle apportait quelque chose...qu'elle disait des choses qui-qui étaient... [inaudible] qu'ils n'arrivaient pas à maitriser bien. C'était pas, c'était pas haineux ni rien de la part de mon père...c'était juste... pour plus de tranquillité... on le prend. Voilà.

D'ailleurs je ne savais pas qu'à l'époque, quand le livre était sorti, elle avait reçu... de la part de tous les critiques de l'époque, les Mauriac et compagnie, des injures aussi... aussi effroyables, quoi... Mais enfin bon, bref, ça : c'est tout à fait dans le passé...

Après... Après, moi je suis devenue, je sais pas comment dire, féministe, il me semble, très très jeune... J'ai eu très très vite une réaction de rebellion à l'idée que des choses étaient interdites aux filles et pas aux garçons, et euh... ça me faisait vraiment beaucoup beaucoup souffrir... [silence]... Vraiment. D'une façon très violente... Mais comme me faisait souffrir aussi le fait que ma mère... qui était un personnage que j'adorais absolument, qui était la beauté sur la terre... que mon père puisse lui dire : Repoudre-toi le nez! par exemple... [rires]... des choses comme ça... Bon.

Mais je sais pas comment tout ça s'est mis en place de façon à ce que petit à petit... je grandisse, que je me rende compte que c'était... que tout ça allait dans le même sens... enfin qu'il y avait quelque chose... qu'il y avait un ordre... un ordre, qui allait à l'encontre de la liberté et du droit des femmes... et que je TOMBE [je note en majuscules les mots particulièrement accentués par MFP] réellement un jour sur les écrits de Beauvoir et que ça m'ouvre les yeux...

Je dois dire... pour être tout à fait honnête... que j'avais d'abord été très impressionnée par L'existentialisme est un humanisme de Sartre. [silence] Adolescente, hein... C'était vraiment une de mes lectures.... Et j'ai vu évidemment après tous les ponts-levis entre l'existentialisme et le travail de Beauvoir sur Le Deuxième sexe.

Voilà, donc on passe [la bobine en accéléré]...

[première lecture du Deuxième sexe]

Je ne l'ai pas lu en entier... j'ai lu des passages... ce qui m'intéressait beaucoup, c'était les passages sur la sexualité évidemment, puisqu'on était dans la période où... tout était... tout était à repenser, à... et donc tout ce qu'elle disait du plaisir féminin... de de.. tout ça... Enfin c'est surtout par ce biais-là j'avoue, que j'ai commencé à lire. Puis après, j'ai étendu plus largement les connaissances, [approfondi] le chapitre... Et de toute facon je... j'ai appris à la fois beaucoup de choses [par cette lecture], et en même temps il m'a semblé aussi que ça corroborait beaucoup de choses que j'avais intuitivement senties ou découvertes. Et que elle, elle avait.. elle avait la grâce de nous faire don d'un ouvrage qui mettait ça en forme.  Mais... mais quand même c'était quelque chose qu'on pouvait avoir ressenti dans sa tête et dans sa chair, quoi.

[la première rencontre]

Alors en fait la première rencontre physique elle a été... [silence] elle s'est faite sans se faire, d'une certaine façon... parce que... moi j'ai milité en 68... j'ai milité dans des mouvements féministes... [silence] autour de Monique Wittig par exemple... Puis... la première rencontre avec Beauvoir, c'était parce que La Cause du peuple [le journal des maos menés par Pierre Victor alias Benny Levy] était interdit à la vente... Pour la liberté de la presse, on avait organisé... "on" avait : je faisais partie des gens qui avaient décidé de  vendre  La Cause du peuple à la sauvette sur les Grands boulevards... Et, évidemment : avec Sartre et Beauvoir, puisque c'était des porte-drapeaux extraordinaires... J'avais même fait venir Truffaut... Je me souviens qu'il est sur la fameuse photo lui aussi [rires dans la voix]... et on s'est donc retrouvés sur les Grands boulevards... Sartre le premier, tenant le journal : Lisez La Cause du peuple!... nous derrière... quand même lui faisant... lui faisant escorte, tous avec notre journal [à la main]... Evidemment comme l'intérêt était de se faire interpeller... [on criait :] Lisez La Cause du peuple, journal interdit! La plupart des gens évidemment ne savaient pas de quoi il s'agissait, mais... on gueulait bien fort : Journal IN-TER-DIT pour que ça intéresse les gens autour... Je me souviendrai... je me souviendrai toujours qu'il y avait un malheureux flic qui sortait d'une pharmacie, qui ne devait être absolument au courant de rien, et surtout pas au courant du fait que... qu' il n'était pas question d'arrêter Sartre à cette époque... il avait dû passer entre les [mailles du] filet de ce qui était l[e mot d]'ordre général : c'est-à-dire de laisser Sartre en paix, quoi, pour surtout pas lui donner trop d'importance. Alors le malheureux sort de sa pharmacie... et Sartre lui saute dessus, on arrive tous derrière lui : Lisez La Cause du peuple! Journal INTERDIT [MFP crie et rit]! Lui il nous regarde, il se dit : Qu'est-ce que c'est que cette bande de machins, et il continue à marcher sur le boulevard... Nous on continue [rires] à crier comme ça [sur lui]... Et [soudain] il se met à courir! Alors nous on a tous couru derrière lui! [rires]... Et [il a fini par] appeler... il a appelé un car de flics et on a tous été embarqués au Panthéon... au commissariat du Panthéon ... On y a passé quelques heures... C'était ... Simone de Beauvoir... évidemment, galopait comme nous derrière, avec son turban et... et ses talons [rires].

[vous avez causé?]

On s'est... on s'est beaucoup... on s'est fait du charme, un peu, de loin, comme ça... mais j'ai pas trop osé l'approcher. C'est quelqu'un pour moi... c'est quelqu'un... lui et elle, c'est des gens qui, qui ont été pour moi tellement importants... Enfin j'ai tellement l'impression qu'ils ont, qu'ils m'ont... [silence] aidé à me tenir droite dans tellement de domaines... [silence] que j'avais pas envie de faire ami ami comme ça... Il y avait quelque chose.. c'est bizarre parce que c'est pas trop mon genre d'être comme ça... je crois que ce sont les rares personnes que je n'aie pas été voir... je ne dirais pas en leur tapant dans le dos, mais enfin... J'avais un peu la gorge serrée...

Tout ça pour dire que là, là c'est la première fois que je l'ai vue physiquement.

[Comme le voulait le dispositif du film, mais aussi les vidéos qui auraient dû être diffusées sur la Passerelle Simone de Beauvoir, projet que la Mairie de Paris (Christophe Girard) a finalement retoqué après l'avoir favorablement reçu, en vue duquel avait été réalisées cette profusion d'interviews, chaque intervenante devait lire quelques phrases du Deuxième sexe ; je demande donc à Marie-France Pisier de lire la phrase entre guillemets  ci-dessous, et de la commenter]

Elle dit...elle écrit donc à Algren en 48... au début de cette liaison qui est déjà très importante... sexuellement et sur tous les plans amoureux ... elle lui dit :

"Jamais je n'ai souffert d'être une femme, et parfois même, je m'en félicite".

Évidemment j'adore cette phrase parce que... moi aujourd'hui, je je... Je suis très heureuse d'être une femme. Je suis très heureuse d'être un individu pensant, mais je suis très heureuse d'être une femme. Et pendant très très longtemps, j'en ai été très malheureuse. Parce que j'avais vraiment l'impression qu'il y a un tas de domaines qui étaient ... qui m'étaient fermés! Qui n'étaient pas possibles...Que le regard qu'on portait sur les hommes et sur les femmes n'était pas le même...

Enfin bref ! On a lutté pendant 40 ans pour obtenir des tas de droits qu'on n'avait pas quand j'étais petite! La dernière fois, je me suis rappelée qu'en 1965  seulement, les femmes ont eu le droit de choisir un métier sans l'autorisation de leurs maris... C'est hallucinant! Enfin pour moi 1965!... [rires] J'existais déjà sacrément! On s'en rendait pas compte, c'était dans le fond de l'air.

Ce qui nous stupéfie aujourd'hui, c'est que... [silence] victoire après victoire, on s'est félicitées de chacune, sans se rendre compte qu'on avait intériorisé tellement d'autres choses, qui étaient sous-jacentes à la condition de la femme. [long silence]

Et...voilà.

Mais... aujourd'hui je suis.. oui, je suis extrêmement contente d'être... d'être une femme, extrêmement heureuse dans... dans mon corps et dans ma tête de femme. Et je pense que d'une certaine facon c'est aussi parce que... c'est aussi parce que c'est quand même à mon avis... LA grande révolution du XXème siècle, l'éclosion du mouvement... du mouvement féministe. Vraiment si on a vu surgir une libération... indépendamment de [ celle de] tous les peuples colonisés dans les années 60... c'est quand même [celle des] 30 ou 40 dernières années du XXème siècle.

Bon. Inutile de dire qu'il reste des tas d'autres trucs à conquérir !

Mais il y a quand même quelque chose maintenant qui... qui à mon avis... sur lequel on ne peut pas faire marche arrière autrement qu'en.. [silence] qu'en... qu'en nous tuant... qu'en nous [long silence, puis voix émue, qui se casse] qu'en nous empêchant de parler, parce que... Penser c'est fini : on sait qu'on sait penser par [nous]-mêmes, quoi.

[être comédienne]

Oui, être une comédienne... [silence] c'est très... c'est très important, et c'est doublement un lieu de liberté pour moi. Parce que j'ai l'impression vraiment que c'est un... [silence] il me semble que les hommes et les femmes jouent et l'assument de la même façon. Qu'on joue des rôles, qu'on entrecroise des rôles, et que c'est admis... Il y a une fraternité si vous voulez... entre gens que j'aime [bien sûr] : il y a toujours des... des crétins partout, et des crétines partout. Mais... mais il y a quand même l'idée de... l'idée de jeu comme ça, et de fraternité, que je trouve très forte dans ce métier, oui.

[pas que les femmes qui jouent : les hommes aussi?]

Oui, c'est ça! Bien sûr, bien sûr! C'est un lieu où ils acceptent effectivement d'être à la fois masculins et féminins, comme il me semble que nous, on accepte... on l'accepte plus facilement [aussi]. Je veux dire, quand [silence]... quand Depardieu dit de Deneuve : Elle est l'homme que j'aurais voulu être... c'est.. c'est à mourir de rire et d'émotion, quoi. Ca prouve que... [rires] qu'il y a des choses qui se sont passées...

[Lecture de la seconde citation de Beauvoir des Lettres à Nelson Algren, qui donne son titre à notre film : Je veux tout de la vie;  c'est sur la voix de Marie-France Pisier lisant cette citation que se termine le film ; si le visage de Marie-France Pisier ni aucun autre passage de cette interview n'ont été montés dans le film, c'est que son format contraignait de resserrer autour de la personnalité de Beauvoir, et que cette interview devait faire l'objet d'un montage diffusé sur la Passerelle Simone de Beauvoir]

Ah oui... allegria allegria... donc elle écrit à Nelson Algren, et... d'ailleurs c'est un moment important, parce que c'est vraiment le moment où elle essaie de lui faire accepter la présence de Sartre dans sa vie... c'est un moment où elle est folle d'amour pour lui mais elle essaie de lui faire comprendre qu'elle ne quittera jamais Sartre. Et... voilà. Elle dit :

" Vous savez pour moi, l'existence ne va pas de soi, bien que j'aie toujours été très heureuse, parce que je veux tellement être heureuse.J'aime avec passion la vie. J'abomine l'idée de devoir mourir. Je suis terriblement avide aussi. Je veux tout de la vie. Être une femme et aussi un homme ; avoir beaucoup d'amis et aussi la solitude ; travailler énormément, écrire de bons livres, et aussi voyager, m'amuser, être égoïste et aussi généreuse. Vous voyez, ce n'est pas facile d'avoir tout ce que je veux. Or, quand je n'y parviens pas, ça me rend folle de colère."

Ce qui est marrant, c'est que la citation s'arrête là, mais en fait la vérité, c'est qu'elle ajoute : Moi ce que je veux, c'est vous, et si je ne l'obtiens pas, aucun psychiatre ne me guérira. [rires] Donc elle y va vraiment franco de jeu là... Elle explique vraiment... elle explique à la fois, qu'elle ne cédera pas sur ce qu'elle veut, c'est-à-dire Algren et Sartre dans sa vie... et en même temps qu'elle est du côté sunny side of the streets... côté amour de la vie... Pour moi il y a... il y a les gens qui marchent du côté où il y a du soleil, et ceux qui... qui ont du bonheur à être de l'autre côté. Moi j'ai l'impression que même quand on est dans le malheur, il y a quelque chose de très vital comme ça, qui est quand même... qui donne quand même du plaisir.

Ça me fait toujours penser à ce film de Truffaut où il y a une petite scène comme ça... où une petite fille pleure, et [on lui demande :] Pourquoi tu pleures? Elle explique quelque chose, et le héros... je ne sais plus si c'est Charles Denner ou quoi... lui dit : Est-ce que il n'y a pas un petit plaisir dans le fait de pleurer aussi? Et moi [rires], j'ai quand même l'impression qu'il y a du plaisir partout... que dans la relation de Beauvoir à Algren, il y a [silence] ce truc absolument fabuleux... cette douleur qu'elle... qu'elle parle, qu'elle écrit avec des mots d'une crudité incroyable... une envie d'être vraie, de ne pas mentir sur... sur son aliénation... sur le fait qu'elle se sent une carpette de douleur... et en même temps quelque part, le plaisir qu'elle a à essayer de comprendre ce laboratoire de la passion dont elle est le témoin, quoi, et le centre, et qui lui donne quand même un plaisir immense.

[Beauvoir a beaucoup pleuré : beaucoup aimé pleurer?]

Elle a beaucoup, beaucoup pleuré pour Algren : elle parle de ses différentes larmes d'ailleurs... Ces lettres à Nelson Algren sont extraordinaires, elles sont extraordinaires.

[dernier passage obligé de l'interview, qui devait être plus spécialement exploité pour l'événement vidéo sur la Passerelle Simone de Beauvoir que j'avais imaginé : lire la plus fameuse citation du Deuxième sexe : "On ne naît pas femme, on le devient", dans cette version courte ou plus étendue selon le choix des interviewées, et la commenter]

"On ne naît pas femme, on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine. C'est l'ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et castrat qu'on qualifié de féminin."

C'est... [silence]  Quand on a dit... comme je l'ai dit tout à l'heure, à quel point j'étais proche de l'idée... [à quel point] j'étais heureuse d'être une femme, c'est... c'est compliqué d'aborder ce texte parce qu'il est... Le Deuxième sexe... c'est un texte de 1949... L'idée telle que je la vois, c'est que voilà : il y a deux petits enfants qui naissent, un garçon et une fille. Si ils sont emmaillotés, on ne voit pas leur sexe, et on les traite de la même façon. Si on sait qu'il y a d'un côté une petite fille en rose et de l'autre, un petit  garçon en bleu, on dira au petit garçon : Oh qu'il a l'air fort et courageux, comme il me serre bien la main. Et à la petite fille [on dira] : Oh comme elle est délicieuse, si fine, si gracieuse, si légère, si... si merveilleuse, si aimante déjà. Bon. On sait maintenant qu'on enregistre tout dès le départ, dès le départ. Donc voilà : ça c'est le long processus qui fait que petit à petit, on est canalisés vers quelque chose - qui peut vous procurer beaucoup de bonheur, mais qui peut aussi vous... couper d'une partie du monde...

Je pense que ...[silence] Je pense que dans la mesure où le monde était, et le reste, un monde [qui est] économiquement, idéologiquement, un monde d'hommes, il était [et est] tout à fait normal qu'ils veuillent canaliser les femmes dans quelque chose, qui leur était [qui leur est]... [que les hommes veuillent canaliser les femmes dans un rôle]  de supplétifs, mais [sans vouloir en faire] leurs égales, leurs égaux, quoi. Et donc je pense que tout ce cheminement-là... on pousse les filles vers les études littéraires, les garçons vers les maths... tout ce qui est construit, littéraire, est un peu prévu d'avance...

Ce qui m'inquiète, c'est qu'une fois qu'on a dit ça, je ne vois pas pourquoi les femmes n'auraient pas envie de ... [je ne vois pas pourquoi ] une femme... n'aurait pas envie de... de faire femme femme femme femme! quoi [la voix est très rauque, et forte]. Avec tous les attributs entre guillemets qu'on peut imaginer... le folklore du maquillage, de la drague, tout ça. Je pense qu'il y a une gaieté folle à jouer l'idée d'une femme.

Mais que ça vous soit imposé, c'est quelque chose de tout à fait différent. Chacun sait bien que dans la sexualité, il y a un jeu de rôles, que c'est ce qui en fait le charme, le délice... permutant d'ailleurs. Mais c'est vraiment volontaire, et c'est vraiment de l'ordre du plaisir et du jeu.

Je pense que dans la VIE, quand on est astreint à s'asseoir à une place et pas à une autre, à avoir un boulot et pas un autre [inaudible]... Polytechnique a été interdit aux femmes pendant longtemps...

Enfin, c'est tout ça... c'est ça... qu'elle dit de façon [silence] conceptuelle! ... Et que j'ai pu voir moi dans ma vie, en sautant les barrières petit à petit, quoi. Parfois il faut sauter des barrières, oui.

[ensuite nous demandons à MFP de relire la citation entière "On ne naît pas femme" pour d'éventuels problèmes de son ; puis Pierre lui demande de raconter à nouveau l'épisode de la fameuse photo "Cause du peuple"]

Alors le jour des Grands boulevards, j'en ai quand même gardé une... une preuve, un souvenir, quelque chose de très... de très vivant, et de très chaleureux, parce qu'il y a une photo... dans l'Encyclopedia universalis si on va à I : Intellectuel révolutionnaire, il y a Sartre et Beauvoir, et une photo d'eux vendant La Cause du peuple, avec une série de gens autour, et il y a Sartre devant, impeccable avec sa Cause du peuple, il y a Simone et son turban derrière, il y a moi sur la gauche super mignonne avec mon journal et tout, [rires], et il y a  la tête de Truffaut que l'on devine derrière le turban, enfin qu'on voit bien derrière le turban de Beauvoir. Évidemment c'est un souvenir de fou, de rêve, quoi.

OFF ENREGISTRÉ [ Pierre coupe puis redémarre la caméra ; homosexualité de Beauvoir]

/cachée, non assumée... et le fait qu'elle raccolait beaucoup pour Sartre, ça c'est la vérité vraie. Il y avait quand même tout un côté de la sexualité... Je me disais : bon ben si ça leur plaît comme ça, pourquoi pas... Mais c'était pas très très agréable par rapport au personnage de Beauvoir.

[bavardages : Pierre raconte qu'au colloque du centenaire Beauvoir, la veille 9 janvier, au couvent des Cordeliers, Claude Lanzmann a lu des lettres où Beauvoir l'appelait "mon cheval noir"]

...mon cheval noir... Oh il se fait de la pub celui-là... [éclats de rires]

[Pierre évoque l'interview de Dominique Desanti racontant le plaisir de Sartre et Beauvoir à écouter les histoires d'alcôve des autres]

... un plaisir un peu vampirisant comme je l'avais vu un peu avec Robbe-Grillet et sa femme, quand j'avais tourné avec lui, vous voyez [rires : Pierre et moi avons côtoyé Robbe-Grillet et sa femme à New York et Paris en 1991-94 : on voit très bien] j'avais tourné Trans Europ Express...

[Pierre demande à MFP de revenir sur le moment où elle a vu pour la première fois Beauvoir et Sartre en chair et en os]

... Je me souviens de m'être approchée de l'endroit où on avait rendez-vous pour la manifestation, du petit groupe qui était déjà là. Et puis dans dans cette marche vers eux, leur regard m'a fait peur, quoi. J'ai...j'ai... j'ai... [on m'entend rire : parce que MFP fait des mimiques comiques, elle fait le clown, elle est très drôle]... il y avait quelque chose de prédateur.

[je dis, comme malgré moi parce que je suis loin d'avoir cette conscience à l'époque : oui, c'est ça]

[quelque chose] de de de... de très aigu, quoi

[ de complice à deux? demande Pierre]

...C'est ce que j'ai ressenti parce que j'avais lu beaucoup de choses là-dessus, peut-être... [puis très vite] mais c'est pas vrai, c'était vrai [rires]

[vous n'aviez pas dû lire grand-chose, il n'y avait rien de publié à l'époque]

Je crois que ça se sentait et que j'étais déjà au courant...

[FIN DE L'ENREGISTREMENT. Durée totale 27 minutes. Transcription et interview pour l'essentiel, sauf indication contraire : Pascale Fautrier (je dispose seulement de la bande-son) ; équipe de tournage : réalisation : Pierre-Paul Seguin ; production : Annemarie Marsaguet]

LA VOIX DE MARIE-FRANCE PISIER : quelques remarques

Timidité, manque étonnant d'assurance pour une actrice aussi glorieuse, d'une beauté si éclatante ; beaucoup de retenue et de contrôle certes, de la sophistication, mais aussi dans les graves de la voix, la recherche d'une vérité, d'une profondeur transgenre, quelque chose de rauque et de fauve par moments, en contrepoint des jolis aigus pointus et tendres qui dominent malgré tout... Du défi dans ces tons rauques, peut-être de la colère, une honnêteté (mot répété) irréfragable qui cherche à se dire et qui est un défi. Un peu de défensive aussi : on sent l'ombre écrasante de la grande soeur intello, une espèce de complexe tout de même d'avoir choisi, aussi, la légèreté et la séduction.

Et au-delà de cela, une volonté, précoce et tardive à la fois, d'affirmation réfléchie, le courage d'une singularité hors les genres, d'une place bien à soi qui fait penser à la démarché admirable de Camille Kouchner.

Constamment : une légère distance, un humour qui est plutôt de l'ironie, de l'autodérision constante, le goût de rire et de faire rire. La retenue ne va pas sans provocation, mais une provocation dans les silences, discrète, à lire ici entre les lignes, dans les réticences. Comme par exemple quand est prononcé le nom de Monique Wittig.

Il est évident dans cette interview que Pisier est un peu gênée, que quelque chose l'embarrasse, qui sera finalement dit off, à la toute fin, mais la caméra continuait à tourner, elle le savait, j'ai transcrit ici :  "prédateur". "Quelque chose de prédateur". Est-ce ce "quelque chose de prédateur" auquel elle pense, lorsqu'elle évoque plus haut les "tas de trucs" qui restent "à conquérir", et le fait qu'on ait, sans que les droits conquis aient pu les dissoudre, "intériorisé tellement d'autres choses". En tout cas, MFP est en pleine réflexion le 10 janvier 2008, et elle juge que le combat pour l'émancipation est loin d'être terminé.

Par ce mot, "prédateur", que je n'étais pas encore capable de comprendre,  Pisier esquisse quelque chose qui va au-delà du féminisme transmis par sa mère (trop?) adorée.

 Elle opère dans cet interview une double transgression. En 2008, le "féminisme" se porte très mal : les années 80, 90, 2000 se sont employées à ringardiser les féministes en général, Beauvoir en particulier. Pisier n'hésite pas à afficher sa fidélité au programme beauvoirien d'émancipation féministe, en même temps que, du même coup, sa fidélité à sa mère féministe. Mais sa seconde transgression est plus difficilement dicible publiquement : elle pointe des rapports de domination moins facilement saisissables. On peut dénoncer les rapports de domination capitalistes, se prétendre "social-démocrate" ou  féministe, et  malgré tout occuper une position de domination sociale, qui, toute anticonformiste ou antibourgeoise, voire libertaire ou anarchiste qu'elle se proclame, ouvre la possibilité de la prédation.

MF Pisier n'en dira pas davantage. Mais par ce mot, elle annonce la nouvelle vague de féminisme #metoo et associée à elle, la révélation de l'ampleur des violences pédocriminelles provoquée par le livre remarquable que sa nièce Camille Kouchner lui a dédié. Camille Kouchner y révèle combien Marie-France Pisier les a aidés, son frère et elle, dans leur combat contre la violence pédocriminelle subie. Elle révèle combien au moment de cette interview ou un peu après (?), Marie- France Pisier s'est battue seule contre l'omerta de tout un clan.

Dans cet interview en tout cas, la véhémence du combat qui reste à mener, et peut-être un combat nouveau et naissant, fait trembler d'indignation ses phrases au futur : "On ne pourra faire marche arrière qu'en nous tuant, qu'en nous faisant taire".

Saluons ici son courage, qui annonce celui de sa nièce et de ses neveux : saluons la passeuse de témoin entre deux ou trois générations féministes. Qu'on se souvienne d'elle comme notre précurseure dans le combat contre la pédocriminalité et l'inceste.

Qu'une place, une rue, une loi portent son nom.

Qu'on rouvre une enquête sur sa mort au printemps 2011. Il est inconcevable que cette femme si belle, que cette combattante en rémission d'un cancer et qui avait des projets professionnels, des proches à aimer et aider, ait pu songer au suicide.

Qu'on songe enfin à faire place à cette  "politique des corps" théorisée par Judith Butler : l'émancipation ne doit pas viser l'illusoire autonomie d'un sujet autarcique à la maîtrise totale et prétendument toute-puissante. Elle doit penser la précarité d'un sujet vulnérable toujours en proie à l'Autre. Elle doit s'atteler à la tâche de neutraliser, jusque dans les luttes militantes contre la domination sociale capitaliste, les phénomènes d'emprise et de prédation, en cherchant maintenant, toujours et partout, les formes de vie véritablement compatibles avec une société juste, c'est-à-dire égalitaire.

Je dédie cet hommage à "Victor", à toutes les victimes de pédocriminalité, à Camille Kouchner, à celles et ceux qui ont soutenu sa démarche salvatrice, la soutiennent, la soutiendront - et à une certaine petite fille de huit ans.

Il n'est pas douteux que l'inceste, ce crime de "lien", est le modèle absolu de tous les phénomènes de prédation. L'enfance est l'emblème d'une vulnérabilité qui est le lieu le plus humain de notre humanité, et que la loi devrait protéger de manière imprescriptible.

 

 

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